Tchad: Réévaluer l’empreinte humanitaire – Irin

Lorsqu’un véhicule humanitaire est volé à Abéché, une ville de l’est du Tchad, certaines personnes se réjouissent et disent que l’organisation humanitaire victime du vol a eu ce qu’elle méritait. C’est ce qu’a établi le groupe de réflexion français Urgence – Réhabilitation – Développement (URD), qui prépare un rapport sur l’impact de la présence d’organisations humanitaires internationales sur les habitants d’Abéché.

« Certains pensent que la présence d’organisations humanitaires a fait grimper le coût de la vie [dans la ville] – que l’eau, l’électricité et les logements sont plus chers », a dit François Grünewald, le directeur général du groupe URD. « C’est pourquoi certains considèrent les vols de voiture comme une forme de justice, comme Robin des Bois qui vole aux riches [pour donner aux pauvres]. Les gens ne voient pas ce que ces organisations font sur le terrain ».

Dans l’est du pays, le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) se fait voler deux véhicules tout terrain par jour, a dit à IRIN Måns Nyberg, conseiller pour les relations extérieures auprès du HCR. Abéché était la région la plus affectée en 2008 et a connu, en 2009, un taux de criminalité record envers les organisations humanitaires.

Depuis l’arrivée de réfugiés du Darfour, à la fin 2003, une douzaine d’agences des Nations Unies et des douzaines d’organisations non gouvernementales (ONG) se sont installées à Abéché. Avant 2003, une seule agence des Nations Unies et deux organisations à but non lucratif étaient présentes sur place. La Mission des Nations Unies en République centrafricaine et au Tchad (MINURCAT), qui compte plus de 1 000 membres chargés d’améliorer la sécurité aux frontières et de faciliter le retour des réfugiés et des Tchadiens, utilise également la ville d’Abéché comme base depuis mars 2009.

Ces étrangers qui gaspillent

Le système de distribution d’eau de la ville n’était pas préparé à l’arrivée d’une telle quantité de travailleurs humanitaires et de casques bleus, a indiqué M. Grünewald, du groupe URD. « Les locaux entretiennent une relation différente avec l’eau. Les étrangers gaspillent plus et ne cherchent pas à l’économiser ».

L’arrivée des étrangers a également provoqué une hausse des prix des logements et des denrées alimentaires, qui sont désormais « inaccessibles aux habitants vulnérables d’Abéché », a-t-il ajouté.

Selon une étude de marché réalisée en 2009 par le groupe URD, à Abéché, les prix du riz, de la farine, de la viande, du millet, du sorgho et du sucre ont en moyenne augmenté de 51 pour cent au cours des sept dernières années. Le taux d’inflation du Tchad en 2008 se situait juste au-dessus de 3 pour cent, selon la Banque africaine de développement.

« Avant 2004, je pouvais acheter un poulet pour 600 francs [1,38 dollars]… et une chambre me coûtait 2 500 francs [5,75 dollars]. Maintenant, un poulet coûte 3 500 francs [8 dollars]… et les propriétaires peuvent demander le loyer qu’ils veulent parce qu’ils croient que, d’une manière ou d’une autre, nous sommes capables de payer. Tout le monde s’attend à ce que nous soyons capables de payer la même chose que vous [les étrangers] », a dit Marcel Nguebaroum, infirmier au service de pédiatrie de l’hôpital régional d’Abéché.

Selon lui, bien que les étrangers gagnent plusieurs fois le salaire d’un habitant d’Abéché, les prix sont fixés en fonction des salaires des premiers.
Il est évident que la présence de travailleurs humanitaires pèse sur les ressources locales, mais les organisations qui les emploie cherchent à compenser par d’autres moyens, a dit à IRIN M. Penangnini Touré, l’un des porte-parole de la MINURCAT.

« La MINURCAT utilise le plus souvent ses propres ressources… Elle a creusé ses propres puits pour pouvoir subvenir à ses besoins en eau. Elle achète l’eau potable d’un fournisseur local et la distribue ensuite aux travailleurs sur une base régulière. Grâce aux génératrices des Nations Unies, installées partout où travaille la MINURCAT, la Mission offre par ailleurs l’approvisionnement en électricité à ses employés, mais aussi, dans certains cas, aux populations locales ».

La MINURCAT a aussi réhabilité des pistes d’atterrissage qui, après le départ de la MINURCAT, seront gérées par les autorités tchadiennes. Elle a également contribué à améliorer la sécurité locale et créé des emplois en embauchant plus de Tchadiens que d’étrangers, a dit M. Touré à IRIN. « En réalité, il y a beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients ».

Toutefois, selon M. Grünewald, les locaux considèrent que la sécurité n’est pas au point et que la majeure partie des employés tchadiens des organisations humanitaires ne viennent pas d’Abéché.

Réduction des effectifs à Abéché ?

M. Grünewald estime qu’il est temps de réduire les effectifs humanitaires à Abéché. « Depuis le début de la crise, les besoins ont changé. Le centre a grossi, mais dans le même temps, il a perdu beaucoup d’intérêt ».

En effet, suite à un réaménagement du territoire effectué par le gouvernement, la plupart des réfugiés et des déplacés tchadiens se trouvent dans des zones sous le contrôle des autorités du département de Sila, dont la capitale, Goz Beida, est située à 220 kilomètres au sud d’Abéché. « Quelle est l’utilité d’une présence à mi-chemin à Abéché si elle crée autant de tensions ? », s’interroge M. Grünewald. Avant que le département de Sila ne soit séparé de la région d’Ouaddaï en 2008, plus d’un million de réfugiés et de Tchadiens déplacés étaient pris en charge par Abéché.

Selon Phillipe Adapoe, de l’International Rescue Committee, la plupart des ONG sont très préoccupées par l’impact de la présence humanitaire sur les conditions de vie des locaux. « C’est l’une des raisons pour laquelle l’IRC a décidé de réduire sa présence à Abéché. Nous allons transférer du personnel de soutien à N’djamena [la capitale tchadienne] au début de l’année prochaine ».

On s’attend à ce que le HCR ferme son bureau d’Abéché et transfère environ 70 employés à N’djamena ou plus près des camps en janvier 2010 afin de « rationaliser ses opérations », a dit M. Nyberg à IRIN.

La MINURCAT envisage également de transférer du personnel ailleurs, mais rien n’a été décidé pour le moment, a indiqué l’un de ses porte-parole, Michel Bonnardeaux.

Lorsqu’on lui a demandé s’il croyait que le transfert de travailleurs humanitaires ne ferait que déplacer le problème de la hausse des prix et des pressions sur les ressources, le directeur général du groupe URD a répondu que si les habitants pouvaient constater l’impact du travail humanitaire, l’« empreinte humanitaire » serait moins marquée.

« Ce n’est pas très utile de rester à Abéché : nous sommes trop loin du terrain. À Goz Beida toutefois, l’impact des interventions humanitaires est plus apparent et, par conséquent, les tensions sont moins marquées entre la communauté humanitaire et les habitants. Il est impossible d’éliminer complètement la présence humanitaire dans l’est [du Tchad], mais il est possible de minimiser son empreinte et d’éviter d’avoir un impact négatif sur la vie des locaux ».


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