Paris embarrassé met L’Arche de Zoé au pilori – Le Figaro

Les neufs Français de l’association ont été inculpés cette nuit « d’enlèvement de mineurs » et « d’escroquerie« . La France craint que cette affaire ne compromette le prochain déploiement dans l’est du Tchad de la force européenne dont elle a pris l’initiative.

Les 16 Européens arrêtés au Tchad alors qu’ils tentaient de ramener des enfants en France ont été inculpés, dans la nuit de lundi à mardi, par la justice tchadienne. Les neuf Français ont été inculpés « d’enlèvement de mineurs en vue de compromettre leur état civil » et d' »escroquerie« . Les sept Espagnols, membres de l’équipage de l’avion qui devait les ramener en France, font eux face à des charges de « complicité« . Quant à deux Tchadiens qui accompagnaient le groupe, les accusations contre eux n’ont pas été rendues publiques.


PARIS redoute les conséquences de l’affaire des « orphelins du Darfour » sur le déploiement de la force européenne (Eufor) prévu en novembre dans les zones frontalières du Tchad, aux confins du Soudan. Lors d’une conversation téléphonique, dimanche soir, le président tchadien, Idriss Déby, a « assuré » à Nicolas Sarkozy que l’arrivée de cette force d’environ 3 000 hommes (dont 1 500 Français) n’était pas remise en cause. Mais confrontée à un scandale aux effets incalculables, la diplomatie française multiplie les efforts pour apaiser les tensions avec son sourcilleux allié tchadien. Elle souhaite prioritairement ne pas hypothéquer la mise sur pied de la force militaire européenne, laborieusement montée à son initiative, pour participer aux tentatives internationales de règlement du sanglant conflit du Darfour.


C’est ce souci qui a incité Nicolas Sarkozy à donner de la voix, dimanche soir, pour condamner l’exfiltration avortée depuis Abéché de cent trois « orphelins du Darfour » par l’association L’Arche de Zoé et par Children Rescue, son faux nez sur le terrain. Un point d’orgue aux graves accusations qui, depuis jeudi, pleuvent sur cette curieuse association. Cette dernière a aujourd’hui le sentiment d’avoir été « lâchée » en rase campagne, au nom d’un certain réalisme politique.


Dès le 25 mai, le Quai d’Orsay, alerté par les inquiétudes de familles d’adoptants et d’un parlementaire, avait émis une mise en garde à l’intention de L’Arche de Zoé. D’autres suivront. L’association, qui affirme que Paris ne lui a jamais clairement interdit de mener son opération, est aujourd’hui clouée au pilori. Même si la secrétaire d’État aux Droits de l’homme, Rama Yade, assure que « la France étant bonne mère (…) jamais nous ne les lâcherons », l’aide du Quai d’Orsay aux six membres détenus à Abéché se cantonne pour l’heure à la protection consulaire.


Signe que Paris veut se montrer ferme, le parquet envisage d’élargir les poursuites déjà engagées à l’encontre de l’association, selon des qualifications qui pourraient valoir aux accusés des peines alourdies à dix ans de prison et 750 000 eur d’amende. Au Tchad, l’ambassadeur de France, Bruno Foucher, a déclaré que les dix-sept Européens interpellés et en passe hier d’être inculpés devraient être jugés dans le pays. Soupçonnés d’« enlèvement » et de « trafic » d’enfants, ils étaient hier auditionnés un par un avant la fin de leur garde à vue.


Côté français, on met en avant l’étroite coopération avec N’Djamena. Après les accusations au vitriol proférées par Idriss Déby, qui évoquait dimanche des « réseaux pédophiles », Paris a dit « comprendre » la fureur du président tchadien. Cette saillie, complaisamment répercutée, n’a pourtant guère fait illusion quant à ses visées, aux yeux de diplomates français plutôt outrés. Ceux-ci attendaient hier un signal positif des autorités tchadiennes, sous la forme notamment de la remise en liberté des trois journalistes appréhendés avec les membres de l’association.


Tardivement mis au courant de l’opération par Paris, le gouvernement tchadien ne décolère pas et cherche à savoir si, malgré ses dénégations, l’État français n’y aurait pas glissé sa main, avant de se dégager de toute responsabilité. Une suspicion étayée par la présence militaire du dispositif Épervier excluant qu’une opération, humanitaire ou autre, ait pu se monter sans que les Français soient au courant.


Une poignée d’« illuminés »


Les renseignements militaires et la DGSE suivaient de toute évidence les préparatifs des membres de Children Rescue. Qu’ils aient pu être abusés par une poignée d’« illuminés », comme les a qualifiés hier Rama Yade, et que leurs rapports n’aient pas été pris en considération pour interrompre plus tôt l’opération figure parmi les nombreuses questions encore sans réponse. « Chacun a fait ce qu’il avait à faire. Il n’y a pas encore de police des ONG, que je sache », s’insurge une source proche du dossier.


Le président Deby voit surtout dans cette affaire un prétexte pour exploiter à bon compte les sentiments antifrançais de son opinion et conforter ses positions. Même son opposition lui emboîte le pas. Le président tchadien, qui n’a accepté que de mauvaise grâce le déploiement de l’Eufor, tient un prétexte pour donner de la voix vis-à-vis de Paris et, éventuellement, obtenir des contreparties.


La mise en place de l’Eufor sera également conditionnée par l’accueil des réfugiés et des déplacés qu’elle est censée protéger. Or la calamiteuse opération de L’Arche de Zoé a suscité une forte réprobation dans les camps et, plus généralement, dans la population. En soufflant sur les braises, le président tchadien contredit à dessein ses « assurances » quant au déploiement de l’Eufor.


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