Arche de Zoé : questions sur un naufrage humanitaire – Humanité

Darfour . Les membres de l’association française, arrêtés jeudi, sont accusés par leTchad d’enlèvement et de trafic d’enfants. Paris assure avoir « tout fait » pour empêcher l’opération.

Les neuf Français accusés d’« enlèvement et de trafic d’enfants » par les autorités tchadiennes ont vu leur garde à vue prolongée de 48 heures, samedi, à Abéché, dans l’est du Tchad. Idem pour les sept membres espagnols de l’équipage de l’avion affrété par leur association, l’Arche de Zoé, qui devait emmener en France 103 enfants orphelins du Darfour. Sur place ou à Paris, l’État français s’est depuis totalement désolidarisé des responsables de l’association, qui évoluaient sur place sous la bannière de l’ONG Children Rescue. Ils « répondront de leurs actes au Tchad », a ainsi déclaré l’ambassadeur de France à N’Djamena. La veille, le président tchadien, Idriss Déby, avait été jusqu’à accuser les Français, sans plus de précision, d’avoir projeté de vendre les mineurs « à des associations de pédophiles »… Décryptage en cinq questions d’une sinistre affaire, sur fond de crise diplomatique.

Créée en janvier 2005, au lendemain du tsunami qui a frappé l’Asie du Sud-Est, l’Arche de Zoé, du nom d’une fillette indonésienne, s’est d’abord donné pour but de « venir en aide aux enfants et aux familles victimes » de ce drame. Elle y a construit des camps d’accueil et de soins en Indonésie, à Banda Aceh. Cette petite association est présidée par Éric Breteau, sapeur-pompier volontaire à Argenteuil (Val-d’Oise). Il y a un an, ce dernier, « choqué » par les conséquences de la guerre sur les populations, d’après un proche de l’association, a commencé à réfléchir à un projet en direction des enfants soudanais. L’organisation non gouvernementale (ONG) Children Rescue est créée pour l’occasion.

Sur son site Internet, l’Arche de Zoé assène : « Il faut sauver les enfants du Darfour pendant qu’il est encore temps. Dans quelques mois, ils seront morts ! » Fustigeant l’inefficacité « de la diplomatie et de la politique onusiennes », l’association projette « l’évacuation d’enfants orphelins de la zone de guerre du Darfour vers des pays pouvant les accueillir ». Ces enfants devront être « âgés de cinq ans maximum, formellement identifiés comme orphelins par les communautés locales et/ou par les ONG procédant à leur évacuation ». Pour cela, l’Arche de Zoé invoque le droit international, en particulier la Déclaration universelle des droits de l’homme. Et projette d’obtenir le droit d’asile pour les enfants. L’opération est lancée le 28 avril 2007. L’objectif est de ramener 10 000 enfants en Europe, dont 1 000 en France.

Le Collectif des familles pour les orphelins du Darfour (COFOD), créé le 17 juillet 2007, doit prendre le relais de l’Arche de Zoé, une fois les enfants dans l’Hexagone. Ces familles versent des dons à l’association, de 2500 à 3000 euros en moyenne. Fin août, France terre d’asile, interrogée par un particulier sur cette opération, la qualifie d’« irresponsable et malhonnête ». Il subsiste en tout cas des doutes sur la situation des enfants : orphelins ou pas ? Les membres de l’Arche de Zoé, sur place depuis le 9 septembre pour certains, plus tôt pour d’autres, l’assurent. De son côté, la représentante de l’UNICEF au Tchad, Mariam Ndiaye, affirmait avant-hier que « rien ne nous permet de dire qu’ils sont orphelins ». La « plupart » des 103 enfants seraient « originaires du Tchad » et non du Darfour, au Soudan, a-t-elle ajouté. Hier, le ministère français des Affaires étrangères affirmait que l’origine des enfants était encore « indéterminée ».

Tout ou presque. L’Arche de Zoé a médiatisé ses intentions depuis le lancement de l’opération Children Rescue. Et la France suit de près cette région où elle compte des effectifs militaires. Au Quai d’Orsay, dès le début, on regarde pourtant d’un mauvais oeil l’initiative de la petite association. En juillet, le chef de cabinet de Rama Yade, secrétaire d’État aux Affaires étrangères et aux Droits de l’homme, reçoit Éric Breteau, président de l’Arche de Zoé. Qui, d’après le Quai d’Orsay, n’est pas très clair sur les intentions de l’association. La stratégie du ministère est donc de marginaliser l’Arche de Zoé. Le 30 juillet, Rama Yade annonce, au cours d’une conférence de presse, qu’elle compte se rendre au Darfour, fin août, pour s’intéresser à la situation des enfants victimes. Mais le contre-feu ne suffit pas.

En août, Éric Breteau est entendu par la brigade de protection des mineurs dans le cadre d’une enquête sur un éventuel rôle de l’association en vue de l’adoption des enfants par des Français. Mardi dernier, le parquet de Paris a même ouvert une information judiciaire contre X visant les activités de l’Arche de Zoé, après « une dénonciation laissant penser qu’une association allait se livrer à une activité d’intermédiaire dans le domaine de l’adoption sans autorisation ».

Au Tchad, les membres de l’association présents comme représentants de Children Rescue profitent, comme les autres ONG, des avions de l’armée française pour certains déplacements. Ils avaient aussi accès au campement militaire pour se ravitailler.

L’aviation civile tchadienne a délivré le 22 octobre dernier une autorisation de survol et d’atterrissage à l’avion affrété par l’association en vue d’une « évacuation sanitaire ». Un document qui laisse supposer que les autorités avaient connaissance d’une partie au moins des activités de l’Arche de Zoé. « Évacuation sanitaire, pas enlèvement d’enfants », corrige un responsable de l’aviation civile. À quel point les autorités tchadiennes ont-elles été informées de l’opération ? Y a-t-il eu, comme le laisse entendre un membre de l’association, « un revirement des autorités tchadiennes » ? Les jeunes Français ont-ils délibérément maquillé la finalité exacte de leur projet ?

Quoi qu’il en soit, le président tchadien, Idriss Déby Itno, a réagi aussitôt, qualifiant l’opération d’« inhumaine », d’« impensable » et d’« inadmissible ». Et laissant même entendre que les membres de l’Arche de Zoé pouvaient avoir eu l’intention de « vendre » les enfants ou de « les tuer et (d’)enlever leurs organes ». Qu’elles aient été ou non informées de l’opération, l’affaire vient à point nommé pour les autorités tchadiennes, qui pourraient être tentées de se servir de la crise diplomatique pour mettre un frein au prochain déploiement au Tchad de la force de paix UE-ONU, dans laquelle la France est très impliquée. Cette dernière, alliés objective de N’Djamena, a plusieurs fois réclamé d’Idriss Déby une ouverture de son régime et la démobilisation d’enfants soldats de ses rangs militaires. En vain.

Gros, très gros. Les neuf Français ainsi que les sept membres espagnols de l’équipage de l’avion affrété par l’Arche de Zoé ont vu leur garde à vue prolongée de 48 heures samedi, dans l’attente d’une inculpation, probablement pour « enlèvement » et « trafic » d’enfants. Des délits qui valent au Tchad entre cinq et dix ans de prison.

Même si le gouvernement français ne partage pas les allégations d’Idriss Déby, le Quai d’Orsay ne semble pas disposé, non plus, à venir en aide à ses compatriotes. « C’est une opération complètement illégale », a tranché hier l’ambassadeur de France à N, Bruno Foucher, précisant que les membres de Children Rescue « répondront de leurs actes au Tchad ». La diplomatie française se contentera d’appliquer les textes de « protections consulaires », à savoir la possibilité de rendre visite régulièrement aux personnes détenues et celle de leur envoyer un médecin.

Une position confirmée par Rama Yade elle-même. « Paris est solidaire des inquiétudes du président Déby », a affirmé hier la secrétaire d’État aux Droits de l’homme, bien décidée à laisser la justice tchadienne « aller jusqu’au bout ».

Vincent Defait, Laurent Mouloud, Anne Roy


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