Tchad : au cœur d’Épervier – Afrique Magazine

Symbole de la Françafrique, ce dispositif militaire, le troisième en Afrique, est maintenu, malgré d’intenses polémiques.

À 4 000 kilomètres de Paris, aux confins du désert saharien, de la forêt équatoriale et de la savane sahélienne, la France conserve au Tchad un dispositif de 1 162 militaires, dans le cadre d’une mission extérieure initiée il y a près d’un quart de siècle : l’opération Épervier. La troisième présence militaire française en Afrique, maintenue malgré des crises diplomatiques, militaires, et d’intenses polémiques.

« La France, c’est le mal tchadien », dénonce Ngarlejy Yorongar, opposant au gouvernement tchadien, et pour qui l’ingérence hexagonale n’aurait d’égal que son soutien à plusieurs dictateurs, afin de mieux servir ses desseins expansionnistes. Pour ses avocats, c’est un dispositif indispensable à la stabilité du Tchad et de la sous-région. « Le pays se situe au milieu du nouvel arc de crise défini dans le Livre blanc sur la défense, qui s’étend de la Mauritanie au Pakistan, et dans lequel des foyers terroristes sont susceptibles de se développer », souligne le colonel Christophe de Cugnac, commandant des Éléments français au Tchad (EFT). « Cette présence contribue à la sécurité de la France et de l’Union européenne. »

Cinquante neuf ans après la proclamation de son indépendance, le Tchad est une zone de transition, enclavée entre la Libye, le Soudan, la Centrafrique, le Niger, le Cameroun et le Nigeria. C’est également un carrefour de cultures, partagé entre les mondes sahélien et soudano-égyptien, nomade et sédentaire, arabe et noir, musulman et chrétien-animiste. Une complexité ethnique et géographique dont des facteurs internes et externes viennent ébranler le fragile équilibre. Aux mouvements rebelles positionnés à l’est s’ajoute la crise humanitaire au Darfour et son lot de populations réfugiées et déplacées.

L’instabilité au nord de la Centrafrique rejaillit au sud du Tchad, à quoi s’ajoutent les coupeurs de route, actifs dans la zone soudanienne. « Le Tchad est en situation de tension permanente, analyse de Cugnac. Sans la France, ce serait une guerre permanente. » Il n’est pas huit heures du matin à l’aéroport Charles-de-Gaulle, et déjà des dizaines de militaires embarquent à bord d’un Airbus de l’armée française. 4 632 kilomètres plus au sud, par-delà le bleu méditerranéen, l’ocre jaune saharien et les sombres massifs volcaniques du Tibesti, N’Djamena offre le visage d’une agglomération morne et silencieuse, figée au milieu des paysages de savane arborée. Ce n’est certainement pas la douceur de vivre de la capitale et son million d’habitants que les Français sont venus chercher au Tchad… La protection des ressortissants, première justification à la présence des EFT, dissimule mal un enjeu géostratégique majeur : conserver une sphère d’influence et un droit de regard en Afrique centrale. Tandis que les Chinois adoptent une politique de visibilité dans l’agriculture et que le secteur pétrolier reste essentiellement aux mains de sociétés américaines et malaises, la coopération civile francotchadienne marque le pas. En revanche, la présence des EFT « permet de disposer d’une réserve de moyens militaires pour d’autres pays où nous sommes présents », précise le colonel de Cugnac.

En 2004, en pleine crise politique ivoirienne, plusieurs avions s’envolent de N’Djamena pour faciliter le rapatriement des expatriés français. Trois ans plus tard, le Tchad sert de base aérienne arrière, afin de mater une rébellion à Birao, au nord de la Centrafrique. « Nous ne sommes ni en situation de combat comme en Afghanistan, ni une simple force de présence comme à Djibouti, explique le lieutenant Frédéric Guilbot, officier de communication des EFT. Nous sommes au Tchad en opération. »

À l’ouest de la ville, la base aérienne 172 « Sergent-chef Adji Kosseï » – en hommage posthume à un pilote tchadien recruté dans l’armée française – s’étend sur seize hectares, cernée de merlons et hérissée de miradors. Devant le sas d’entrée, deux sentinelles de la Légion étrangère, fusil famas au poing, montent une garde scrupuleuse. Dans les bureaux climatisés, on supervise les opérations de renseignement, les exercices d’entraînement et le plan « Chari Baguirmi » d’évacuation des 1 500 ressortissants français. En cas d’attaque de mouvements rebelles, « on prend les armes et on sécurise l’aéroport, explique un militaire. Nous devons être opérationnels en deux heures. » « Il y a vingt ans, la frontière sensible se trouvait au nord. Aujourd’hui, elle s’est déplacée à l’est », constate le
colonel Jean-Philippe Artur, chef d’état-major interarmées.

Soutenue par le Soudan, une rébellion menace régulièrement de renverser le président Idriss Déby Itno. Hors situation de crise, « nos semaines sont rythmées par les entraînements au tir et les missions de reconnaissance terrestres et aériennes, explique le lieutenant-colonel Alexandre Coulet. Nous disposons de six mirages F1, d’un avion de ravitaillement, trois Transalls et quatre hélicoptères Puma pour les opérations d’évacuation ». Le centre de la base regroupe l’ensemble des habitations. Six jours sur sept, on travaille entre 7 heures et 18 h 45, et l’on s’interrompt pour une « pause physiologique » au moment où la chaleur est trop forte.
L’air est lourd et ne contient guère plus de dix pour cent d’humidité. Respecter un traitement antipaludéen, boire quatre à cinq litres d’eau par jour sont des règles sanitaires élémentaires. « Il faut réduire le risque de se retrouver avec une unité non opérationnelle sur les bras », explique un officier. Et pourtant, confie le commandant Richard Vidal, « celui qui se plaint ici n’est pas allé en Afghanistan, dans la vallée de Kapisa ! »

Sur la base, une apparente harmonie préside au mélange des activités professionnelles et de la vie privée. Ici, deux soldats font un footing. Là, un autre déambule avec son linge sous le bras. Les militaires étant affectés à N’Djamena sans femmes ni enfants, tout est organisé pour combattre l’ennui : la base dispose de terrains de sport, d’une salle de musculation, d’une piscine et d’une chapelle. Dès 19 heures, les dix-neuf « points d’eau », baptisés Hard Rock Café N’Djamena ou encore Tankers Club, se peuplent d’hommes et de femmes venus trinquer autour d’une bière locale. Une fois passé devant le poste de sécurité n° 19, on quitte la zone française et l’on pénètre sur la base, contiguë, de l’armée tchadienne. Il faut encore rouler cent mètres pour accéder à l’aéroport, attenant aux casernes des deux pays. Ce matin, le colonel de Cugnac passe ses troupes en revue. Puis les EFT s’affairent à leurs tâches quotidiennes, tandis que des Sukhoïs de l’armée tchadienne foncent en rase-mottes au dessus des hangars.

Éparpillés sur le tarmac, des hélicoptères russes cohabitent avec un vieil Antonov, le Falcon du président Déby et un cimetière d’avions à hélices assaillis d’herbes folles. À quelques mètres, un pilote blond aux yeux bleus inspecte un avion en compagnie de deux mécaniciens. Pas un mot ni même un regard, alors qu’une troupe d’EFT passe à proximité. Selon une rumeur tenace, il s’agirait de mercenaires ukrainiens recrutés par Déby pour assurer la sécurité du régime. « On sent bien que nous ne sommes pas chez nous, murmure l’officier de communication. Tant que l’on ne regarde pas les avions tchadiens, il n’y a pas de problèmes. »

Alors que les objectifs et les moyens d’action de l’opération Épervier ont été confirmés par le pouvoir politique fin 2008, la perception que les Tchadiens ont de ceux qu’ils surnomment « Yal Baris » (les Parisiens) est analysée avec minutie. « Il n’y a ni sympathie ni haine, observe un officier. Nous évitons toute critique ou soutien ostensible au régime. » Les contacts avec la population sont limités. À la nuit tombée, on sort en ville siroter une caïpirinha à la terrasse de Côté Jardin, ou goûter un steak de zébu au Carnivore, envahis par des prostituées camerounaises. À minuit, tout le monde doit être rentré. Sur le chemin du retour, on baisse les yeux à l’approche du palais présidentiel, gardé par des jeunes soldats à la détente facile. Son hôte, au pouvoir depuis dix-huit ans, se maintient à la tête de l’État en dépit d’assauts rebelles et de critiques sur sa gestion clanique du pouvoir. Aurait-il fait torturer l’un de ses principaux opposants, le député Ngarlejy Yorongar, pour le contraindre au silence ? C’est en tout cas ce qu’affirme l’intéressé, dans une clinique de N’Djamena. « D’une manière générale, les Tchadiens haïssent les Français », lâche le leader du parti d’opposition Fédération action pour la République, en passant une main dans sa barbe poivrée.

De Tombalbaye à Déby, en passant par Habré, on fait grief à l’ancienne métropole d’avoir tantôt soutenu, tantôt lâché les dirigeants au pouvoir, selon qu’ils servaient ou non ses intérêts. « Habré serait resté s’il ne s’était pas montré hostile à la démocratisation du Tchad préconisée en 1990 par François Mitterrand lors du sommet franco-africain de la Baule », analyse Yorongar. Quelques mois plus tard, la France laisse Déby détrôner son ancien compagnon d’armes…
Rendez-vous est donné avec Ali Abdel-Rahmane Haggar, fondateur de l’université HEC Tchad, dans le quartier de N’Djari. « Si l’on n’est pas choqué par le Commonwealth, pourquoi le serait-on par la Françafrique ? s’interroge ce conseiller du Premier ministre, Youssouf Saleh Abbas. On y trouve Bolloré, des investissements, des infrastructures, une expertise militaire et technique… On parle de mondialisation, il est temps de voir les choses autrement ! »

L’armée française, qui emploie deux cents Tchadiens sur la base aérienne, concourt à hauteur de trois pour cent au PIB d’une nation en queue du classement de l’indice de développement humain. À quoi s’ajoute le succès auprès de la population du centre médico-chirurgical, ainsi que la construction de dispensaires, d’écoles et de centres sociaux. Paradoxe, que ce corps de guerriers qui oeuvre à améliorer son image humanitaire… « Si la France partait, ce serait le désordre total ! observe Eléyakim Dokpané Vanambyl, journaliste à la radio FM Liberté. Regardez la Centrafrique : depuis que les Français sont partis, en 2006, c’est la guerre ! » Une remarque pas tout à fait anodine… Le 2 février 2008, Déby manque d’être renversé par les rebelles de l’Alliance nationale. « À quoi servent les Français, si les rebelles peuvent marcher jusqu’à N’Djamena ? » s’interroge un responsable de la majorité présidentielle. « La France souhaitait les rebelles, répond Eléyakim, mais elle ne possédait pas son homme. En réalité, c’est la rébellion qui a échoué, incapable de s’entendre sur un chef. » Déby s’est-il réfugié sur la base aérienne française ? Aurait-il « pris en otage » deux officiers français venus l’exfiltrer du palais présidentiel, contraignant la France à intervenir ? Les EFT se sont-ils contentés d’effectuer un simple « tir de semonce », ou ont-ils pris part aux combats ? Les rumeurs plus ou moins farfelues vont bon train à « Djam ».
Forte de sa théorie du « soutien sans participation » au pouvoir en place, l’armée française se retrouve dans une situation ambiguë qui ne satisfait ni les responsables du régime, convaincus que l’ancienne métropole soutient les ennemis du gouvernement, encore moins les opposants, qui dénoncent une complicité avec un pouvoir autoritaire. Une chose est certaine : sur la base « Sergent-chef Adji Kosseï », certains doutent que Paris donne l’ordre de soutenir Déby lors de la prochaine attaque… Un putsch très improbable, alors que le président tchadien a renforcé son appareil militaire. Les deux-tiers de l’armée tchadienne sont positionnés le long de la frontière soudanaise, de sorte qu’aucun convoi ne puisse passer inaperçu. « Déby a acheté des chars et des avions aux Chinois ceux-là même qui arment le Soudan, ndlr et les a exhibés lors de la fête nationale, le 11 août dernier », se rappelle Eléyakim. La discussion rebondit sur les mercenaires ukrainiens, « présents depuis un attentat manqué sur Déby, fin 2007 », affirme le journaliste. Combien sont-ils ? « Peut-être un millier, éparpillés dans tout le pays. Si une nouvelle attaque devait se produire, Déby la repousserait. » Peu avant que la mousson ne rende les axes routiers impraticables, l’Union des forces de la résistance a tenté le 5 mai dernier un nouvel assaut, maté quatre jours plus tard dans les sables de l’est. Bilan provisoire : 225 morts (dont 213 rebelles) et 212 prisonniers. « L’armée tchadienne s’est montrée très organisée. C’était digne d’une armée moderne », fera remarquer un officier des EFT…

La présence française reste pourtant indispensable à la pérennité du régime : « Bien sûr que vous avez un rôle à jouer à l’avenir, vous avez une dette de sang ! s’exclame Brahim Ben Saïd, secrétaire général de la Confédération libre des travailleurs du Tchad. Nous avons chanté La Marseillaise, nous avons chassé les Allemands ! » Pourtant, « nos armées sont en pleine transformation. La tendance est à la rationalisation des effectifs, observe le colonel Jean-Philippe Artur. Nous ne nous dirigeons pas vers un renforcement de nos effectifs au Tchad… »

Quel rôle exact l’armée française jouera-t-elle à l’avenir ? Si la rébellion parvenait à nouveau aux portes de N’Djamena, quelle serait l’attitude des EFT ? Sur la base aérienne, l’avenir brasse son lot de questions sans réponses. Depuis quelques jours, une diminution des approvisionnements en carburant depuis Douala, au Cameroun, a ralenti le rythme des opérations. « Pas question de toucher à la réserve critique ! » jure le lieutenant-colonel Coulet, toujours paré au pire. L’après-midi s’écoule lentement dans le bureau du capitaine Olivier Spada, alors que la base s’est assoupie. Sur fond de musique, on parle de tout et de rien – surtout du temps qui passe et de sa mission de six mois au Tchad qui, par moments, semble s’éterniser. « Au bout de quatre mois, lorsque tu as mis soixante-dix fois le même tee-shirt, soixante-dix fois le même slip, je te jure que c’est long, ici ! » raconte l’officier. La mission se poursuivra pourtant jusqu’à son terme – et pourrait même être rallongée en fonction des impondérables de toute opération extérieure. « De toute manière, les dates de vol changent tout le temps », s’agace le lieutenant Guilbot. L’agenda de la voie aérienne militaire est tellement aléatoire que les EFT lui ont trouvé un surnom : « Maybe Airlines ».

Par Guillaume Pitron, envoyé spécial (texte et photos).


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