Antoine Bangui-Rombaye :«On pensait que le parti unique pouvait éviter les disputes tribales» – Rfi

Antoine Bangui-Rombaye a été membre du gouvernement tchadien à plusieurs reprises entre 1962 et 1972, année où il tomba en disgrâce et fut emprisonné. Il a raconté ses 3 ans de prison dans un ouvrage autobiographique Prisonnier de Tombalbaye. Auteur d’un essai Tchad élections sous contrôle 1996-1997, il a aussi écrit des oeuvres plus intimes.

RFI : Antoine Bangui, quels souvenirs gardez-vous du 11août 1960 ?

Antoine Bangui : Mes souvenirs sont encore très vivaces. Je me rappelle la proclamation de l’indépendance aux environs de minuit. Il y avait le ministre André Malraux et à côté, François Tombalbaye bien sûr. La cour de la présidence était absolument envahie de monde. Les tam-tams n’arrêtaient pas de jouer et c’était pour nous quelque chose de poignant parce que, en ce qui me concerne, je considère que c’est la première fois que le Tchadien accède à la dignité. Ce n’est plus la période de la colonisation. On devient indépendant. On peut se faire représenter dans tous les pays du monde et particulièrement aux Nations unies. Pour moi, le souvenir, non seulement ça a été très émouvant, mais ça reste toujours très émouvant.

RFI : Qu’est-ce que vous espériez à l’époque ?

A.B. : Les Tchadiens attendaient beaucoup de cette indépendance concernant l’amélioration de leurs conditions de vie mais pas seulement ça. On venait de sortir de la période de la colonisation où malgré tout on était considéré comme des hommes de seconde zone. Et à la proclamation de l’indépendance, nous étions convaincus qu’on allait prendre les affaires du pays en mains et ça c’est quelque chose… En ce qui me concerne, j’avais l’impression que l’avenir devait s’avérer radieux, mais malheureusement il y a eu pas mal d’évènements par la suite.

RFI : François Tombalbaye a été le premier président du Tchad indépendant. Vous êtes devenu ministre dès 1962. Cette année-là tous les partis politiques, à l’exception du Parti progressiste tchadien du président (PPT), ont été dissous. Comment expliquez-vous rétrospectivement cette décision ?

A.B. : Pendant la période de la Loi-cadre, il y avait au moins une dizaine de partis politiques qui étaient représentés à l’Assemblée territoriale à l’époque. Ce n’était pas encore l’Assemblée nationale et les gens se disputaient à l’Assemblée. L’ambiance démocratique était observée. Mais on a l’impression que les dirigeants du Parti progressiste tchadien œuvraient pour un grand rassemblement de tous les partis. Non seulement ils voulaient tout ramener au niveau du Parti progressiste tchadien, mais ils étaient conscients que chaque pays africain était constitué d’un patchwork d’ethnies et que la constitution d’un parti unique pouvait éviter les disputes tribales. C’est ce à quoi ils pensaient à l’époque. Petit à petit, on s’était rendu compte que c’était plutôt un parti au service du seul président Tombalbaye, c’est-à-dire au profit des seuls dirigeants du Parti progressiste tchadien. Je dois avouer que moi, à l’époque, je n’étais pas membre du Parti progressiste tchadien. Moi, je venais de terminer mes études d’inspecteur primaire à l’École normale supérieure de Saint-Cloud en France. Quand j’étais rentré, on a dit : «on va le nommer comme ministre de l’Éducation nationale». Cette dissolution des partis politiques au Tchad avait provoqué, naturellement, un mécontentement. Lorsqu’on se rend compte que les autres partis ne pouvaient plus s’exprimer comme ils l’entendaient, il y avait un mécontentement sourd qui se développait.

RFI : Et vous pensez que c’est pour cela qu’au Tchad, il y a eu plus de quarante ans de rébellion, de mouvements rebelles, que c’est ce problème de partage du pouvoir ?

A.B. : Je suis convaincu à partager ce point de vue parce que lorsque le président Tombalbaye est tombé par un coup d’état militaire, la plupart des officiers à l’époque étaient des officiers issus de la région du Sud. Ils avaient constitué un gouvernement qui n’était composé que d’officiers originaires du Sud. Je me rappelle qu’il y avait simplement un lieutenant du Nord qui était membre du gouvernement. Alors cette façon de gouverner, de gérer la politique, entraîne indubitablement des problèmes. Hissène Habré a connu également le même problème quand il est arrivé au pouvoir et c’est sa région gorane qui était majoritaire au sein des instances gouvernementales ou bien diplomatiques ou bien les principaux services de l’État. Et la seule chose que je peux dire, c’est que sa main se perpétue. Alors il faudrait qu’un jour les responsables du pouvoir à Ndjamena, quelle que soit la forme de la démocratie qu’ils auront acceptée, il faut qu’il existe un organisme qui puisse réfléchir sur la manière de mettre fin à la corruption car c’est ça qui est le danger principal qui guette non seulement le Tchad mais la plupart des États africains. Je pense qu’il appartient, puisque nous vivons dans un régime présidentiel, il faudrait qu’un jour le président tchadien en place prenne des initiatives ou bien une initiative pour étudier la meilleure manière de mettre fin à la corruption, de mettre fin au népotisme, de mettre fin à tout ce qui gangrène actuellement la vie politique tchadienne.

RFI : On a l’impression à vous entendre que le Tchad, en cinquante ans, a échoué à mettre en place un État qui soit un État pour tous ?

A.B. : Je ne dis pas tout à fait ça mais l’expérience m’a appris que tous les gouvernements qui se sont succédé ont tendance à ne favoriser que leur ethnie ou leur région plutôt. Ca crée toujours des problèmes. On peut vivre cet état de chose pendant 10 ans, 20 ans, même 30 ans, mais après il faut réfléchir sur la manière de créer la concorde nationale, sur la meilleure manière de ramener la paix dans les cœurs. Parce que ceux qui luttent actuellement ou qui sont dans une opposition absolument violente, c’est parce qu’ils éprouvent une certaine frustration en voyant par exemple des gens qui ne sont pas à la hauteur pour diriger tel ou tel département, tel ou tel service, et ceux qui ont eu une formation pour cela sont un peu à l’arrière-plan. C’est ceci qui crée une frustration. Tant qu’on ne mettra pas fin à cela, j’ai l’impression qu’on connaîtra toujours des périodes mouvementées.

RFI : Quelles relations le Tchad a conservées avec l’ancienne puissance coloniale, la France ?

A.B. : Personnellement, je considère que les relations sont bâties sur l’inégalité. Vous voyez, lorsqu’on avait signé les accords de transfert de compétences, à l’époque, pour accéder à l’indépendance, les premiers gouvernements tchadiens, et je dirais même, la plupart des gouvernements africains n’avaient pas les moyens humains, intellectuels, d’analyser tous les articles. On leur a proposé un texte, ils sont venus simplement signer. Ca n’a pas donné lieu à des discussions sincères. Jusqu’à une certaine période, le Tchad ne pouvait pas exploiter par une autre puissance, ses ressources du sol et du sous-sol. Et je ne prends que cet exemple là, en matière de commerce extérieur, vous savez fort bien qu’à un moment donné le Tchad ne pouvait pas établir des relations commerciales avec soit la Chine ou les États-Unis et il ne peut pas dépasser un certain plafond parce que nous avons un compte d’exploitation au Trésor français qui couvre la zone CFA en quelque sorte. Vous voyez que ce sont des relations assez ambigües qui n’ont pas permis au Tchad de se manifester en tant que puissance souveraine. Tous les gouvernements tchadiens successifs ont fait appel à l’armée française pour se maintenir en place. Et là, il n’y a quelque chose qui ne va pas parce que demander l’appui d’une grande puissance pour se maintenir au pouvoir alors que des problèmes de liberté et des problèmes de frustrations, des problèmes de famine, des problèmes de développement (ne serait-ce que des problèmes de développement de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur), il y a quelque chose qui ne va pas.

RFI : Cette capacité de pouvoir faire appel à la France pour se maintenir au pouvoir, c’est aussi l’une des causes qui font qu’aujourd’hui, le processus démocratique au Tchad n’a pas pu vraiment se mettre en place ?

A.B. : C’est l’un des éléments qui sous-tend de cela. Il y a un problème culturel au Tchad. Celui qui arrive au pouvoir généralement dit que «c’est le bon Dieu qui l’a amené là». Dès lors qu’on raisonne comme çà, on risque d’oublier complètement les principes démocratiques qui doivent se fonder sur des élections libres. Je voudrais simplement savoir si les élections sont libres au Tchad ? Même du temps de Tombalbaye, je crains que les élections n’aient pas été totalement libres. On ne peut pas tout baser sur la force parce qu’au Tchad, on parle toujours de commander, commander, commander… On ne dit pas comment traiter avec telle ethnie pour que les choses marchent normalement. Il faut savoir écouter les gens mais la force ne suffit pas. On peut maintenir un équilibre par la force, mais vous ne gagnerez jamais les cœurs. Si j’ai un conseil à donner au gouvernement actuel ou aux futurs gouvernements, peut-être que moi je ne verrai pas ça, je leur demande de s’asseoir, de discuter, de ne pas voir simplement le pouvoir, mais surtout voir la meilleure manière de gérer le pays pour qu’il y ait plus de justice sociale.

RFI : Quel bilan faites-vous aujourd’hui de ce cinquantenaire d’indépendance du Tchad ?

A.B. : Il n’y a qu’à voir ce qui se passe actuellement. Est-ce que franchement, nous avons réussi ? C’est à chaque Tchadien à tirer les conclusions mais il n’en reste pas moins que la vie du Tchad est ponctuée par une succession de guerres qui minent le développement du Tchad, qui empêchent les populations d’échanger, de se voir, qui empêchent les cadres du pays de raisonner dans une perspective nationale et non ethnique.

RFI : Pour vous, ça c’est un signe d’échec ou, en tout cas, de pas de succès du processus d’indépendance au Tchad ?

A.B. : Ca ne peut pas être un succès. Si j’essaie de tirer ce bilan là. Le pays a toujours connu la violence depuis la traite négrière. Mais qu’on arrive au moment des indépendances et que les guerres puissent continuer, moi je pense que ça ne peut traduire que l’échec des politiques successives qui ont été menées. Je demande simplement à mes compatriotes de se ressaisir, de voir quelle est la meilleure manière d’amener la paix dans les cœurs de tous les citoyens. C’est légitime : chaque citoyen a le droit d’aspirer à conquérir le pouvoir, ça c’est légitime. Mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est de voir comment on peut gérer un pays, comment on peut faire en sorte que le citoyen qui habite la région nord puisse travailler ensemble ou apprendre à vivre ensemble avec son collègue qui est de la région du Sud. Et moi je pense que c’est l’un des problèmes les plus importants qui me préoccupe.

RFI : Au-delà de l’indépendance, en fait, le problème que vous posez, c’est le problème de l’unité ou de la création d’une nation tchadienne ?

A.B. : Voilà c’est le problème de la construction de la nation parce que je me méfie de l’unité car on peut parler de l’unité au sein d’un parti unique et les partis uniques nous ont toujours amené des problèmes. Alors en mon sens, le problème de fond, c’est comment construire la nation. Bien entendu, on dit tel gouvernement est souverain, mais vous assumez votre souveraineté dans les pleurs et dans ce sens, ce n’est pas bon. Il faut que tous les citoyens apprennent à vivre ensemble, apprennent à dialoguer et à échanger. Et c’est ça qui est important.


Sonia Rolley


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