Abéché réclame justice – Libération

Inculpés, les détenus risquent jusqu’à vingt ans de travaux forcés.

A travers les grilles des fenêtres du palais de justice, les habitants d’Abéché pouvaient apercevoir hier matin les 16 détenus européens. Assis sur le sol d’une pièce sombre, ils semblaient tous assez abattus. La veille, pendant douze heures, ils ont été interrogés tour à tour par le procureur général de la République, puis par le juge d’instruction saisi du dossier. La nouvelle de leur inculpation a été annoncée officiellement à 1 heure du matin. Pour des raisons de sécurité, ils ont passé la nuit au palais de justice plutôt qu’à la maison d’arrêt d’Abéché.

Eprouvées. Vêtus des mêmes pantalons de pompiers et tee-shirts «Children Rescue» (le nom donné à l’opération par l’Arche de Zoé) depuis le jour de leur interpellation, les 9 Français sont accusés d’enlèvement d’enfants et d’escroquerie. L’un des membres de l’ONG est allongé, visiblement souffrant. Un compagnon d’infortune tente de le soulager. Les sept Espagnols et les deux Tchadiens sont, quant à eux, inculpés pour complicité. Eprouvées, désorientées, les hôtesses de l’air espagnoles ont du mal à retenir leurs larmes.

A son arrivée, le procureur de la République à Abéché, Ahmad Daoud, rappelle les charges retenues contre les prisonniers. «Ils les Français, ndlr encourent des peines de travaux forcés de cinq à vingt ans. Même les journalistes. Leurs complices encourent les mêmes peines», précise-t-il. La presse a cinq minutes pour photographier et filmer les accusés «pour pouvoir s’assurer qu’ils vont bien». «Vous n’avez pas le droit de leur parler» , ne cessent de répéter les policiers.

Cacophonie. A l’extérieur des dizaines d’habitants sont réunis face au portail. Une poignée de policiers tente de les disperser. «Ce sont de voleurs» , scande la foule. «On a un pays, on a une justice, nous voulons qu’ils soient jugés au Tchad. Nous ne voulons pas qu’on les ramène en Europe» , lance un jeune garçon. «La traite négrière a été abolie. Nous sommes au XXIe siècle, ce n’est plus le moment de trafiquer des enfants» , poursuit un autre. La foule se retourne contre la France. «C’est du néocolonialisme», s’emportent plusieurs jeunes. «On connaît tous les problèmes du Tchad, puisqu’on est né dans la guerre. Qui a provoqué cette guerre?» crie un meneur. De la cacophonie émerge «les Blancs» ou «les Français». «Il y a eu des complicités à haut niveau en France, c’est une véritable déception vis-à-vis de l’Hexagone» , confie Abdoulaye, qui dit avoir entendu parler d’une intervention de Cécilia Sarkozy…

«Volumineux». Les 16 Européens ont été transférés hier à la mi-journée au commissariat central, où ils ont déjà passé cinq jours en garde à vue. Dans les prochains jours, ils devraient être transportés à N’Djamena, la capitale. «C’est un dossier volumineux qui a besoin de beaucoup d’enquêtes au niveau national et international. Il y a des éléments qu’il faut chercher à l’extérieur du Tchad, en France surtout, là où il y a les familles d’accueil de ces enfants» , précise le procureur d’Abéché, évoquant un manque de moyens.

SONIA ROLLEY


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