Tchad : lettre ouverte à un disparu, pour que justice soit rendue -Rue89

En 2008, pendant que les combats faisaient rage à N’Djaména, trois opposants au régime du président Idriss Déby disparaissaient, arrêtés par les forces de sécurité tchadiennes. Deux d’entre eux étaient retrouvés, le troisième est toujours manquant : trois ans après, Ibni Oumar Mahamat Saleh, dirigeant et porte-parole d’une coalition de partis d’opposition politiques non armés, n’a toujours pas été retrouvé.

Dans une initiative exceptionnelle, une lettre ouverte lui est adressée à la veille de l’anniversaire de sa disparition, signée par ses fils, par la communauté mathématique et statistique de France à laquelle il a appartenu, par des parlementaires français et des organisations de défense des droits humains. Nous publions cette lettre à titre de document.

« Cher père, cher ami, cher collègue, cher disparu,

Nous t’envoyons cette lettre car nous ne pouvons nous faire à l’idée que tu n’es plus parmi nous. Tant que la vérité n’est pas établie sur ton sort, nous gardons l’espoir fou et irraisonné que cette lettre te parviendra.

Trois années ont passé depuis que tu as disparu. A l’époque, l’opposition armée avait lancé une offensive contre la capitale du Tchad, N’Djamena. En fin d’après-midi, ce 3 février 2008, la ville a été reprise par l’Armée nationale tchadienne. Des témoins, ta propre femme, t’ont vu être arrêté à ton domicile par des militaires, emmené et puis… plus rien. Des témoignages contradictoires, des rumeurs ont circulé : certains affirmaient t’avoir vu dans une prison, d’autres, à la Direction des renseignements généraux, d’autres encore que tu avais été sévèrement battu.

Dans un pays où l’opposition civile a du mal à se faire entendre, prise en étau entre un président qui s’accroche au pouvoir et une opposition armée, tu es l’une des rares voix autour desquelles se sont rassemblés ceux qui veulent sortir le Tchad de la spirale des coups de force qui emporte tout espoir de démocratie. Président du Parti pour les libertés et le développement et porte-parole de la Coordination des partis politiques pour la défense de la constitution, tu es devenu un des symboles de l’opposition civile non armée, dans un pays repu de violence.

Tu as endossé cet habit d’homme politique après ton retour au Tchad. Tu portes aussi l’habit de l’homme de savoir. Certains d’entre nous t’ont côtoyé à l’époque où tu étais étudiant à Orléans puis professeur d’université en mathématiques au Niger ou au Tchad. Aujourd’hui, un prix universitaire porte ton nom. Il permet à un étudiant africain en master ou doctorat de mathématiques d’effectuer un stage scientifique dans un pays autre que le sien et contribue de ce fait aux échanges universitaires que tu as toujours favorisés. Il vient d’être attribué pour la seconde fois.

Des pétitions ont été signées par tes collègues mathématiciens, par des étudiants, par des militants, par des politiques. Qu’ils soient d’Inde, de France ou d’Afrique, ta disparition a touché tous ceux qui ne veulent pas admettre que tu aies disparu ; que l’on puisse cautionner le fait que des opposants, qui prônent l’alternance politique pacifiquement, soient “ éliminés


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