L’association des victimes du président Habré accuse : ‘Le président Wade semble remettre en question la résolution de l’Union africaine’ – Walf Fadjri

L’interview accordée par le président sénégalais, Abdoulaye Wade, au journal français La Croix du lundi 7 février ne laisse pas indifférente l’association des victimes de massacres et tortures dont Hissène Habré est présumé coupable. Elle dénonce la ‘position ambiguë’ du Sénégal.

L’association des victimes de massacres et tortures sous le régime de l’ancien président tchadien, Hissène Habré, vient de réagir par rapport à l’interview accordée par le président de la République du Sénégal au journal français La Croix, dans sa livraison du lundi 7 février. En effet, selon elle, en dépit de la résolution de l’Union africaine adoptée lors du 16e sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, tenu dans la capitale éthiopienne du 29 au 31 janvier, qui ‘confirme le mandat donné par l’Union africaine au Sénégal de juger Hissène Habré’ et qui appelle à ‘l’organisation rapide du procès’, le président sénégalais, Abdoulaye Wade, vient de déclarer : ‘Arrêtez ! Là, pour moi l’affaire Habré c’est fini. Je suis dessaisi’ et que Habré ne sera ‘pas du tout’ jugé au Sénégal. L’association des victimes qualifie ces propos de contradictoires, à l’image de la ‘position ambiguë’ du Sénégal qui fait traîner ce dossier depuis onze ans par une série de ‘subterfuges qui le déshonorent’. Les victimes, qui se disent désabusées, estiment être ‘trompées par le Sénégal depuis trop longtemps’. A travers cette sortie, ‘le président Wade semble remettre en question la résolution de l’Union africaine’, font remarquer les victimes.

Le ‘refus’ de l’Etat du Sénégal d’extrader Habré vers la Belgique est un autre point qui irrite ces victimes présumées qui estiment que le président sénégalais ‘dédaigne les obligations internationales du Sénégal’, relevant notamment de la Convention contre la torture. Elles rappellent ainsi la condamnation du Sénégal, en 2006, par le Comité des Nations unies contre la torture, pour violation de son obligation de faire juger ou d’extrader Habré et qu’il a réitéré cette injonction par une lettre en date du 12 janvier 2011. L’association précise, à cet effet, que le Sénégal est actuellement assigné par la Belgique devant la Cour internationale de justice sur le même fondement.

Suite au mandat politique confié au Sénégal par l’Union africaine en 2006 de ‘poursuivre et de faire juger, au nom de l’Afrique, Hissène Habré par une juridiction sénégalaise compétente avec les garanties d’un procès juste’, l’Union africaine a confirmé ce mandat lors de son dernier sommet à Addis Abeba. La résolution, adoptée par la Conférence des chefs d’Etat, prend note de la disponibilité des fonds nécessaires au procès (11,7 millions de dollars) grâce aux donations de la communauté internationale. La même résolution propose une solution juridique prenant en compte les exigences de la décision de la Cour de justice de la Cedeao et appelle au démarrage ‘rapide’ des poursuites contre l’ancien dictateur.

Ce rappel émane de l’association des victimes qui ne manque pas de rappeler, en outre, que dans l’interview accordée au journal La Croix, le président Wade prend prétexte de la décision de la Cour de la Cedeao pour écarter le jugement de Habré au Sénégal. Mais cette décision, déjà largement critiquée par la revue American Society of International Law et qualifiée de ‘bizarre’ par le Président de la section irlandaise de l’International Law Association n’empêche en rien un tel jugement, si l’on en croit les victimes présumées des crimes de Habré.

L’Union africaine a d’ailleurs proposé au Sénégal un projet pour faire juger Hissène Habré devant une juridiction spéciale, composée de juges sénégalais et africains ; une solution approuvée par l’American Society of International Law – mais rejetée par le président Wade. Dans l’interview, le président Wade déclare qu’’on ne peut pas accepter que l’Afrique ne soit pas capable de juger ses criminels. Il faut avoir le courage de juger nos chefs d’Etat qui sont accusés, au lieu de les laisser juger à l’extérieur’, tout en rejetant l’idée de faire juger Habré au Sénégal.

La Belgique, seule chance d’obtenir justice

L’association note que depuis cette déclaration du président Wade, les victimes expriment leur désarroi. Elle cite l’exemple de Abdourahmane Guèye, le seul survivant sénégalais du régime de Habré. Ce dernier menace d’entamer une grève de la faim pour exprimer ‘sa honte de son pays, corrompu par un riche étranger qui a martyrisé son peuple et des Sénégalais’. ‘On cherche à faire bénéficier Hissène Habré d’une totale impunité et le Sénégal va continuer à nous traîner’, déplore Clément Abaifouta, président de l’association des victimes des crimes du régime de Habré au Tchad. ‘La Belgique est manifestement notre seule chance d’obtenir justice’.

En outre, l’extradition de Hissène Habré au Tchad doit également être exclue, car Habré ne pourrait y bénéficier d’un procès équitable, et il risquerait d’être maltraité ou condamné à mort. En effet, Habré a déjà été condamné à mort, par contumace, par une cour tchadienne en 2008 en raison de sa participation alléguée à la rébellion visant à renverser le président Déby. Tel est le constat final de l’association des victimes.

Pape NDIAYE


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