Le Nord-ouest du Tchad: la prochaine zone à haut risque – crisisgroup

Depuis plus de cinq ans, alors que la rébellion armée de l’Est du Tchad et la crise du Darfour focalisent l’atten­tion, le Nord-ouest du pays a suscité peu d’intérêts.

Cependant, l’ampleur de plus en plus grande du trafic international de drogues et du terrorisme dans la bande sahélo-saharienne, l’émergence d’un islamisme combattant dans les pays voisins, l’intensification des ressentiments intercommunautaires et l’érosion des mécanismes de justice traditionnelle, la sous-administration et l’abandon qui caractérisent la politique gouvernementale à l’égard de cette région, risquent de devenir des facteurs de déstabilisation. Les autorités tchadiennes doivent changer de mode de gouvernance dans cette région et désamorcer les différentes sources de tensions ou les risques de déstabilisation avant que ceux-ci n’atteignent un seuil critique.

Historiquement, la région Nord-ouest a joué le rôle ambivalent de trait d’union et d’opposition entre les cultures de l’Afrique du Nord arabo-musulmane et celles de l’Afri­que noire. Actuellement, elle est la cible de tentatives d’infil­tra­tions de la part de groupes armés et de bandes criminelles profitant de la porosité du désert saharien pour étendre leur champ d’activité. L’islamisme combattant qui sévit au Nord du Nigeria (la secte Boko Haram) et al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) qui opère dans certains Etats du Sahel y font sentir leur influence diffuse mais réelle. Si jusqu’à présent ce dangereux voisinage n’a pas eu d’effet déstabilisateur, une plus grande vigilance est néanmoins de mise.

Sur le plan intérieur, malgré l’amélioration de la situation sécuritaire consécutive au démantèlement progressif, à la fin des années 1990, des derniers groupes rebelles opérant dans la région, à savoir le Mouvement pour la démocratie et le développement (MDD) et le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), le gouvernement tchadien n’est pas parvenu à réconcilier les communautés locales. L’équilibre régional semble précaire sur fond de dénaturation des mécanismes traditionnels de régulation et de dégradation continue de l’environnement. Dans ce contexte, les divisions politiques intercommunautaires pourraient raviver les rancœurs et aggraver les mécontentements locaux. Et ce d’autant plus que le gouvernement tchadien délaisse cette région, comme l’ont révélé la très prévisible crise alimentaire qui dure depuis 2009 et la destruction en juillet 2010 de la ville de Faya Largeau à la suite de pluies torrentielles. En lieu et place d’une véritable politique de développement, le gouvernement fait des promesses vides et mène une politique de contrôle à distance par le biais des forces de sécurité et des chefferies locales qui prolonge le mode de gouvernance colonial.

Si l’hypothèse d’une déstabilisation immédiate est à écarter, il n’en demeure pas moins que la position géographique de cette région charnière entre le Maghreb et l’Afrique noire, entre l’Ouest et l’Est du Sahel, fait d’elle une zone attractive pour les entreprises criminelles et le terrorisme islamiste. Sur le plan intérieur, ayant été l’un des principaux viviers de combattants des guerres civiles tchadiennes et le théâtre du dangereux conflit agriculteurs/éleveurs, la région renferme en son sein tous les éléments de fragilité pouvant la faire basculer à terme dans une situation conflictuelle « chaude ».

A brève échéance, les autorités tchadiennes devraient mieux l’administrer et être attentives aux tentatives extérieures d’infiltrations ainsi qu’aux tensions intercommunautaires en prenant les mesures suivantes :

  • Adopter un plan de développement régional basé sur les demandes des populations locales et destiné à promouvoir une meilleure couverture administrative ainsi que la réalisation d’équipements sociaux et d’infra­struc­tures routières. Ce plan doit prévoir : des primes spéciales pour favoriser le déploiement de fonctionnaires, une meilleure couverture du territoire par les différents services administratifs et une intégration des chefferies traditionnelles dans le système d’adminis­tration décentralisé et déconcentré. Les questions de sécurité et de développement doivent être appréhendées comme des problèmes liés, un meilleur bien-être social étant susceptible de concourir à apaiser la région.
  • Réactualiser et appliquer les réglementations coutumières et nationales relatives au rôle des chefferies traditionnelles, aux conflits liés aux ressources naturelles et aux relations tendues entre agriculteurs et éleveurs. De façon spécifique, le conflit agriculteurs/éleveurs requiert une réforme du système foncier, un désarmement des populations, et des mécanismes de régulation coutumiers, judiciaires et administratifs des conflits mis en œuvre par des instances neutres.
  • Créer une unité de police régionale dotée de compétences judiciaires et de moyens d’actions modernes (matériel de communication, véhicules et hélicoptères) pour surveiller et sécuriser la frontière du Nord-ouest. Il doit être proposé aux partenaires extérieurs du Tchad comme la France et les Etats-Unis de s’impli­quer dans la formation et le suivi opérationnel de cette unité, qui sera placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur.
  • Poursuivre sa participation aux initiatives de coopération internationale et d’échanges d’informations sur le terrorisme et le trafic de drogues dans la bande sahélo-saharienne tout en mettant l’accent sur des actions communes et l’échange d’informations avec des pays comme le Nigeria, le Niger et la Libye, avec lesquels le Tchad partage des risques communs de contagion.

Nairobi/Bruxelles, 17 février 2011


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