Affaire Hissène Habré : Retour sur un impossible procès – L’Observateur Paalga

Ceux qui doutaient encore de la volonté du président Abdoulaye Wade d’œuvrer à faire passer l’ex-dictateur tchadien devant les tribunaux doivent se rendre à l’évidence : Wade et ses affidés au pouvoir au Sénégal ne veulent à aucun prix voir leur « beau-frère » comparaître à l’audience, fût-ce au grand dam des victimes.

La preuve, le parapluie maraboutique et les tergiversations du président Wade qui profitent au prédécesseur d’Idris Deby Itno depuis qu’il s’est installé confortablement au pays de la Téranga et où il a eu le toupet de convoler en justes noces avec une Sénégalaise. Un procès hypothétique et dont il faut s’armer d’une bonne dose de courage et d’un zeste d’impertinence pour le voir aboutir. Ainsi donc, l’assourdissant silence des libéraux sénégalais au pouvoir à Dakar se poursuit et il est grand temps que le pays d’Abdoulaye Wade cesse de se moquer des victimes, car après 20 ans de tergiversations, on veut en finir avec ce cirque politique, nauséabond et interminable qui se joue au pays de Léopold Sédar Senghor, où on n’est pas au dernier coup de théâtre.

En effet, ils sont nombreux, les observateurs avertis du lanterneau politique africain et de ce feuilleton politico-judiciaire qui sont restés perplexes, voire médusés, lorsqu’ils ont appris par la presse internationale que le gouvernement sénégalais a suspendu, lundi 6 juin dernier, ses discussions avec l’Union africaine, des pourparlers qui portaient sur la création d’une Cour internationale chargée de juger l’ancien président tchadien. Sans le moindre égard pour ces fonctionnaires de l’UA partis prendre langue avec Dakar, la rencontre, qui semblait avoir bien débuté, a été unilatéralement interrompue. Qui pis est, plus d’une semaine plus tard, les autorités sénégalaises n’ont toujours pas jugé nécessaire de fournir le moindre début d’explication officielle pour faire avaler la pilule de leur volte- face. Un silence qui cache mal la volonté de Wade et de ses amis d’étouffer à jamais cette affaire qui ne finit pas de faire couler beaucoup d’encre et de salive voilà maintenant deux décennies.

Alors, comment comprendre cette décision interlope de Dakar ?

Pour ceux qui semblent être dans le secret des dieux, cette nouvelle position de Wade est dictée par sa nouvelle stratégie, encore sous le manteau, de relever son niveau d’exigence sur ce qu’il formulait, en termes d’espèces sonnantes et trébuchantes en mars dernier et qui avait été jugé coûteux et irréaliste ; ce qui confirme, si besoin était encore, la totale impunité que le Sénégal veut garantir au dictateur Hissène Habré.

Pour mémoire, le tombeur de Goukouni Ouéddéi le 7 novembre 1982 est accusé de la mort de 40 000 personnes, d’avoir fait exécuter sommairement 300 détenus politiques et d’avoir commandité la torture systématique de 200 mille autres alors qu’il était à la tête du Tchad, entre 1982 et 1990, avant de vider rapidement les caisses de l’Etat et de s’exiler au Sénégal. On se souvient aussi qu’en 2006, par suite du refus de Dakar d’extrader ce dictateur en Belgique, l’Union africaine avait demandé au Sénégal de le juger « au nom de l’AFRIQUE ».

En novembre 2010, une table ronde des donateurs avait permis de mobiliser 8,6 millions d’euros, soit à peu près l’équivalent de 5,5 milliards de FCFA, pour financer le procès. Wade, qui avait exigé la coquette somme de 27 millions d’euros, soit quelque 18 milliards de FCFA, décaissés en totalité pour couvrir les frais du procès, tenait là un prétexte pour louvoyer et faire traîner l’affaire.

Tout en soufflant le chaud et le froid .On se souvient en effet que sur les ondes de RFI il n’avait pas manqué de déclarer, un brin excédé : « Je vous le dis très clairement, je veux m’en débarrasser. Franchement, je regrette d’avoir accepté. Parce que je n’ai pas obtenu le minimum de soutien que je cherchais ». Si ce n’est pas de la mauvaise foi, ça y ressemble, car, avec 5,5 milliards de nos francs, on pense raisonnablement pouvoir donner le top de départ de ce procès. Lasse d’attendre, la Cour de justice de la CEDEAO, dans une décision du 18 novembre 2010, avait invité le Sénégal à faire juger Habré par un tribunal « ad hoc à caractère international ».

En réponse à cette décision, l’Union africaine a présenté en janvier 2011 un projet de création « de chambres extraordinaires au sein des tribunaux sénégalais », composées de juges sénégalais et internationaux sur le modèle des chambres extraordinaires qui statuent présentement sur le cas des Khmers Rouges au Cambodge. Une fois encore, le Sénégal a rejeté cette proposition et préconisé la création d’un tribunal sans rattachement à son système judiciaire.

Or, de l’avis des spécialistes du droit, un tel système entraînerait de nombreuses difficultés de procédures et de financement.

Dans une résolution adoptée lors de son sommet du 31 janvier 2011, l’UA enjoignait au Sénégal de débuter ce procès, et l’archevêque Desmond Tutu, à la tête de 117 groupes de 25 pays africains, dénonçait « l’interminable feuilleton politico–judiciaire » auquel sont confrontées les milliers de victimes. Mais Dakar continue, dans une nonchalance délibérée, de traîner les pieds et de faire dans la surenchère.

Cela est d’autant plus grave que non seulement Wade ne veut pas juger l’ex-dictateur tchadien dans son pays, mais surtout il dit ne pas vouloir le voir comparaître devant les tribunaux belges (qui se proposent de le juger parce que des ressortissants belges figurent parmi les victimes) sous prétexte qu’on ne peut pas l’extrader pour le juger ailleurs qu’en Afrique. Une pure hypocrisie !

Boureima Diallo — L’Observateur Paalga


Commentaires sur facebook