Petrole : les pauvres, le brut et les mechant – « Le Temps » n°568 du 2-8 et n°569 du 9-15 juillet 2008

Caman Bédaou Oumar Truquage et corruption

Le 22 mai 2008, un jour comme les autres, est passé sans hérisser le poil d’un seul Tchadien. Et pourtant, le prix du baril de brut vient de franchir les 130 dollars, soit dix (10) fois le prix initial du baril tchadien fixé à 13 dollars quand le Brent valait 25$. Le 27 juin, le baril franchit les 142 dollars, une manne pour les pays producteurs et exportateurs de pétrole ! François Xavier VERSHAVE, ce défenseur invétéré des pays africains, se serait retourné dans sa tombe en apprenant une telle nouvelle.

Son homonyme, Xavier HAREL dont le chef-d’œuvre constitue l’ossature du présent article, a pris la relève. Dans son ouvrage « AFRIQUE : pillage à huis clos – Comment une poignée d’initiés siphonne le pétrole africain », il déterre les combines les plus inextricables en Afrique, issues de cette huile opaque qui a provoqué tant d’espoir à travers le monde. Peu de Tchadiens aujourd’hui perçoivent le pétrole comme une issue de sortie de la pauvreté. Leur désengagement et désintéressement vis-à-vis de ce minerai sont une erreur. Quant aux cadres Tchadiens travaillant pour le compte du consortium, leur triste sort ne mérite pas d’être exhaustivement évoqué ici pour ne pas choquer les lecteurs : salaires 5 à 15 fois inférieurs à ceux de leurs collègues expatriés pour les mêmes profils ; absence de logements pour leurs familles ; séquestration à l’intérieur de la grille de Komé-5 pendant 24 jours sur 38 ; embrigadement pour aller aux lieux de culte ; etc. Bref, des conditions stressantes pour obliger les nationaux à la démission et leur remplacement par d’autres expatriés, sans que l’Etat lève le petit doigt pour protéger ses citoyens. Entre temps, le pétrole continue de couler inexorablement vers l’extérieur et partant, avec ses recettes, le consortium bénéficiant de l’accord « le plus généreux » de la région, le Tchad ne percevant que 12% des revenus alors que la norme en Afrique subsaharienne se situe entre 45 et 90% comme en Guinée équatoriale.

Le Tchad est loin d’atteindre sa vitesse de croisière en matière d’exploitation du brut tant le territoire est assis sur des gisements d’or noir. Le pétrole a été découvert au Tchad en 1956 au B.E.T. par ELF. Ensuite, c’est le gisement de SEDIGUI à l’ouest du pays par la CONOCO, puis les gisements de DOBA, de Moïssala, de Sarh, de Kyabé par EXXONMOBIL ; Bongor par ENCANA et … Véritable cuvette remplie de brut, les six pays le jouxtant sont imbibés de pétrole : le Nigeria, premier producteur d’Afrique (2,6 millions de barils/jour) ; la Libye, second producteur (1,7 million de baril/jour) ; le Soudan (440.000 barils/j) ; le Cameroun (220.000 barils/j), le Niger et la RCA (récentes découvertes). Comme quoi toute ponction dans le sous-sol tchadien est un puits positif du brut. Mais au cours de l’atelier sur l’ «Initiative de Transparence dans les Industries Extractives » tenu en août 2007 à N’djaména, les responsables du consortium ont laissé entendre que la production du brut du Tchad a chuté de 225.000 barils par jour à 150.000, juste après cinq d’années d’exploitation ! Et pourtant, l’une des zones pétrolifères les plus anciennes du continent est le Gabon. En 1947, la France y découvre du pétrole. Dix ans plus tard, en mars 1957, le premier tanker de brut gabonais prend la mer à destination des raffineries de la France. Cinquante et un (51) ans plus tard, il continue de couler allègrement, le pétrole gabonais. La candeur des Tchadiens doublée d’une inexpérience en technologie pétrolière les laissent pantois face aux statistiques du Consortium.

Mais plusieurs faits troublants laissent présager une absence de transparence – (1) les 225.000 barils provenant des 301 puits issus des trois sites (Komé, Bolobo et Miandoum) datent de 30 ans. Depuis, le nombre de puits ne cesse de s’accroître inexorablement ; en plus, d’autres sites sont mis en chantier : Moundouli, Nya, un potentiel loin d’être épuisé – (2) le pipeline construit (1070 km) est le plus cher au monde (prix au km) soit 3 milliards de dollars – (3) la salle de contrôle de Komé, cœur des opérations « est l’une des plus sophistiquées au monde ; c’est assez étonnant » a déclaré Ronald Royal (ex patron du consortium) dans le film de Nicolas JAILLARD, intitulé « Tchad : main basse sur l’or noir ». Très étonnant en effet, un tel investissement pour seulement 150.000 barils/j, en comparaison au Nigeria ou à l’Arabie Saoudite le premier mondial (10 millions de barils/j exploités par ARAMCO) ! – (4) Au départ, des compteurs défaillants ont été fixés sur les puits. Un arrêté (n° 035/MP/SG/DEP/2002 portant approbation du Système de Comptage de la Production Totale des Hydrocarbures) concocté par le Consortium et soumis à la signature du Ministre du pétrole suggère le déplacement des compteurs à Kribi au Cameroun – (5) Le Cameroun qui perçoit 0,41$ par baril transitant par son territoire, a crié haro sur le bodet en contestant les statistiques (sous-estimées) du consortium – (6) les investissements sont amortis en moins de cinq ans, – (7) le Président Bush a décoré Exxon pour avoir engrangé les plus gros bénéfices en 2006 (la participation du Tchad, aussi minime soit-elle n’est pas négligeable).

Si l’on croit certaines sources, le Tchad disposerait d’au moins 1067 puits en 2007 avec une production au moins quatre fois supérieure à la production initiale. De nuit comme de jour, de nouveaux puits sont en chantiers. Le dispositif du gaz est fin prêt et l’on s’interroge si le pipeline savamment compartimenté ne draine pas le gaz naturel vers les tankers ! Plusieurs interrogations traversent nos mémoires tant les informations sont opaques.

En matière de transparence, l’Afrique est une cicatrice sur la conscience du monde. Les compagnies se contentent de pomper du brut dans des pays qui ne maîtrisent pas les technologies nécessaires. Les Tchadiens par exemple sont laissés dans l’ignorance de ce que produit véritablement le Consortium, et ils ne récupèrent que ce que ce dernier voulait bien leur laisser, leur pays, par absence de planification à long terme, est un des rares au monde, à la fois producteur, exportateur et importateur de pétrole. Au fait, quel type de contrat nous lie au consortium ? Un contrat de concession ou d’exploitation ? S’il s’agit du premier cas, alors une révision du contrat s’avère plus que nécessaire. Il faut garder à l’esprit que l’Afrique subsaharienne compte déjà 14 pays producteurs de pétrole, dont 10 exportateurs. Et, chaque année ou presque, un nouvel Etat vient rejoindre le club : la Guinée équatoriale au début des années 90, le Soudan à la même période, le Tchad en 2003, la Mauritanie en 2006, Sâo Tome et Principe, et bientôt, le Niger et la RCA.

Les compagnies ne trichent pas seulement sur la quantité mais également sur la qualité du pétrole : trop de souffre, trop de cobalt, trop d’hydrates, trop de paraffine, trop d’eau, trop lourd, trop épais, trop parcellisé, exige trop d’énergie, etc. Ce mensonge sur la qualité a fait gagner à Elf plus de 200 millions de dollars par an (acheté à 14$, le baril est revendu à 17$), puis des cargaisons fantômes, des tankers non déclarés. L’ancien patron d’Elf, Loïk Le Flock-Prigent (devenu conseiller du Président Deby), a aussi reconnu devant les caméras l’existence des cargaisons fantômes(1). Outre le manque de transparence, la corruption gangrène le monde pétrolier. Le continent africain devient l’objet d’une surenchère permanente. S’abritant derrière la confidentialité des contrats, les compagnies pétrolières, petites ou grandes, alimentent un système de corruption qui enrichit une poignée d’initiés à telle enseigne que, loin d’être une bénédiction, le pétrole a davantage appauvri les pays producteurs qu’il ne les a enrichis. Elf par exemple, subventionnait les dirigeants africains et finançait la classe politique française. En contrepartie, cette dernière soutenait les régimes en place et n’entreprenait rien qui puisse gêner le champion national du pétrole. Les Chefs d’Etat africains pour leur part, bradaient le pétrole de leur pays contre rémunération personnelle et s’offraient le soutien de la classe politique française. Un système extrêmement lucratif pour ces quelques bénéficiaires mais dont les populations sont évidemment sorties grandes perdantes. Plusieurs combines sont inventées et mises en pratique pour détourner des fonds publics.

Londres reste le premier paradis fiscal européen, et la moitié des autres sont rattachés à la Couronne britanniques. Le Royaume-Uni et les 14 territoires rattachés à la Couronne britannique sont devenus, au fil des années, une énorme machine à recycler l’argent sale. Un rapport de la commission des droits de l’homme des Nations Unies rédigé en 2000 conclut que « 80% du revenu national est entre les main de 5% de la population ». En 2001, un nouveau rapport regrettait que « le boom économique » exceptionnel ayant suivi la découverte d’importants gisements de pétrole au milieu des années 90 n’ait conduit à aucune amélioration des droits économiques, sociaux et culturels des populations. Dopé par l’envolée de la production et les investissements massifs des compagnies pétrolières, le PIB des pays a tout simplement triplé entre 2001 et 2005. Mais la réalité qui se cache derrière ces statistiques mirobolantes est évidemment moins rose à l’instar de la Guinée Equatoriale où plus de 65% de la population vit dans des conditions d’extrême pauvreté.

Cette manne qui devrait réduire au rang d’aumône l’aide au développement des pays riches, tourne au cauchemar. La fuite des capitaux est un obstacle majeur au décollage de l’Afrique. L’union Africaine estime que 148 milliards de dollars quittent chaque année le continent pour trouver refuge dans le système financier des pays développés. Raymond BAKER, professeur à la Brookings Institute résume ainsi le caractère absurde de la situation actuelle : « le continent africain a reçu ces dernières années environ 25 milliards de dollars d’aide par an. Une somme à comparer avec les 100 à 200 milliards de dollars qui, selon mes estimations, quittent chaque année illégalement le continent pour finir sur les comptes en banque en Occident. En d’autres termes, pour chaque dollar que nous posons généreusement sur la table, nous récupérons 4 à 8 dollars d’argent sale sous la table ». Les élites africaines détiendraient entre 700 et 800 milliards de dollars dans des comptes à l’étranger(2).

Dans sa déclaration de foi électorale de 1988, le président Mitterrand alors candidat à sa propre succession à la présidence de la République française a dit : « Il n’est pas excessif d’écrire que les pauvres financent les riches, tous comptes faits, on a constaté l’an dernier (1987) que les transferts financiers du sud au nord ont dépassé les 30 milliards de dollars les transferts financiers inverses. Cruelle vérité, ce sont les pauvres qui nous aident ».

Une étude de PFC Energy permet de se faire une idée des sommes en jeu. Ce bureau d’études américain a travaillé sur 7 principaux pays producteurs d’Afrique (Nigeria, Angola, Congo-Brazza, Guinée équatoriale, Gabon, Tchad et Cameroun). L’exercice est repris sur les programmes de développement des gisements en production nouvellement identifiés, élaborés par les compagnies. Il ne tient donc pas compte des inévitables découvertes à venir. Sur cette base, PFC Energy a calculé que les 7 pays en question engrangeraient un minimum de 183 milliards de dollars par an entre 2002 et 2019. Le Nigeria devrait encaisser 110 milliards de dollars, l’Angola 42 milliards, la Guinée équat 10 milliards, le Gabon 9 milliards, le Congo-Brazza 7 milliards, le Cameroun 2,3 milliards, le Tchad 2 milliards. Sur la période 2002- 2019, ces pays devraient engranger 350 milliards de dollars par an pour un cours moyen de 22,50 $ le baril. Or voilà, plus d’un an qu’il oscille autour de 70 $ ! Si les cours devraient se maintenir à ce niveau sur l’ensemble de la période, ce n’est pas 350 milliards de dollars que les Etats encaisseraient entre 2002 et 2019, mais plus de 1000 milliards par an(3). Le baril est à 142$ au 27/06/2008. Imaginez ! L’Algérie vient d’effacez, grâce à l’envolée du brut, toutes ses dettes.
Un petit calcul : Le baril vaut actuellement 142 dollars. Appliquons une hypothèse moyenne; c’est-à-dire 100$ le baril et 400 frs cfa le dollar. L’Arabie Saoudite, premier producteur du monde avec 10 millions de baril/j engrangerait par jour, tenez-vous bien, 400 milliards de frs cfa ; le Nigeria 104 milliards de cfa/j. Le Tchad, avec les 225.000 barils/j, le revenu pétrolier serait de 9 milliards de cfa/j dont 1,08 milliard pour l’Etat tchadien (12%).

Pistes de solutions : Pour rompre les malédictions de l’or noir deux tentatives sont initiées.

– La première est développée au Tchad. La Banque Mondiale (BM) principale actionnaire de l’industrie pétrolière au Tchad, s’est ainsi trouvée dans une situation idéale pour négocier avec N’djaména la mise en place de garde-fous destinés à garantir que la manne pétrolière deviendrait un vecteur de développement – et de stabilité – et non d’enrichissement de l’élite au pouvoir – et donc d’instabilité. Adoptée en déc 1998, la loi 001 stipule que 85% (des 12% des revenus) des ressources pétrolières doivent financer 5 secteurs prioritaires (santé, éducation, développement rural, infrastructures, eau), 5% sont réservés à la région productrice de Doba et 10% sont déposés sur un compte pour les générations futures. Un collège de surveillance composé de 9 membres (5 représentants de l’Etat et 4 de la société civile) est également chargé de veiller à la bonne gestion des revenus pétroliers. Aucune dépense importante ne peut être engagée sans son feu vert. Mais, depuis la publication de son premier et dernier rapport, ledit Collège est entré en hibernation dans son propre internat. Les pétrodollars sont versés par le consortium sur un compte séquestre de la City Bank à Londres. « Si nous réussissons au Tchad, les autres pays producteurs seront mis sous pression pour adopter un système similaires », s’enthousiasmait, au moment de l’inauguration du pipeline, en 2003, le porte-parole de la BM pour l’Afrique ERIC CHINJE. Mais le modèle tchadien, loin de faire « tache d’huile, a surtout provoqué l’irritation des pays voisins. Certains Chefs d’Etat de la région ont reproché à leur confrère du Tchad de les « avoir mis dans l’embarras » avec sa loi sur la transparence. Selon l’ancien président de la Société Nationale des Pétroles du Congo (SNPC), Bruno ITOUA, la loi 001 « était très bien pour le Tchad mais certainement pas pour le Congo-Brazza. Ce genre de mécanisme contribue à déresponsabiliser les Etats africains » a-t-il expliqué sans rire. Comme les lois au Tchad sont faites pour être contournées, le modèle tchadien a bien failli tourner au fiasco complet au début de l’année 2006, quand le président Idriss Deby a décidé de l’amender. Le ton est rapidement monté entre le nouveau président de la BM Paul WOLFOWITZ et le président tchadien. Le premier a gelé le compte séquestre à Londres. Le second a menacé de fermer le robinet du pétrole. La BM a fini par céder pour « raisons humanitaires ». Idriss Deby, pour sa part, a accepté de consacrer 70% – au lieu de 85% – des revenus pétroliers du budget 2006 à la lutte contre la pauvreté. Mais la prochaine crise pourrait ramener cette proportion à 60% ! Et la suivante à 50% …(4)

– La seconde, l’« Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives » (également connue sous son acronyme anglais EITI) a été lancée par TONY BLAIR lors du Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg en septembre 2002. Elle a pour objectif de lever le voile sur les versements des compagnies pétrolières aux Etats hôtes, dont l’opacité alimente la corruption et la gestion discrétionnaire de ces fonds. Dans bien de cas, les revenus du pétrole sont restés le domaine réservé des Chefs d’Etat africains. Aujourd’hui encore, les populations ignorent ce que versent véritablement les compagnies pétrolières. Le 17 juin 2003, TONY BLAIR a accueilli à Londres une conférence de haut niveau sur l’EITI, réunissant les représentants de 70 pays, des principales compagnies pétrolières et les ONG. L’Initiative a reçu un accueil très favorable de la part des participants. En Afrique, 9 pays, dont l’Angola, le Congo-Brazzaville, la Guinée équatoriale, le Cameroun et le Gabon, ont adhéré à l’Initiative. Le Tchad vient d’y adhérer. Le directeur d’ExxonMobil ANDREW SWIGER, a commencé son discours par « laissez-moi d’abord souligner qu’ExxonMobil est opposé à toute forme de corruption ». L’enquête menée par le Sénat américain sur la RIGGS BANK arrive pourtant à des conclusions assez différentes(4).

« La Transparence est l’un des meilleurs antidotes à la corruption », explique le Prix Nobel d’économie et ancien économiste en chef de la Banque Mondiale Joseph STIGLITZ dans son livre – « le soleil est l’antiseptique le plus puissant ». Pour que les citoyens puissent faire échec à la corruption, il faut qu’ils sachent ce qui se passe. Des lois qui leur donnent le droit de savoir (comme le Freedom of Information Act aux USA et en Grande-Bretagne) sont nécessaires pour que la démocratie et la responsabilité des dirigeants aient un sens. Parfois, les Etats prétendent qu’ils ne peuvent pas révéler ces informations (les versements des compagnies pétrolières) parce que cela violerait la confidentialité des affaires. En général, ces déclarations ne sont qu’un prétexte, un rideau de fumée derrière lequel gouvernants et compagnies peuvent poursuivre leurs odieuses pratiques. Mais l’Etat peut fixer les règles, et il existe suffisamment de compagnies honnêtes qui acceptent d’opérer en toute transparence. Le droit des citoyens à savoir doit l’emporter sur l’argument de confidentialité des affaires.

En 2005, à Paris, le trop controversé Président français Jacques Chirac, devant plus de 140 multinationales rassemblées à l’Elysée, s’engage de nouveau fermement contre la corruption et appelle une nouvelle fois à lutter contre ce fléau qui gangrène le continent. « L’Afrique est une promesse, l’une des plus grandes promesses de ce siècle, pourvu que nous sachions lui tendre la main. Pourvu également que, dans nos relations avec elle, pays développés et entreprises, nous mettions enfin en adéquation nos propres actes avec le discours que nous lui tenons sur la bonne gouvernance… C’est pourquoi, j’ai souhaité que la France soit le premier membre des G8 à ratifier la Convention des Nations Unies contre la corruption. C’est pourquoi nous soutenons l’initiative sur la transparence dans les industries extractives… et aussi l’extension de ses principes à d’autres secteurs d’activités, tels que le commerce des bois tropicaux »(5).

Que croyez-vous qu’il advint ? Rien. Ou si peu. Quatre ans après son lancement, aucun pays pétrolier n’a publié de revenus certifiés EITI. Rien en revanche, sur les paradis fiscaux, ces lieux de perdition qui abritent loin des regards, les fortunes mal acquises, les fruits de la corruption internationale et des montages financiers les plus complexes destinés à flouer les trésors publics. La City de Londres et les 14 paradis fiscaux rattachés à la Couronne (Iles Vierges britanniques, Bahamas, Caïmans, Jersey, Guernesey, Ile de Man…) ne sont pas des exemples de vertu puisque de plus en plus fréquemment considérés comme « le blanchisseur de choix ». On baigne dans l’hypocrisie car TONY Blair s’est bien gardé d’appliquer les recommandations de la Commission pour l’Afrique. S’attaquer à la City Bank, c’est s’en prendre à la poule aux œufs d’or. Les puissants donateurs du Parti Travailliste n’ont probablement pas manqué de rappeler à TONY BLAIR que la City non contente d’être le premier centre financier au monde est aussi la première industrie du pays et fait vivre des millions de Britanniques. Mais comment peut-on prétendre s’attaquer au problème de la corruption en Afrique sans se préoccuper de celui du recyclage de l’argent sale ?

L’opacité des paradis fiscaux est au cœur d’une industrie discrète mais particulièrement florissante : le mispricing, ou transfert de prix. L’acheteur et le vendeur se mettent secrètement d’accord sur les prix afin de détourner la différence vers des comptes off-shore, un petit jeu extrêmement lucratif. A cause de ces pratiques, Raymond BAKER estime que 200 à 280 milliards de dollars de revenus échappent chaque année aux économies en voie de développement.
Les problèmes du continent ne se réduisent pas à des questions financières : augmentation de l’aide et allègement de la dette. Avec la flambée des cours du pétrole, ses réserves suscitent un intérêt croissant (des convoitises) ; d’autant que le Moyen-Orient semble de plus en plus instable. L’Afrique est à l’aube d’un boom pétrolier.

Lorsque, le 20/01/01, George W. BUSH finit par fouler le gazon de la Maison Blanche à l’issue d’un scrutin controversé, les questions énergétiques figurent déjà parmi ses priorités. Une bonne partie de son équipe vient d’ailleurs tout droit de l’industrie pétrolière : le Vice-président des USA Dick CHENEY, Condoleeza RICE, Donald EVANS et Donald Rumsfeld. Dès 2002, l’influent sénateur républicain ED ROYCE, qui préside le sous-comité Afrique de la Chambre des Représentants, estime que le « pétrole africain devrait être traité comme une priorité pour la sécurité nationale de l’après 11 septembre ». En quelques années, les compagnies américaines ont opéré une percée spectaculaire au Nigeria, en Angola, au Tchad et surtout en Guinée équatoriale, où elles ont raflé la totalité de la mise. Désormais, 25% des ressources énergétiques des USA devront provenir de l’Afrique. L’économie américaine engloutit chaque jour le ¼ de production mondiale de pétrole, soit plus de 20 millions de barils. La consommation de pétrole devrait passer de 19,5 millions de barils en 2000 à 25,5 millions en 2020. Mais dans le même temps, la production nationale devrait chuter de 8,5 à 7 millions de barils/j. Les importations de brut vont donc passer de 11 à 18,5 millions de barils/j, l’équivalent de la consommation actuelle de la Chine et de l’Inde.

Le mal-développement est un trait commun à la très grande majorité des pays producteurs de pétrole. C’est ce que les économistes appellent « le paradoxe de l’abondance » qui frappe la plupart de ces pays dont la croissance est inversement proportionnelle au poids des ressources naturelles dans leurs économies. Les gouvernements de ces pays ont la fâcheuse tendance à engager des projets grandioses et coûteux en commençant par l’armement. Ces grands projets n’ont le plus souvent aucun effet d’entraînement sur l’économie des pays mais génèrent une énorme corruption au moment des passations des marchés, qui deviennent un passage obligé pour faire des affaires.

A quelques rares exceptions près, les pays producteurs de pétrole figurent toujours en tête de liste des pays les plus corrompus si l’on croit le classement annuel de Transparency International et en queue de peloton de l’Indice de développement humain du PNUD (IDH) : Guinée équatoriale (121è), Soudan (141è), Congo Brazza (142è), Cameroun (148è), Nigeria (158è), Angola (160è), Tchad (173è). Une sorte de malédiction semble coller à cette matière visqueuse et opaque qui fait tourner le monde depuis le début du xxè siècle. Au Gabon, au Cameroun, au Nigeria, au Tchad, on peine à découvrir à quoi a servi la rente pétrolière puisque la dette s’est accrue, les populations se sont appauvries, et les infrastructures sont dans un état déplorable. Maintien au pouvoir des dictatures, corruption, violence larvée, atteintes aux droits de l’homme et à l’environnement, tel est le bilan peu glorieux de l’exploitation pétrolière dans toute l’Afrique. Comme l’a résumé dès le début des années 70 le père de l’OPEP le Vénézuélien Juan PABLO PEREZ ALFONSO : « depuis que nous sommes riches, nous sommes de plus en plus pauvres ».

En 1995, deux économistes, JEFFREY SACHS de l’Université de HARVARD et son collègue ANDREW WARNER, rassemblent les statistiques de 97 pays et les analysent. La conclusion est la suivante : plus une économie est dépendante des ressources naturelles, plus son rythme de croissance, et donc de développement est faible. CHRISTIAN AID une organisation humanitaire britannique, a ainsi comparé les performances de 6 pays producteurs de pétrole avec celles de 6 autres pays non producteurs. Le résultat est tout aussi déprimant. Sur l’ensemble de la période depuis 1960, la croissance des pays riches en pétrole est inférieure de 1,7 point par an à celle des autres pays. L’espérance de vie et le niveau d’alphabétisation y augmentent moins vite(6).

Pourquoi la richesse pétrolière est-elle si souvent synonyme de misère humaine ? TERRY LYNN KARL, professeur de sciences politiques et chercheur à l’université STANFORD aux USA, a consacré à la question un livre qui fait référence. Il y explique que dans un premier temps la découverte de pétrole dans un pays pauvre a des effets positifs indéniables : le revenu par tête s’envole, les finances publiques affichent une forme éblouissante, l’essor de l’industrie pétrolière crée des emplois, notamment dans la constructions, les infrastructures de communication se développent. Mais l’euphorie engendrer par les pétrodollars laisse vite la place au piège de la rente. Les économies riches en pétrole deviennent rapidement prisonnières de cette manne qui, paradoxalement, entrave le développement d’autres activités indispensables à un développement économique et social harmonieux(7).

Les Africains écoutent les pays riches leur asséner des leçons de bonne gouvernance, pendant que les compagnies pétrolières de ces mêmes pays entretiennent financièrement les régimes les plus corrompus. Il est urgent de sortir de cet huis clos sordide. La manne pétrolière mine les institutions, ruine les avancées démocratiques, ancre au pouvoir les despotes et alimente une corruption débridée. En Afrique plus qu’ailleurs, les grandes puissances portent une part des responsabilité dans cette situation. Une autre approche consiste à contraindre légalement les compagnies pétrolières à publier ce qu’elles versent aux pays dans lesquels elles extraient la précieuse huile. C’est le sens de la campagne « publish what you pay » (publiez ce que vous payez) soutenues par plusieurs centaines d’ONG dans le monde. Tant que les pays industrialisés ne contraindront pas leurs compagnies pétrolières et minières à rendre public ce qu’elles versent aux Etats africains, tous les beaux discours en faveur du continent ne devront être pris que pour ce qu’ils sont : de la poudre aux yeux destinée à maintenir le statu quo et à poursuivre le pillage. Par ailleurs, les Africains doivent prendre leur destin en main plutôt que d’attendre la délivrance des Etats occidentaux. Il faut que les Africains apprennent à douter, à dire non, à dire « ça suffit ».

Caman Bédaou Oumar – N’djaména – Tchad

1-2-3-4–5–6–7 « AFRIQUE : pillage à huis clos – Comment une poignée d’initiés siphonne le pétrole africain » – Xavier AREL


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