Est-il possible de redresser l’Administration tchadienne et comment ?

Enoch DJONDANG NB : Des compatriotes KWEN (Kamis, Wardougou, Eriteïro et Nadji) nous ont interpelé dans vos colonnes (Changer de fusil d’épaule ) sur notre silence face à la guerre actuelle. Nous ne pouvons pas tout le temps revenir sur un mal récurrent qui empoisonne nos vies depuis notre enfance. Par contre, nous écrivons ces lignes pour l’avenir, quand la page du chaos aura été tournée et que les survivants devront retrousser haut les manches pour réparer les immenses dégâts de l’héritage qui sera le leur. Nous vous saurons donc gré de publier les lignes qui suivent. Amicalement vôtre !

Toute administration et toute armée est le reflet du système de gouvernance sur la base duquel elle tire sa légitimité. Cela est d’autant vrai au Tchad, pour un étranger qui débarquerait pour la première fois à N’Djaména, de s’étonner de ne rencontrer dans les rues que des hauts-gradés en uniformes, rarement des soldats. C’est que ces grades portés n’ont aucune valeur réelle et démontrent même les dysfonctionnements qui existeraient au sein de la grande muette, une fois mise de côté les images de colonnes de Toyota en marche pour aller affronter un éternel ennemi fratricide.

Dans l’Administration, on n’est pas mieux servi en surprises : c’est l’anarchie qui règne dans les services publics, tant on a du mal à distinguer entre les vrais et les faux agents, la multitude des chefs et l’ambiance de « souk » qui ne cadre pas avec les missions mêmes du service public en question. La guerre permanente peut-elle justifier tous ces phénomènes ? L’autorité suprême de l’Etat est-elle perpétuellement sous pression ou dépourvue de moyens et de pouvoirs pour enrayer cette image de chaos qu’on ne trouve qu’au Tchad ?

Dans ce dossier, nous allons survoler quelques repères des causes pour ensuite suggérer des solutions à ce défi titanesque de redressement national. Commençons par l’Administration publique, elle a ainsi évolué négativement pour les raisons suivantes :

  • De 1960 à 1979, l’Administration tchadienne avait un effectif faible et peu de cadres de niveau supérieur ; cependant, chacun était plus ou moins à sa place et la hiérarchie et les règles étaient encore appliquées. Un complément d’expatriés dont des Africains de l’Ouest naturalisés ou pas, compensait cette carence de cadres compétents. La population n’avait jamais désapprouvé la présence d’étrangers dans les rouages des services publics, dont à des postes clés, surtout que ces derniers s’acquittaient honorablement de leurs tâches.
  • Malheureusement, après le coup d’Etat de 1975, la plupart des expatriés africains, considérés à tort comme proches du régime de feu Tombalbaye, avaient dû quitter le Tchad. La première grande vague de cadres supérieurs tchadiens formés qui revint au pays, tomba en plein conflit majeur Nord-Sud et prise dans le piège de l’alignement régionaliste. Ils seront acteurs ou victimes de l’éclatement de la terrible guerre civile de 1979 à 1984 qui acheva de démanteler complètement les fondamentaux de l’Administration à travers le pays.
  • A partir de ce moment, il y aura, par l’instauration de la « géopolitique Nord-Sud », en vertu de laquelle des personnes sans références réelles seront progressivement infiltrées dans l’Administration et finiront par en prendre le contrôle politique. Les corps de métier tels que les « administrateurs civils » formés à l’ENA pour encadrer les populations selon les règles républicaines, vont totalement disparaître au profit de gens sans références, sans foi ni loi qui seront à l’origine de la généralisation de la mal-gouvernance et des violations massives et systématiques des droits humains.
  • Petit à petit, malgré la soi-disant pression des bailleurs de fonds, tous les services publics, financiers et sociaux, ainsi que les entreprises publiques ou mixtes seront envahis et contrôlés par ces parasites. Les règles de recrutement seront constamment contournées avec la complicité des autorités diverses.
  • Le business de la guerre sera aussi grandement responsable de cette dérive généralisée et persistante : en effet, les groupes en rébellions utilisent les « accords » avec le gouvernement pour injecter en force des éléments impropres dans les services publics, en commençant par ceux jugés les plus « juteux », en vue de renforcer une logique de pillage systématique des biens publics à leurs profits personnels ou claniques. Donc, le recours au maquis participe finalement à ce processus de déchéance des fondamentaux de l’Etat.

Les conséquences, aujourd’hui sont que l’Administration tchadienne est incivique et improductive en elle-même. Elle est truffée d’effectifs malsains dont la présence ne nuirait que durablement au décollage économique de ce pays. La politique elle aussi est pratiquée, non pas pour lutter efficacement contre ce phénomène qui est loin d’être une conjoncture, mais plutôt pour davantage l’enraciner en fléau. Aucun parti politique n’a réellement pris à cœur ce problème de redressement de l’Administration publique comme un préalable à la survie de l’Etat tchadien, car les hommes politiques se servent pour la plupart du clientélisme pour grossir les rangs de leurs ouailles. Dans ces conditions, ce n’est que timidement qu’on élève de temps à autre la voix pour déplorer, juste pour être mieux servi soi-même par le système !

L’Administration est devenue, au fil du temps, un système de couverture des mafias de toutes sortes et il n’est pas étonnant de constater que les citoyens ordinaires trouvent normal le fait de « profiter » ou « manger », dans des conditions où eux-mêmes savent que la facture sera chèrement payée par le peuple abusé et sans défense ! Ce cynisme ambiant, s’ajoutant à une certaine lâcheté et à un effritement dangereux du patriotisme, rendra extrêmement difficile la tâche de redressement à un gouvernement qui en aura finalement la volonté politique. Ce sera une autre révolution qui se fera avec beaucoup de casses et quelques douleurs, pour que l’Administration tchadienne retrouve ses fondamentaux et que l’Etat tchadien soit enfin réhabilité. Il y a trop de forces opposées au changement en profondeur du système en dégénérescence actuelle : forces politiques, politico-militaires, clans dominants, corporations d’affairistes profiteurs de marchés publics, etc.

Pour redresser l’Administration tchadienne, et partant l’Etat, il y a des étapes incontournables et douloureuses :

  • Le nettoyage des éléments impropres, dont les recrutements sont douteux ainsi que les références, et ce sans prendre en compte des cooptations du genre « ralliés » ou « protégés de tel baron » ou « géopolitique » : ce sera le plus difficile et il n’est pas exclu qu’il y ait une guerre à l’arme lourde pour ça !
  • Repérer et neutraliser les circuits de pillage interne des deniers publics, de duplication de salaires, de détournements des équipements destinés aux services publics (écoles, hôpitaux, etc.) et infliger des sanctions exemplaires voire judiciaires à leurs co-auteurs et complices, pour que cela fasse jurisprudence pour les générations futures : là aussi, il pourrait se déclencher une guerre à l’arme lourde contre le gouvernement qui oserait le faire.
  • Faire un judicieux travail d’établissement d’une carte administrative de répartition des services publics essentiels, de manière à créer des postes de travail selon les besoins réels et équitablement dans toutes les régions du Tchad : ce sera sur la base de ces états de besoins réels que des recrutements et des affectations seront faits pour que les populations rurales ne soient pas abandonnées comme jusqu’ici. Notons que cette mesure profitera davantage aux régions du Nord qui souffrent d’un déficit profond de services publics réellement fonctionnels pour les raisons que nous connaissons tous déjà.
  • Parallèlement à cela, réaliser un programme minima d’infrastructures d’appui à la réhabilitation de l’Administration et à la restauration de l’autorité de l’Etat, en créant dans chaque chef-lieu de région, indépendamment de leur allégeance politique, des conditions de vie et d’activités qui encourageront les personnels administratifs à aller effectivement à leurs postes, au lieu de tous se replier sur N’Djaména : la sécurité, le logement, l’accueil et l’intégration sociale locale seront des critères à faire valoir.
  • L’Administration tchadienne ne doit plus être considérée comme une fin en soi ; elle devra s’appuyer sur la création et la multiplication d’activités économiques tenues par les particuliers et la société civile économique (agriculteurs, éleveurs, transformateurs, commerçants, etc.). C’est vers ce secteur privé là qu’il faudrait orienter les investissements des revenus pétroliers et autres, parce que ce sont eux et non les fonctionnaires qui feront la croissance du pays et son développement concret. Il faut enrayer cette mentalité qui consiste à faire de l’Administration un vrai-faux opérateur économique qui, en réalité tue l’économie et les agents économiques et sociaux par ses incohérences et sa voracité fiscale !
  • Quand viendra la paix (parce qu’elle viendra sûrement un jour), qu’allons-nous faire de tous ces parasites qui vivaient des armes ? Qu’allons-nous trouver comme débouchés à tous ces jeunes, nos enfants qui sont sur les bancs de l’école ou en chômage pour fait de guerre permanente ? Allons-nous organiser des colonies de touristes pour aller faire visiter nos champs de batailles fratricides pour procurer de l’emploi ? Allons-nous vivre tranquille, les privilégiés, dans des villes dont le tiers de la population est sans travail et sans espoir ? Apparemment, comme beaucoup d’intellectuels plaident encore pour quelques combats meurtriers de plus pour imposer leur « solution militaire » de partage du pouvoir, après tout ça serons-nous capables de faire marche arrière et de prendre des mesures difficiles mais inévitables et dures pour gommer nos turpitudes passées ?

Nous n’écrirons rien sur l’armée à cause de l’état de guerre et d’exception qui prévaut, et parce que nous pleurons encore profondément la bêtise tchadienne incurable de la violence troglodyte. Peut-être que les Tchadiens utilisent un calendrier lunaire qui fait qu’ils se retrouvent encore aux temps de Toumaï ; qui sait, nous n’avons pas la réponse ? Si nous survivons à tous ces cauchemars, notre fête sera le jour où, comme un seul homme, les Tchadiens auront retrouvé les bons repères et pris collectivement les bonnes décisions pour que la paix s’installe définitivement dans leur pays et que leurs voisins « admirent leurs enfants » (Hymne national) au lieu de les vendre ! Nous savons que de moins en moins de compatriotes croient que cela arrive, ce qui est une attitude des plus suicidaires, quand ils voient comment des peuples à l’étroit se battent chaque jour, hommes et femmes (Palestine) pour sauver leur patrimoine historique et leur existence. Face à la main criminelle tenant la kalash et le poignard, nous tendons nos mains inoffensives, avec dedans l’offre de paix, de justice et d’équité ! C’est ce symbole qui a fait la force des peuples ayant suivi Martin Luther King, Mahatma Gandhi, Mandela, pour ne citer que ceux-là !

Enoch DJONDANG


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