Le jeu des rapports de forces dans la vie publique tchadienne – Enoch DJONDANG

Enoch DJONDANG Quand on parle du Tchad, on fait souvent allusion à la force des armes sur toutes les autres réalités. En fait, la force des armes n’est que l’expression d’autres forces plus conventionnelles qui déterminent les évènements et la place de chacun dans l’arène publique. Ces forces se rapportent à des parrainages perpétuels qu’il faut connaître, au risque de ne jamais être en mesure de comprendre le fonds des choses.

La force la plus importante de l’échiquier tchadien est celle du parrainage de l’ex-colonisateur français, cette force s’exprimant sur plusieurs tableaux : politique, militaire, financier et diplomatique :

  • Politiquement, l’expérience mouvementée de près de 50 ans d’indépendance théorique a démontré que personne ne peut arriver au pouvoir et s’y maintenir sans avoir fait auparavant allégeance à Paris. Or, cette allégeance s’oppose à toute velléité nationaliste, ne serait-ce que le droit de passer des contrats importants avec d’autres puissances. Même les leaders politiques qui étaient populaires au début de l’ère « démocratique » ont appris à leurs dépends que l’onction de Paris était requise pour espérer conquérir le Palais Rose ! Les élections n’y font rien car rien n’échappe au contrôle des stratèges de la Cellule africaine de l’Elysée. Un système local d’encadrement et de suivi des leaders politiques et de la société civile tchadienne fonctionne à merveille depuis les jardins de l’Ambassade.
  • Militairement, ce sont les chefs de guerre qui ont dû apprendre avec amertume à ne pas foncer tant que le laissez-passer n’a pas été délivré pour le pouvoir à N’Djaména ; le lobby militaire français est tellement puissant au Tchad qu’il peut imposer sa préférence aux politiques de Paris et arranger les situations sur le terrain en faveur de ses protégés. Ce lobby est aussi très jaloux de toute tendance tchadienne de s’affranchir de sa tutelle : le général Malloum l’avait appris à ses dépends, ensuite Goukouni Oueddeï quand ce dernier dut, sous la pression française, renvoyer l’armée libyenne. Les seules fois où le lobby militaire français avait flirté avec les puissances voisines pour changer le détenteur du pouvoir à N’Djaména furent avec Hissène Habré en 1982 et Idriss Déby en 1990.
  • Financièrement, non seulement par les fonds de la coopération bilatérale qui seraient détournées et rapatriés sous forme d’investissements privés en hexagone par certains ténors du système (comptes en banque, appartements luxueux, bakchichs…), mais aussi tout le flou autour de vrais faux contrats juteux de gré à gré accordés à des sociétés françaises contrôlées par des barons de Paris ; cependant, on peut aussi parfois favoriser les petits caprices des protégés tchadiens et de leurs familles, notamment avec des facilités de séjours pris en charge à l’étranger.
  • Diplomatiquement, la très habile machine du Quai d’Orsay se met régulièrement en branle pour présenter sous des visages faux mais recommandables de mauvais pions, et réussir ainsi à les faire imposer à l’opinion nationale divisée et immature et aux pays tiers, comme des personnalités incontournables. Paris s’arrange toujours à avoir plusieurs fers au feu, non pas par souci de prendre en compte la diversité des opinions et tendances politiques tchadiennes mais plutôt pour les opposer les unes aux autres. On aura vu de vieux briscards de la scène politique s’engager dans la course au pouvoir, non pas en comptant sur les rapports de forces locales mais uniquement pour avoir cru être les « élus » du moment de Paris !

Paris n’est pas une simple escale pour les poulains tchadiens, mais bien plus le passage obligé où vous pouviez tout gagner ou alors finir par tout perdre y compris votre vie ! Pendant longtemps, les Tchadiens toutes tendances confondues, ont cru interpréter les moindres déclarations ou gesticulations de Paris dans tel ou tel sens, souvent faux ! Les Tchadiens croyaient naïvement, durant l’ère démocratique, que la question des droits humains était déterminante dans l’attitude de Paris envers la gouvernance locale pour l’infléchir positivement. Malheureusement, le Tchad n’est pas le Mali et le lobby militaire français n’est pas une chorale de gens compassionnés par les pleurs et douleurs des nègres : ce sont des soldats néocoloniaux en mission d’abord, et pas pour les beaux yeux des Tchadiens ! C’est beaucoup plus parmi les élites du Nord que la méfiance envers la France est entretenue. Cependant, étant elles-mêmes sous la pression et la manipulation de certaines puissances arabes, elles ont l’intelligence de flirter et d’obliger la partie française à leur faire d’énormes concessions tactiques. Les élites du Sud ont mis trop de temps à accepter que la réalité du jeu français ne tenait aucun compte d’eux en tant qu’entités ou alliés.

Sur la même longueur d’ondes que la France mais dans des proportions plus vivantes mais réduites, les puissances arabes voisines du Nord et de l’Est sont restées positionnées avec leurs poulains tchadiens, en fournissant les mêmes types de soutien. Ce n’est pas parce que des Tchadiens seraient légitimement mécontents de leur gouvernement qu’ils bénéficient du soutien de ces voisins ! C’est une question de recolonisation du Tchad avec chacun ses pions. Comment comprendre qu’un pays comme le Soudan, qui a complètement marginalisé sa partie Sud et Ouest (Darfour), puisse dépenser tant de ressources pour financer les guerres au Tchad ? Quel intérêt le Soudan peut-il avoir dans la modification de la Constitution en 2005, par exemple ? Ce pays là n’est pas un modèle de démocratie ni de bonne gouvernance : il suffit d’aller visiter Juba et le Sud Soudan pour se rendre compte des traitements subis par les populations locales noires depuis des décennies !

Des compatriotes avaient tenté de sensibiliser l’opinion par des articles sur les coûts des armements fournis pour les guerres inter-tchadiennes de pouvoir : en partant du coût approximatif des moyens logistiques (véhicules militaires) et des munitions, ils avaient démontré que de simples mécontents tchadiens, fussent-ils des milliardaires, ne pouvaient financer l’achat de tous ces arsenaux. D’un côté, ce sont les ressources publiques destinées au développement et à la lutte contre la pauvreté qui sont utilisées, pour résister aux « agressions répétées » du voisin soudanais, de l’autre, ce sont aussi des ressources publiques qu’on a refusé aux Soudanais du Sud qui sont investies dans les querelles inter-tchadiennes. Autant peut-on condamner le gouvernement pour cela, autant devrait-on aussi condamner le gouvernement du pays voisin du détournement des ressources soudanaises pour détruire le Tchad ?

Face aux rapports de forces établis par les deux catégories de puissances hégémoniques sur le Tchad, le camp des forces politiques civiles et légalistes ne bénéficie que des miettes. En effet, le coût approximatif des matériels détruits au cours d’un seul grand combat inter-tchadien (comme en mai dernier à Am Dan !) pourrait peut-être financer valablement un volet de la construction de l’état de droit ? Que ce soit le renforcement du système judiciaire ou la réalisation d’infrastructures de développement, ou encore l’éducation et la formation civique des citoyens, le fossé est énorme entre ce qui va dans la guerre et ce qui devrait atteindre les populations dans la satisfaction de leurs besoins. Et pourtant, dans la réalité, les faiseurs de guerre sont peu représentatifs par rapport aux partis politiques qui sollicitent au moins l’adhésion volontaire de leurs militants.

Tout ce que bénéficient les partis politiques, en terme de soutien en ressources mobilisées, est ridicule et ne pourra jamais permettre l’affirmation définitive de la démocratie sur les autres formes non recommandables de participation publique (parti-Etat, rébellion armée). Si un chef de parti politique pouvait disposer de soutien extérieur suffisant pour entretenir ses militants autant qu’un chef de guerre, il y a longtemps que la guerre serait finie au Tchad ! Malheureusement, c’est le chef de guerre qui tient en otage celui du parti politique par ses moyens et par l’ampleur de l’engagement de ses parrains extérieurs !

Il en est de même des sociétés civiles : malgré qu’elles soient la plus authentique expression de la vie sociale, économique et culturelle du peuple tchadien, elles vivent des miettes qu’on voudrait bien leur accorder, juste pour meubler le décor ! Là aussi, le coût approximatif des pertes d’un seul combat entre fractions armées tchadiennes peut dépasser de loin l’ensemble des apports reçus par les sociétés civiles pour exister et pour travailler au bien-être des populations tchadiennes au cours d’une année !

Nous faisons toutes ces comparaisons pour que nos compatriotes comprennent le poids des soutiens extérieurs dans les rapports de forces ayant cours dans notre pays. Les gens ne sont pas importants parce qu’ils seraient réellement et massivement soutenus par leur peuple, mais parce qu’ils ont les moyens dissuasifs pour obliger quiconque à composer avec eux et avec les intérêts étrangers qui se cachent derrière eux ! Dans ces conditions, notre histoire nationale se résumerait simplement en un problème de succession d’influences et d’intérêts étrangers par dessus nous : celui qui réussit à avoir les onctions requises de l’extérieur s’imposera aux Tchadiens autant de temps qu’il voudra et qu’il sera en bons termes avec ses parrains extérieurs.

Est-ce à dire que les luttes démocratiques et pacifiques des Tchadiens, à travers partis politiques, associations, syndicats ou indépendants, seraient vaines pour accoucher un jour d’un véritable état de droit ? Il y a d’autres rapports de force qui pourraient contrebalancer et même venir à bout de ces tutelles néocoloniales sur le Tchad. Du côté des partis et des forces politiques civiles, il leur suffit de s’intéresser quotidiennement au sort du peuple et de proposer constamment des réponses aux attentes populaires, notamment à travers de vrais projets de société. Projet de société n’est pas du couper-coller de littératures politiques d’ailleurs telles que le pratiquent nos partis politiques, sans originalité et sans conviction. Le peuple est capable de reconnaître et d’approuver les bonnes propositions qui lui redonneraient de l’espoir. Mais si tout le monde croit qu’il suffit de proposer des routes, des ponts, des écoles et des hôpitaux pour être dans les faveurs du peuple, la saturation des discours finira par ne tromper personne !

Du côté des sociétés civiles et des indépendants, les vrais rapports de force consisteraient à jouer pleinement leur rôle, malgré les difficultés et les sacrifices, en visant les résultats à moyen terme. Aucun système basé sur la force et l’arbitraire ne peut résister longtemps à l’éveil de conscience d’une population qui voudrait défendre ses droits et sa dignité. Par contre, on a vu des dictatures résister pendant des décennies à des pressions de nature militaire ou terroriste. Le système soviétique s’est effondré parce que ses adeptes avaient cessé d’y croire !

Il y a des contradictions à prendre en compte dans des contextes comme celui du Tchad : la peur épidermique qui mine les populations vient de loin. Les Tchadiens n’ont connu qu’une succession de régimes brutaux et inspirés par la tendance à créer des adversités et à les écraser, y compris dans le sang. Depuis le PPT RDA, ce sont les réflexes de la pensée unique qui font recettes au sein des élites, tandis que les populations rurales n’ont même pas encore approprié la démocratie et ses valeurs. Toutes les manifestations publiques de notre histoire ont été l’œuvre des gouvernants, rarement des expressions populaires spontanées ou des initiatives d’une quelconque opposition politique. Même les mots d’ordre de la société civile ne sont pas suivis par la population ! C’est un cas unique dans le monde, d’un pays sans âme ni repères ! Au point que cette même population continuera de souffrir encore longtemps avec sa passivité inexplicable !

Le plus curieux est que les masses tchadiennes ne réagissent qu’aux extrêmes contradictoires : par exemple, manifester pour soutenir les campagnes d’exclusion et de répression envers d’autres Tchadiens mécontents ou, tout casser et piller au passage éphémère d’une colonne rebelle ? Quelle idée du pays a la majorité des Tchadiens ? Apparemment la moins bonne et la moins sacrée qui soit ! Il n’est pas étonnant que depuis plus de 35 ans, une forte proportion d’élite, y compris des intellos de la diaspora, continue de faire l’apologie de la violence à main armée comme seule voie de lutte politique, alors que les révolutions modernes se font partout sur la base de la non violence et de l’engagement populaire dans les rues ? Une fois de plus, les Tchadiens ne sont pas à jour de leur lecture archaïque de l’histoire des peuples !

Dans ces conditions, ce ne sont pas les seuls textes électoraux « parfaits » de l’Accord magique du 13 août 07 qui garantiraient une évolution positive et une sortie de crise pour notre pays ? Ces textes n’ont encore aucun ancrage social ou culturel et la réalité ambiante reste très en retrait. Tant que la dimension de l’éveil des consciences et de la formation civique des citoyens sera négligée par les forces politiques et sociales organisées, les déceptions seront grandes et douloureuses, car les rapports de forces joueront toujours en faveur des parrainages extérieurs habituels contre la volonté populaire.

Comment faire alors pour que les rapports de forces profitent aux vœux du peuple tchadien ? Tout dépend de la qualité des hommes et des femmes qui animent les différents groupes. A commencer par les détenteurs du pouvoir : les aspirations légitimes du peuple à la justice, à la paix, au développement et à la bonne gouvernance sont réalisables pourvu qu’il y ait une vraie volonté politique, qui ne soit pas démentie quand on fait l’évaluation du système. Si certains leaders publics arrivaient à incarner les aspirations du peuple par leur personnalité et leurs œuvres, plus que les discours, ils pourraient rapidement brasser derrière eux la majorité des citoyens, à condition d’en payer le prix ! Oui, parce que ceux qui n’ont pas besoin de ce soutien du peuple pour sévir, ne leur faciliteront pas la vie ! Cependant tout sacrifice ne sera pas vain et, comme dans l’histoire d’autres peuples, il y aura toujours un tournant irrésistible, Un Jour !

Enoch DJONDANG


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