Affrontements de Hadjar Marfaïne: Récit d’un voyage sur le terrain – N’Djamena BI-HEBDO N° 937 du 22.03.06

Quarante huit heures après J’affrontement entre forces gouvernementales et les rebelles à Hadjar Marfaïne, la présidence de la République a organisé une mission de la presse sur le terrain. Récit des choses vues et entendues.

NDjaména-Adré, avec une escale à Abéché, n’aura pris que trois heures. Vers midi, la délégation de la presse, accompagnée des ministres de la Défense et de l’Administration du territoire, se met en route, sous haute sécurité, pour Hadjar Marfaïne, théâtre des opérations du lundi 20 mars 2006 entre forces gouvernementales et rebelles. C’est parti pour cette aventure de la presse au cœur de la zone montagneuse de l’est, mouvementée depuis des mois à cause de la présence des mouvements de rebelles dirigés par des proches du président de la République Idriss Déby Itno.

Combien de kilomètres y a t-il entre Adré et Hadjar Marfaïne? Pas de précision. Mais le déplacement aura duré quatre bonnes heures, avec seulement deux petits arrêts. Hadjar Marfaïne est au moins distant d’une centaine de kilomètres d’Adré. Et la route qui y mène est d’un très mauvais état.

La Toyota militaire bien équipée dont j’occupe la cabine est en tête de cortège. 15H vient de sonner. Le chauffeur, un certain Bichara, connaisseur incontestable du terrain, nous indique que nous serons à Hadjar Marfaïne dans trente minutes. Des Toyota bien équipées d’armes de tous les calibres, des militaires enturbannés aussi vigilants les uns que les autres à bord, circulent ou sont postées partout.

15H41, nous faisons une halte pour attendre la suite du cortège restée à quelques 200 m derrière. Descendu de la voiture pour me détendre les jambes, une odeur pestilentielle me saisit. Un coup d’œil furtif à la ronde, mes yeux finissent par fixer une image. Appareil photo dégainé, quelques pas me rapprochent de la découverte. Premières images d’une guerre récente: des tas de tenues militaires et des sous-vêtements maculés de sang, des morceaux de viande abandonnés, des gris-gris accrochés à des buissons… Il Y a eu attaque ici, des gens ont été surpris et atteints. C’est donc ici Hadjar Marfaïne, me dis-je intérieurement. Une vaste chaîne de montagnes, aperçue depuis des minutes, située à un jet de pierres du Soudan selon les termes du ministre de la défense. Les images ne sont que le prodrome de la scène de l’après affrontement entre les rebelles et les forces gouvernementales.

Au cœur des ruines de la guerre

La suite du cortège se rapproche. Nous redémarrons. Pour entrer au cœur du théâtre des opérations. Des douilles de cartouches éparpillés partout; la surface des montagnes calcinée par endroits; les herbes et arbrisseaux brûlés, tels après le passage d’un feu de brousse; une mallette, des chaussures, tenues… abandonnées. Il y a eu de sérieux affrontements ici.

N’ai-je pas tout vu? C’est sûr. Ma Toyota s’arrête très peu. D’autres confrères, dans la voiture du ministre de l’Administration du territoire, le général Mahamat Ali Abdallah Nassour, ont vu des images macabres: des cadavres enfouis à quelques centimètres sous le sable, les pieds et autres parties du corps en putréfaction émergent du sable. L’air n’est pas respirable. Les confrères refusent la proposition du ministre de monter sur la montagne pour voir d’autres cadavres. Ils redémarrent. Pour nous retrouver là où des officiers et plusieurs centaines de militaires nous attendaient. Que veut-on nous montrer là où il n’y a rien de si particulier? Sinon seulement des cendres couvrant une surface d’une dizaine de mètres carrés. C’est, selon le ministre de la Défense, Bichara Issa Djadallah, la base arrière des rebelles. Complètement détruite. Là, le ministre explique certaines choses inconnues de nous autres. Les vivres et autres matériels des rebelles, entreposés là, sont complètement détruits, nous dit-on. Les rebelles sont arrivés ici depuis deux ou trois jours, nous fait-on comprendre. Avant, ils étaient en territoire soudanais. Quand ils entrent, c’est pour repartir automatiquement. Cette fois-ci, ils viennent s’installer.

Parmi la foule d’hommes en treillis, excepté la presse, un jeune homme, juste la trentaine, général de son état, se tient calme et un peu indifférent. C’est pourtant lui le chef d’Etat major de l’armée de terre (Cemat) et commandant des opérations. Le général Abakar Youssouf Mahamat Itno, neveu du président de la République, arrivé dans la zone depuis l’attaque d’Adré par les rebelles du Rdl, n’a pas encore bougé. Tout comme le directeur de la gendarmerie, Abakar Abdelkérim. Le Cemat explique: « Comme vous avez vous-mêmes constaté, ils n’ont pas mis assez de temps ici. Nous avons envoyé des éléments en patrouille dans la zone et ils nous ont confirmé leur présence dans cette grotte. Nous nous sommes donc divisés en deux groupes; le premier est passé par derrière eux et nous, nous sommes par devant. C’est ainsi que nous les avons pris en tenailles « .

La valse des contradictions

Le Cemat de renchérir que cette rébellion n’a de succès que sur le plan médiatique. Sur le plan miliaire, cette « minorité de délinquants, d’aventuriers » n’est pas puissante. Combien de temps a duré cette attaque-surprise de la base arrière des rebelles? Trois heures de temps, indique le Cemat. Des militaires paradoxalement gais, rencontrés en aparté, se félicitent d’être venus à bout d’une rébellion pour le moins forte. « L’attaque a commencé exactement à 12H moins 5mn », informe un militaire, appuyé par d’autres à côté. Tous les militaires interrogés sont unanimes là dessus? Et à quelle heure elle a pris fin? « A cette heure-ci ». Tenez-vous bien, nous sommes à 18H moins 10mn. Le petit calcul donne plutôt une durée minimale sans interruption de 6H. La scène est observable sur le terrain, avec tout ce qu’il y a de ruines.

Et le bilan? Rien de concordants. « Tout ce qui est armes lourdes, ils ont deux 14.5. I/s ont abandonné un, nous avons récupéré l’arme et abandonné le véhicule. L’autre, c’est ce qui est calciné là. Mais ils sont sortis avec leurs armes individuelles. 1/ y a eu plusieurs morts et des prisonniers ». Le Cemat ne donne pas de précision. Les noms des prisonniers dont certains seraient, de source gouvernementale, des responsables ne sont pas cités. Sauf Issa Bahar, commandant de bataillon du 1er régiment blindé, prétendument auteur du coup d’Etat manqué du 14 mars dernier. Ce prisonnier et un autre, prénommé Ousmane, retrouvés blessés dans la journée par l’Armée nationale, sont ramenés dans notre délégation à Adré où se trouve le chef de l’Etat. Les autres blessés, déjà à Adré, ne seront pas montrés aux journalistes comme prévu. Un militaire nous parle d’une trentaine de morts et d’une dizaine de blessés côté rebelle. Un autre dit qu’il y a eu huit morts et une dizaine de blessés. Tous les deux ne regrettent aucun mort dans leurs rangs, sauf des blessés. D’autres sources indiquent qu’il y a bel et bien eu des morts du côté de l’Ant, mais à un nombre moindre que pour les rebelles. Selon le Cemat, il y a eu deux personnes tombées, quelques blessés et deux véhicules légèrement atteints.

Sur le terrain, la présence d’une centaine de véhicules militaires bien équipés et d’un très grand nombre d’hommes en armes surgissant de partout et aux aguets, montre bien que la situation est bien maîtrisée par l’Ant et qu’il isera difficile pour les rebelles de revenir à la charge. Hadjar Marfaïne est en effet une zone hautement stratégique d’où les rebelles n’auraient pas été délogés si facilement s’ils n’avaient pas été surpris comme ils le disent eux-mêmes. « C’est des gens qui ne sont pas forts. Mais c’est le terrain qui les a aidés à résister pendant quelques heures », indique Abakar Youssouf Mahamat Itno.Retour sur Adré où le chef de l’Etat accorde, le lendemain, l’interview. 23 mars 2006, à 18H30, nos pieds foulent le sol N’Djaménois. Dieu merci.

Alladoum Nadingar
Envoyé Spécial, N’Djamena BI-HEBDO N° 937 du 22.03.06


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