OPINION – L’horizon noir de la République – N’DJAMENA BI-HEBDO N°944 du 24 avril 2006

Déby Itno prépare dans la grande indifférence de la population sa perpétuation au pouvoir autour d’un simulacre d’élection.

Le dévoiement de la république tribale qu’il dirigeait, après la désagrégation des clans qui lui ont permis d’installer le système d’exploitation du Tchad au profit de ses membres, l’entraîne toujours plus vers un enfermement dans un régime encore plus personnalisé. Les jacasseries orchestrées par le Mps et la multitude d’organes créés par des pantins cherchant à accroître le volume de leur ventre et à préserver des postes acquis sur des critères autres que la compétence ne trompent personne.

Le discours qu’on pensait testamentaire de Mahamat Hissène, qui lui a cependant favorisé la prolongation de sa vie à la tête, symbolique, du Mps ne va pas enclencher enfin l’abandon de la politique du chaos pratiquée par Déby Itno et une prise en compte de la réalité du quotidien des tchadiens. Comme pour le référendum ainsi que l’a reconnu à mots couverts Mahamat Hissène, les résultats arrangés feront l’affaire si le boycott des élections présidentielles 2006 est massif.

Malgré les discours réchauffés servis depuis décembre 1990, hormis un petit jeu de chaises musicales entre les éternels Laoukouras d’un côté, et les Mahamat fils de chefs de canton de l’autre, dont certains passent sans transition de leur poste aux cellules de prison, le Tchad va aller s’enfonçant. La vacuité du discours-programme du candidat IDI augure bien des sombres perspectives qu’il offre sur le plan économique et social.

L’expérience de 15 années d’appauvrissement de la population, en dépit de l’appui considérable et aveugle de la communauté financière internationale, 100 milliards en moyenne entre 1991 et 2005, a édifié tous les Tchadiens sur leur asservissement systématique orchestré par Déby Itno et mis en musique par le duo gémellaire, Erdimi. Le résultat le plus visible obtenu sur ce chapitre est celui qui a été proclamé l’année dernière par Transparency international: l’explosion de la corruption dont le Tchad est devenu la tête de liste mondiale dès son entrée dans le cercle des pays examinés.

Curieusement, cette performance reconnue universellement est passée sous silence. Pourtant, un tel progrès de ce phénomène, concomitamment à l’anéantissement de l’Etat dont il a vicié tous les rouages, ne permet pas d’établir un bilan transparent et sincère. En effet, dans ce contexte, la plupart des données économiques et sociales, par mauvaise foi ou par incompétence, sont fausses. Ce n’est pas en confiant l’essentiel du circuit des recettes fiscales (Trésor, Douanes, Impôts, Fiscalité pétrolière, ministère du Pétrole, Banques, etc.), de la dépense budgétaire (Directeurs administratifs et financiers des ministères, ministères prioritaires : Infrastructures, Energie, Elevage, Environnement, Santé, Education, etc.) ainsi que de l’attribution des marchés publics et du contrôle financier (y compris le Collège de contrôle des ressources pétrolières, Ccsrp) aux parents et alliés familiaux que la traçabilité et le contrôle indépendant des opérations budgétaires sont assurés.
La création du ministère du contrôle d’Etat et de la moralisation n’est qu’un épouvantail agité à la face des citoyens. Les administrations où de considérables sommes sont accaparées par la corruption, ne sont pas touchées (Finances, Plan, Infrastructures), seuls des prévaricateurs petits et moyens sont jetés en pâture à une foule incrédule. Par ailleurs, on attend toujours les suites judiciaires du rapport du Collège de surveillance des ressources pétrolières publié en septembre 2005 qui avouait n’avoir pas (on le comprend!) examiné dans le fond l’exécution des revenus pétroliers dans les travaux publics.

Au-delà de l’aspect quantitatif surestimé des réalisations parsemées sans ligne directrice mais guidées par des fins électoralistes ou au gré régionaliste des occupants très temporaires des postes de responsabilité, la qualité des investissements effectués est très souvent médiocre. Ainsi, la plupart d’entre eux ont une durée de vie de loin inférieure à celle requise et ont un impact faible sur le bien-être immédiat et futur des tchadiens.

Ce n’est pas l’établissement formel de la Stratégie nationale de réduction de la pauvreté (Snrp) depuis juin 2003 qui y fera quelque chose. Le Document sur la stratégie de réduction de la pauvreté (Dsrp), après un accouchement au forceps, n’est qu’un catalogue décousu de projets établi pour satisfaire les bailleurs de fonds extérieurs. Le blocage depuis lors de sa mise en oeuvre manifeste clairement le peu d’urgence du pouvoir à aborder de manière durable le processus de développement à long terme. L’argument de la crise de trésorerie, présenté de manière confuse en invoquant principalement le rôle néfaste des institutions financières, ne convainc pas. Compte tenu de la place encore, et pour longtemps, prépondérante de l’Etat dans le développement économique de notre pays, la gestion désastreuse des finances publiques ne peut que compromettre l’avancée vers les objectifs minimaux de réduction de la pauvreté. Pire, les pratiques délictueuses de l’administration entravent la compétitivité et la création d’emplois par les entreprises qui viennent de publier un Livre blanc, sans réaction des pouvoirs publics.

Ce ne sont pas la remise en cause des contrats avec le consortium pétrolier et des accords avec la Banque Mondiale sur la gestion des revenus pétroliers qui vont accroître la crédibilité d’un régime politique que ses engagements ne lient jamais et améliorer l’attrait du Tchad pour les investisseurs nationaux et étrangers. II faut rappeler ici que la privatisation des entreprises publiques par le régime a donné lieu au transfert essentiellement gratuit de biens publics (Huilerie-Savonnerie, Star Nationale, OFnar, etc.) en faveur des membres du clan ou de leurs prêtes-noms. L’aller-retour du giron de l’Etat de l’Huilerie-Savonnerie, entreprise présentée maintenant officiellement comme ayant été cédée à Timan Erdimi et consorts, prouve à suffisance la légèreté de nos dirigeants qui se défaussent sur la Banque Mondiale qui aurait conseillé cette mesure.

L’emploi constitue un autre domaine où Déby est muet dans son simili programme, reconnaissant de la sorte son incapacité à proposer à la population des mesures concrètes de sortie de son indigence. Le parasitisme est l’unique choix laissé aux jeunes diplômés des villes et à ceux sans formation des provinces et des campagnes. La discrimination sur le marché du travail et dans la promotion, tant dans le secteur public que dans les entreprises soumises au diktat du pouvoir, est la règle. Le dernier exemple sur ce point est la nomination à la tête de la Cellule économique, structure chargée du suivi des programmes de réformes avec les institutions financières internationales, d’un fonctionnaire en voie d’intégration, voisin et condisciple d’Hinda, devenu prédicateur occasionnel dans l’intermède.

Avec une administration partisane et une population instrumentalisée, il ne se profile à l’horizon que des perspectives obscures. Pour que la République inégalitaire et clanique redevienne la res publica (chose publique) de ses origines, les Tchadiens doivent clairement signifier à Berçot, Chirac et Déby Itno qu’ils sont contre l’enfoncement dans la médiocrité. Pour échapper au chaos actuel et à venir, ils doivent élargir et consolider leur unité forgée dans le refus du référendum de 2005, et faire émerger d’entre eux les hommes et femmes aptes à les conduire, dans le respect de la dignité de chacun et de chaque communauté particulière, dans la construction d’une nation pacifique, équitable et prospère.

Correspondance particulière
N’DJAMENA BI-HEBDO N°944 du 24 avril 2006


Commentaires sur facebook