Un naufrage qui inquiète les autres ONG – L’Humanité

Cette affaire risque d’entacher la crédibilité des associations.

Les organisations non gouvernementales se seraient bien passées de ce nouveau scandale. À peine remises des polémiques sur la pertinence de leurs actions et leur capacité à dépenser rapidement l’argent des donateurs destiné aux victimes du tsunami en Asie du Sud-Est en décembre 2004, les associations humanitaires sont à nouveau montrées du doigt. Même si l’affaire de l’Arche de Zoé ne concerne qu’une seule ONG, c’est bien l’ensemble de ces organisations, et en particulier celles présentes au Darfour, qui pourraient en pâtir.

« Cette histoire a provoqué une vraie crise de confiance entre les populations tchadiennes et les humanitaires. Comment peuvent-elles faire la différence entre nous et des gens pas sérieux ? », s’inquiète Serge Malé, délégué pour le Tchad du haut commissariat des Nations unies aux réfugiés (UNHCR). « Nous allons devoir regagner la confiance des populations locales », poursuit-il.

De plus en plus pris pour cibles, au propre comme au figuré, dans des régions où leur présence gêne les autorités locales, les travailleurs humanitaires vont devoir à nouveau rendre des comptes aux États qui les hébergent mais aussi à leurs donateurs. « Le gouvernement tchadien doit opérer un contrôle approfondi de toutes les ONG accréditées au Tchad », a déjà fait savoir le président tchadien Idriss Déby sur le site Internet de la présidence. « Nous sommes là depuis des années. Nous nous occupons de plus de 200 000 réfugiés soudanais, de 45 000 réfugiés centrafricains et de 180 000 déplacés tchadiens », rappelle Serge Malé, du HCR. « Qu’on ne jette pas l’opprobre sur l’ensemble des ONG », a réclamé Jacques Hintzy, le président d’UNICEF France.

Au-delà des répercussions immédiates sur les autres ONG, l’affaire de l’Arche de Zoé pose la question du contrôle des associations humanitaires. Si, comme le fait remarquer André Hochberg, président de France générosités, « personne n’est davantage contrôlée au niveau financier que les associations et les fondations », les vérifications en amont sont plus légères. Les ONG n’ont pas de statut spécifique. La plupart relèvent de la loi de 1901 sur les associations.

Damien Roustel

La France en flagrant délit de légèreté

Informée depuis des mois des intentions de l’Arche de Zoé, la France n’a pas su empêcher l’association d’agir. Pire, ses membres ont été à plusieurs reprises transportés par des avions militaires français, sur la base des indications fournies par l’ambassade de France. Au Quai d’Orsay, on explique aujourd’hui que la note envoyée à N’Djamena concernait l’Arche de Zoé, et pas Children Rescue, le nom utilisé par l’association au Tchad. Paris aurait également attendu le 23 octobre pour avertir les autorités tchadiennes, alors même que ces dernières auraient pu stopper l’opération, en refusant de délivrer des autorisations de circuler.

C. B.

De la perversité du devoir d’ingérence

Les membres de l’Arche de Zoé n’ont fait que mettre en pratique le concept même d’ingérence humanitaire prôné par Bernard Kouchner depuis des années. Il n’y a qu’à relire ce qu’il écrit dans le Devoir d’ingérence, publié après la conférence qu’il organisa sur ce thème en 1987 à Paris, avant d’être nommé secrétaire d’État à l’action humanitaire sous le gouvernement Mitterrand. Pour Kouchner, l’ingérence humanitaire peut être considérée comme licite dès lors que sa finalité spécifique consiste à sauver des vies, ce qui n’est pas contraire à la charte des Nations unies puisque cette dernière proclame le respect « de la dignité et de la valeur de la personne humaine ». À partir de là, il précise que « la référence suprême ne peut pas être le droit, mais la morale et la compassion ». En passant, il ajoute : l’ingérence humanitaire « préfigure, au loin, un gouvernement mondial dans lequel les citoyens des pays riches se chargent de la misère humaine ». Ceux de l’Arche de Zoé n’ont fait que prendre Kouchner au pied de la lettre. Cette représentation vertueuse qu’elle induit du beau et preux chevalier blanc qui, par son action généreuse et gratuite, et, tant qu’à faire, fort de moyens financiers et opérationnels puissants, va sauver les malheureux qui subissent en attendant une main tendue, tout ça n’est pas très net…

L’humanitaire pratiqué par l’Arche de Zoé laisse perplexe. L’humanitaire sur le terrain doit se tenir à l’écart des manoeuvres politiques certes, mais pour autant il n’est pas au-dessus de la mêlée. Faire de l’humanitaire consiste, au minimum, à évaluer l’ampleur et la localisation des besoins, à comprendre, au-delà du chaos apparent, le rapport des forces, les enjeux, les zones de pouvoir. Faute de quoi le premier piège sera le pire…

(*) Médecins sans frontières, la biographie (Fayard, 2005)

Par Anne Vallaeys, écrivain. (*)


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