Arche de Zoé : Paris veut négocier le sort des Français – Le Monde

La France s’est employée, mercredi 31octobre, à recadrer sa gestion diplomatique et médiatique de la crise provoquée par l’arrestation, au Tchad, sur des soupçons d' »enlèvement d’enfants« , des membres de l’association française L’Arche de Zoé, de journalistes français, de l’équipage espagnol de l’avion qu’ils avaient affrété, et d’un pilote belge

Deux objectifs semblent avoir été dessinés : préserver la relation avec le dirigeant tchadien Idriss Déby, dont l’assentiment est nécessaire pour le déploiement de la force militaire européenne (Eufor) dans l’est du Tchad, projet qui constitue la pièce maîtresse de la politique de Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner sur le Darfour. Et obtenir que les Français détenus au Tchad soient transférés en France, ce qui permettrait d’éviter le scénario d’une saga judiciaire tchadienne susceptible de donner des leviers de pression à M.Déby et d’envenimer les relations entre Paris et N’Djamena.

Des tractations délicates sont donc engagées avec Idriss Déby, auquel Nicolas Sarkozy a téléphoné mercredi soir. En visite en Corse, le président français a évoqué l’idée de la « présomption d’innocence » à propos des Français détenus au Tchad. Il a en outre laissé entendre qu’il souhaitait qu’ils soient jugés en France. M. Sarkozy a déclaré que sa conversation avec M. Déby visait à le « sensibiliser au respect de la présomption d’innocence, à la situation des personnes qui sont là-bas, et notamment des journalistes, ceux en tout cas dont on sait maintenant qu’apparemment ils n’étaient pas dans les actions de cette association ».

Le président français a établi une distinction au sein du groupe des personnes détenues : « Il y a le problème de l’équipage espagnol et il y a le problème des journalistes » n’ayant pas partie liée avec l’association, a-t-il commenté. Affirmant ne pas vouloir « porter de jugement », il a estimé que le fait que l’association agissait au Tchad « sous un autre nom » était « quand même curieux ». « La présomption d’innocence, ça compte aussi. » Il s’est également interrogé sur les objectifs exacts de L’Arche de Zoé : « Pourquoi ont-ils conduit cette action illégale, avec quel motif? »

Ces propos semblaient constituer une réplique discrète à ceux tenus par le président tchadien, qui avait accusé le 27 octobre, deux jours après leur arrestation, les Français de s’être livrés à un potentiel trafic d’enfants aux fins de les « vendre », de les « tuer et enlever leurs organes ». Le groupe d’Européens a été interpellé à Abéché, dans l’est du Tchad, alors qu’il s’apprêtait à embarquer, avec 103 enfants africains, dans un Boeing vers la France.

Signe d’une volonté de ménager le pouvoir tchadien tout en l’appelant à la modération, M. Sarkozy a exprimé sa « confiance » envers Idriss Déby, et indiqué que c’était « en parlant calmement entre l’Etat tchadien et l’Etat français » que l’affaire pourrait être dénouée. Le 26 octobre, Idriss Déby avait lancé sur le site Internet de sa présidence, une diatribe visant apparemment à rallier son opinion publique : « Ils nous traitent comme des bêtes. Voilà l’image de cette Europe qui sauve, qui donne des leçons à nos pays. Voilà l’image de cette Europe qui aide les Africains ».

En indiquant mercredi qu’il avait une « préférence » pour que les Français soient jugés en France, M. Sarkozy infléchit la ligne française pour désamorcer une crise qui pourrait autrement durer en longueur. Quelques jours plus tôt, l’ambassadeur de France à N’Djamena, Bruno Foucher, avait déclaré à l’inverse que le groupe de L’Arche de Zoé devrait répondre de ses actes au Tchad.

La France est engagée dans un difficile exercice d’équilibre. Bernard Kouchner avait eu du mal, ces derniers mois, à obtenir le feu vert d’Idriss Déby au déploiement de l’Eufor, qui doit venir en accompagnement d’une mission de police de l’ONU chargée notamment d’une « surveillance du respect des droits de l’homme » dans les régions de l’est du Tchad. Il avait fallu notamment que M.Kouchner plaide en faveur de cette opération à plusieurs reprises auprès du dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi. Ce dernier a d’ailleurs présenté une offre de « médiation » entre le Tchad et la France dans l’affaire de L’Arche de Zoé, qui a été poliment refusée mercredi par Paris.

En France, l’affaire continue d’avoir des répercussions politiques. Le numéro un du Parti socialiste, François Hollande, a demandé une mission d’enquête parlementaire pour faire « la transparence » sur les responsabilités de chacun, notamment sur « l’attitude du gouvernement vis-à-vis des autorités tchadiennes, et le suivi des opérations ». Le président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, Axel Poniatowski (UMP), a dénoncé « un dysfonctionnement entre les affaires étrangères et la défense ». La députée socialiste Patricia Adam, reçue avec d’autres élus mercredi 31 octobre par la secrétaire d’Etat Rama Yade, s’est demandée pourquoi le Quai d’Orsay « n’avait pas su arrêter l’opération » de l’évacuation des enfants, bloquée en dernière minute par les Tchadiens.

Natalie Nougayrède avec Robert Belleret (N’Djamena), Christophe Jakubyszyn (Ajaccio), Patrick Roger et Sylvia Zappi


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