Chirac, un fauteur de troubles – Le Temps N° 475 du 19 au 25 avril 2006

Le rôle trouble de l’armée française a plutôt jeté de doutes sur une solution à court terme de sortie de crise. Il est donc urgent que la communauté internationale notamment l’Union africaine se saisisse du dossier. Chirac doit être mis à l’écart dans la gestion de ce dossier puisque son soutien ostentatoire au régime le disqualifie. Chirac est même devenu un fauteur de trouble dans la crise tchadienne. Son implication risque même de déclencher une hostilité contre les Français résidents au Tchad alors que ces derniers n’ont rien à voir dans cette crise qui n’est pas la leur.

Nous avons perdu une bataille par la faute de la France mais nous n’avons pas perdu la guerre. Les Français ne se sont pas limités à écouter nos communications et à les transmettre aux forces de Déby et à communiquer nos positions, mais ils nous ont pilonné. C’est l’intervention des Français qui nous a amené à opérer un repli tactique». C’est un en ces termes qu’un officier rebelle ayant participé aux combats du 13 avril dernier nous a expliqué l’échec de la prise de N’Djaména.

Ce 13 avril, interrogé par RFI, le porte parole pour l’Europe du FUC, le capitaine Abdelmanane M. Katab, a aussi accusé l’armée française d’avoir pris part aux combats aux cotés des forces gouvernementales. Et en des termes forts peu diplomatiques, il n’a pas écarté l’option pour les rebelles de croiser le fer avec les forces françaises.

Devant un parterre de journalistes qui le harcelaient ce jour chaud du 13 avril sur le rôle de l’armée française dans la crise tchadienne, Jean François Bureau du ministère français de la Défense, dans une circonlocution fort diplomatique, a reconnu qu’un mirage français a tiré un coup de semonce pour adresser un message politique aux belligérants pour que ceux-ci ne s’en prennent pas aux ressortissants français. Drôle de manière de passer un message! Cette nouvelle manière de passer un message peut signifier par exemple que si j’ai un voisin qui a des enfants turbulents, je peux atterrir un beau matin chez lui avec une massue, lui assener quelques mémorables coups sans lui dire les raisons pour lesquelles une brusque poussée d’adrénaline m’a amené chez lui pour administrer cette mémorable raclée. Mais la raclée, selon la théorie de M. Bureau, aura permis à mon voisin de dire à ses enfants d’être gentils avec les miens. Diplomatie préventive ou guerre de prévention ? Dans tous les cas, le coup de semonce de M. Bureau a eu le mérite de dire clairement le rôle de la France dans cette crise tchado-tchadienne.

Ce soir du 13 avril, un ministre volubile du gouvernement Yoadimnadji qui a l’habitude de tournoyer à Am Toukoui, se confie à un parent, sans se rendre compte qu’il y a une oreille indiscrète à côté: « Dieu soit loué, n’eut été les Français, nous ne serions pas là ce soir. Ils ont énormément contribué pour que les rebelles soient repoussés ».

Dans les zones où les combats ont eu lieu, beaucoup d’habitants affirment avoir vu des Blancs prendre part aux combats aux côtés des forces gouvernementales. Etaient-ce des mercenaires où vraiment des éléments de l’opération Epervier? Même les militaires tchadiens qui ont pris part aux combats du 13 avril ont témoigné du rôle capital de l’armée française pour repousser les rebelles.

Mis à part le coup de semonce de M. Bureau, Paris nie catégoriquement avoir engagé ses militaires dans les combats opposants rebelles et loyalistes. La France ne limite son rôle qu’à une mission de surveillance et de renseignement, indique-t-on. Et à Paris, on brandit l’accord de coopération militaire et technique signé entre les deux pays en 1976 pour justifier le rôle trouble de l’armée française dans la crise.

En matière militaire, les renseignements constituent une arme de destruction massive. Dès qu’on fournit cette ADM à l’un des belligérants, on devient ipso facto partie prenante dans le conflit. En surveillant les positions rebelles, en écoutant leurs communications et en communiquant tous ces renseignements aux forces loyalistes, la France de Chirac est devenue belligérante dans la crise tchado- tchadienne actuelle.

En 1990, cet accord de coopération existait pourtant mais la France ne l’a point brandi pour aider Habré. Habré a traversé le Chari non pas parce qu’il était peureux ou faible, c’est parce qu’en l’absence des renseignements sur les forces du MPS, il a préféré plier ses valises pour éviter des combats meurtriers à N’Djamena.

En prenant fait et cause pour le régime d’Idriss Déby Itno, Chirac court le risque d’un bourbier. Il est clair que le FUC n’est pas tombé du ciel. Il est clair que les forces du FUC ont été formées au Soudan mais il est aussi clair que ces forces sont constituées de Tchadiens même s’il est indéniable que des étrangers se trouvent dans leurs rangs. Le MPS en s’emparant du pouvoir en 1990 avait dans ses rangs de nombreux Soudanais dont beaucoup de bandits de grands chemins. Tous ces aventuriers sont aujourd’hui des officiers dans l’armée tchadienne ou cadres dans l’administration.

Ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir ne sont-ils pas mal placés pour accuser les rebelles du FUC d’être des mercenaires à la solde de l’Etranger?

Dans cette situation dangereuse, le rôle trouble de l’armée française a plutôt jeté de doute sur une solution à court terme de sortie de crise. Il est donc urgent que la communauté internationale notamment l’Union africaine se saisisse du dossier. Chirac doit être mis à l’écart dans la gestion de ce dossier puisque son soutien ostentatoire au régime le disqualifie. Chirac est même devenu un fauteur de trouble dans la crise tchadienne. Son implication risque même de déclencher une hostilité contre les Français résidents au Tchad qui n’ont rien à voir dans cette crise qui n’est pas la leur. L’armée française doit se replier dans ses casernes et laisser la place à une force africaine qui doit s’interposer entre les belligérants afin d’éviter un bain de sang à N’Djaména.

Michaël N. Didama
Le Temps N° 475 du 19 au 25 avril 2006


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