La grande comédie – Le Temps N° 476 du 26 avril 2006

Un scénario à la togolaise en somme, c’est ce que nous concoctent les parrains d’IDI. Mais justement c’est là où les  » tchadologues  » de l’Elysée et du Quai d’Orsay se trompent souvent et très largement. Le Tchad n’est pas le Togo. Le pays de Sylvanus Olympio est un minuscule bout de terre avec sa propre histoire et ses propres réalités totalement différentes des nôtres. Penser qu’il faut imposer aux Tchadiens, infantilisés par la France, une solution boiteuse, c’est tout simplement préparer le lit du désordre et de la désintégration difficilement remédiable de l’Etat tchadien. Le dialogue s’impose. Pour cela, il faut reporter tout bonnement les élections du 3 mai prochain. Le reste viendra de lui-même.

IDI n’est pas seulement un tacticien comme il veut bien nous le faire croire mais il est surtout un grand comédien. Au moment où la délégation de l’Union africaine s’apprêtait à venir constater les « preuves de l’implication du Soudan », IDI a sorti le grand Jeu. Orchestrer l’expulsion du Dr Khalil Ibrahim, monter de toutes pièce une soi disante manifestation des soudanais au Tchad le tout couronné par une volée de bois verts envoyée aux chefs religieux et aux responsables de l’UST, accusés de complicité avec les ennemis du Tchad.

L’obsession d’IDI de faire porter absolument le chapeau de l’attaque de 1a capitale par le Soudan tourne finalement à la caricature. Il est indéniable que Khartoum a offert des camps d’entraînements et des centres d’instructions aux rebelles tchadiens. En son temps, IDI avait bénéficié des mêmes libéralités et même plus. Il est aussi vrai que des aventuriers soudanais se sont greffé sur le dos du FUC pour venir faire le coup de feu aux portes et dans N’Djamena. Ce n’est qu’un éternel recommencement. Depuis Rabah jusqu’à l’entrée fracassante du MPS un jour de décembre 1990, le Tchad est devenu une terre d’aventure pour beaucoup de Soudanais en mal de razzia et de pillage de toutes sortes. Le régime d’IDI est même le seul régime dans l’histoire du Tchad où les Soudanais ont totalement noyauté l’appareil sécuritaire et administratif du pays. Nous avons vu des Soudanais commander l’armée, la Garde présidentielle, des grandes sociétés étatiques et para-étatiques. Et surtout nous avons vu des entreprises soudanaises sorties du néant gagner des marchés importants comme la construction du Pont à Double voie et la Construction de la Raffinerie de Farcha. Bref serait-il exagéré de dire que le Tchad d’IDI est devenu la propriété des Soudanais, d’une certaine catégorie de Soudanais ?

Mais comme il est de ton, en ce moment où l’ami El Béchir est honni par la communauté internationale, d’enfoncer le Soudan. IDI fonce tête baissée. La comédie est aussi grossière quand IDI cherche coûte que coûte à faire passer à des expatriés crédules que les 2/3 des prisonniers sont des Soudanais. En discutant avec un journaliste occidental, je me suis rendu compte de cette intox. « Comment sais-tu que ces prisonniers sont tous des Soudanais ? » lui ai-je posé la question. « Ils portent des noms Soudanais et beaucoup sont nés là-bas ». Drôle d’arguments ! On a fait croire à tous ces journalistes qui ont accouru au chevet du Tchad que les prisonniers sont soudanais parce qu’ils portent de noms soudanais! Comment distinguer un Tama soudanais de son cousin tchadien surtout si les deux portent le même nom de famille ?

Comment distinguer par exemple le patronyme d’un éleveur de chameau Zaghawa du Darfour de son congénère et cousin tchadien qui erre dans les environs de Berdoba ? Peut-on distinguer par exemple un Palouma de Zagueré de son neveu qui se la coule à Kaélé en territoire camerounais ? Comment différencier un Djonkamla de Tikem d’un autre Toupouri du même nom dans l’extrême nord du Cameroun ? La question des noms évoqués pour soutenir de l’agression soudanaise paraît simplement farfelue.
A cette comédie, s’est éventuellement ajoutée la marche dite de protestation de la communauté soudanaise résidant au Tchad. Le portrait d’El Béchir parti en fumée, des motions remises au représentant résident du PNUD condamnant l’agression du Tchad par El Béchir. La manoeuvre visait à amadouer la mission de l’UA africaine ainsi que la communauté internationale souvent naïve. La vraie fausse expulsion du Dr Khalil, leader de la rébellion du Darfour qui roule carrosse à N’Djamena, relevait de ce guet-apens tendu à la communauté internationale.

En fait IDI, spécialiste en fuite en avant, refuse de croire à un problème tchadien. Il veut, en fin tacticien, surfer sur la vague Anti-El Béchir actuelle pour sauver son fauteuil, sérieusement rongé par une nuée de mécontents tant à l’intérieur du système qu’à l’extérieur.

Cependant, il existe de gens lucides qui comprennent que l’attitude suicidaire d’IDI nous plongera dans des ténèbres. Le sous-secrétaire adjoint américain aux affaires africaines, Donald Yamamoto qui a fait le déplacement de N’Djamena il y a 72 h a réitéré la nécessité de tenir un dialogue politique qui puisse déboucher sur un consensus national, gage de la stabilité du pays. Une conclusion à laquelle était déjà parvenue le président de la commission de l’Union Africaine, Alpha Oumar Konaré.

Aujourd’hui, poussé par Chirac et Berçot, IDI fonce tête baissée vers une mascarade électorale le 3 mai prochain. Pour les parrains d’IDI, il n’est point question de tenir un forum national à un moment où leur joker est affaibli. Un dialogue politique tenu après une reconduction au forceps d’IDI à la magistrature suprême permettra à ce dernier d’être en position de force. En fait maintenir un homme totalement déphasé au pouvoir, tel est le leitmotiv de ceux-là qui pensent qu’il n’y a à ce jour personne qui puisse gérer le Tchad après IDI ? Comment ose-t-on insulter ainsi qu’un peu de plus de 8 millions d’habitants ? Sur toute cette masse, n’y a-t-il personne, même dans la tribu d’IDI à laquelle beaucoup de Tchadiens vouent une haine atavique, un homme autour duquel peut s’obtenir un consensus afin d’éviter une nouvelle guerre civile?

Un scénario à la togolaise en somme, c’est ce que nous concoctent les parrains d’IDI. Mais justement c’est là où les  » tchadologues  » de l’Elysée et du Quai d’Orsay se trompent souvent et très largement. Le Tchad n’est pas le Togo. Le pays de Sylvanus Olympio est un minuscule bout de terre avec sa propre histoire et ses propres réalités totalement différentes des nôtres. Penser qu’il faut imposer aux Tchadiens, infantilisés par la France, une solution boiteuse, c’est tout simplement préparer le lit du désordre et de la désintégration difficilement remédiable de l’Etat tchadien. Le dialogue s’impose. Pour cela, il faut reporter tout bonnement les élections du 3 mai prochain. Le reste viendra de lui-même. IDI est un homme à qui tout a réussi. Mais il ignore que, dans une pareille situation, quelle que soit la baraka qu’on a, quelle que soit le savoir-faire de son marabout, on ne peut pas échapper à la déchéance.

Michaël N. Didama
Le Temps N° 476 du 26 avril 2006


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