Chronique d’une guerre planifiée – Le Temps N° 476 du 26 avril 2006

Combats à Adré, Moudeïna, Goz-Beïda… N’Djarnéna pense que tout cela est bien loin. Des colonnes descendent vers la capitale. Elles sont à Mongo, Am-Timan, Ati. Tout ça est vécu comme un spectacle vu à la télévision : une guerre à l’américaine comme au Koweit ou les Yankee partant pour Bagdad. Puis un matin des détonations sourdes, puissantes tels des grondements de tonnerre annonçant une grande tornade. C’est alors que les N’Djarnénois se rendent à l’évidence que la guerre est là. Inexpliquée mais « vue de visu », comme dirait une personnalité bien connue de chez nous. C’est alors que l’inquiétude, l’émoi, la peur et la désolation se sont emparés des gens.

Des tirs d’armes lourdes, des avions qui lancent des roquettes, des chars qui crachent du feu, des véhicules qui sautent et brûlent sous des tirs croisés de bazookas, le spectacle est macabre, des morts à ne plus compter, des blessés qui les jambes broyées, qui les yeux ou les oreilles arrachées, qui la tête transpercée en train de passer de la vie au trépas…c’est la sale guerre. Hissein Habré qui connaît bien cette chose horrible a dit qu’elle « n’est pas un dîner de Gala ».

Mais chose ainsi bizarre, malgré, ce que nous avons vu et vécu, certains rêvent encore parce qu’ils s’en tiennent à ce que disent les médias étrangers. Ces gens ont vécu cette guerre par le reportage des radios avec des non-dits, des sous-entendus, des déformations intéressées, des mensonges et des coups de bluff. Que s’est-il donc passé au juste ? La vérité est sortie de la bouche du chef de l’Etat. IDI n’a pas eu besoin de se presser à l’annonce des colonnes qui se dirigeaient vers N’Djaména. Et pour cause les Français ont tout filmé. Ils ont enregistré les communications entre les rebelles et ont même tiré sur les colonnes rebelles pour obliger celles-ci à s’éparpiller afin de ralentir leur progression. Les Français ont aussi fourni la logistique. Entendons par là le carburant, les munitions, les obus, les véhicules. Dans la journée du 12, des curieux ont aperçu des véhicules gros porteurs français entrer à la présidence. Les Français ont même réparé les chars en panne ou sabotés par les déserteurs. Enfin ils ont transporté les troupes et aussi guidé les renforts qui ont quitté Abéché pour N’Djaména pour leur éviter les embuscades rebelles ou d’être interceptés et détruits par les rebelles qui les ont devancés sur la route de la capitale. Les Français ont donc déjà fait l’essentiel de cette guerre : les renseignements dont le manque a fait perdre la guerre à Habré contre Déby sont collectés étudiés et communiqué à IDI. Les magasins de l’EMB qui étaient vides ont été réapprovisionnés. Avant les Français, c’étaient Khadafi et Al Béchir qui envoyaient des avions entiers d’armes et de munitions à IDI. Ce qui lui a permis de mater toutes les rebellions et autres insurrections mais surtout de tenir en respect le MDJT. Enfin le plan de l’offensive contre les rebelles avant que ceux-ci n’attaquent N’Djaména a été élaboré par des experts et remis au président. C’est le travail de la fameuse cellule de crise logée à la présidence de la République. On peut donc conclure que la coopération technique a joué dans tous les sens du mot. Les Tchadiens ont donc fait le reste : repartir les équipes de combats. A propos des combats, des armes ont été distribuées seulement aux frères dont le pouvoir est sûr de la loyauté. Quelques policiers malheureux ont été embarqués au camp des martyrs sans arme. C’est ainsi qu’en application du principe « la meilleure défense, c’est l’attaque », l’armée de Déby a lancé les offensives. Mais la réaction des rebelles a été foudroyante. Armés seulement des fusils individuels et des bazookas, les rebelles ont repoussé les militaires loyalistes jusqu’aux quartier Diguel, Dembé et même Mardjan-Daffack. De peu et les combats se seraient déroulés au Palais Rose. Au moment où l’interview du président passait sur une radio étrangère, les combats continuaient encore. Ils n’ont véritablement cessé qu’une heure plus tard. Les rebelles se sont donc retirés laissant quelques éléments perdus et quelques véhicules endommagés. A supposer que ceux-ci aient aussi des armes lourdes et des renforts, les forces de IDI, malgré l’aide multiforme et massive des Français auraient certainement franchi le Chari pour Kousseri ! Mais ça c’est de la spéculation. Comme le sont également les déclarations de IDI comme quoi « tout a été maté et les colonnes rebelles totalement anéanties ». Autre question gênante : si les rebelles avaient, comme dans leur intention en campant aux portes de N’Djaména, attaqué les gouvernementaux les premiers, à la vitesse où les hommes de IDI ont battu en retraite, on peut imaginer que toute l’armée française serait obligée de s’interposer entre eux et les rebelles pour éviter la déroute totale. Ceci ne s’est pas réalisé. Pourquoi donc cette opération médiatique d’exposition de quelques prisonniers parmi lesquels d’ailleurs les N’Djaménois qui sont très futés ont reconnu quelques garçons cireurs de chaussures du coin, tel barbier du marché, l’imam de la rue d’à côté et quelques «colombiens» dont certains ont été vus la veille ne semblent pas venir du Soudan.

Il y a eu donc du méli-mélo. Mais qui ne trompe pas une fois les émotions contenues, c’est que c’est une guerre bien préparée avec l’appui technique de quelques experts français. D’ailleurs l’aide française n’est pas seulement ce qui a été souligné. Des habitants de Boutal-bagar ont aperçu pendant les combats quelques blancs parmi les forces gouvernementales. Ce sont des mercenaires ou des Français ? Ou les deux ? Si ne sont pas les Français, ce sont peut-être leurs frères ! Ils doivent se connaître. II y a eu plein de couacs. Par exemple ce communiqué de l’Ambassade de France informant l’opinion nationale et internationale de la réouverture du lycée Montaigne. A comprendre que cette mesure est une assurance de la sécurité revenue N’Djaména. Mais en quoi est ce que la sécurité de quelques Français à N’Djaména signifie-t-elle celle de tous les habitants de la capitale ? Ensuite, si les Français ne sont pas impliqués jusqu’au cou dans la programmation de cette guerre. comment savent-ils à 7h 30 que celle-ci est terminée et que le président pouvait déclarer la fin des hostilités à l’opinion nationale et internationale et que le lendemain tout danger est totalement écarté de N’Djaména.

La communauté française et expatriée à vaquer librement à leurs occupations ? Toutes ces questions gênantes ne peuvent être clarifiée par les quelques démentis maladroits du type : tir de semonce pour signifier aux rebelles que la force française est là (sic) et que des menaces sur les Français ne seraient pas impunis. Alors qu’il ne se passe pas un mois sans que l’ambassadeur de France ne réunisse le comité chargé des problèmes de sécurité des Français résidant au Tchad et N’Djaména en particulier. L’ambassadeur de France a tellement conscience du problème de l’insécurité que ces derniers temps, il est toujours flanqué de quelques gendarmes français où qu’il se rende. Le problème de fonds, c’est que l’ambassadeur sait que son amitié avec Déby n’est pas apprécié par les Tchadiens. Et que son impopularité déteint sur ses compatriotes.

Français et Tchadiens ont appris à se connaître pendant toutes les guerres qui ont jalonné l’histoire de notre pays. La France a toujours été présente dans ces conflits, aidant pouvoir et l’opposition armée. Qu’il s’agisse du Frolinat et de Tombalbaye, du Conseil supérieur militaire (CSM) et des Forces armées du Nord (FAN) de Hissein Habré, le Gouvernement d’union nationale transition (GUNT) de Goukou Weddeye, du gouvernement légal de Hissein Habré et du MPS de Idriss Déby, la France a eu toujours de fers au feu. Elle s’est souvent servie de la Libye ou du Soudan pour infléchir le cours des événements politiques au Tchad. Mais il y a un hic dans le soutien actuel apporté à IDI. C’est un homme passionné de guerre. Il ne sait faire que la guerre. C’est pourquoi la France doit lui apprendre autre chose : le respect de son peuple, la bonne gestion de son pays, le respect des droits des ethnies du Tchad et le nécessaire équilibre dans le partage du pouvoir. A vouloir nager à contre courant la France s’en ira du Tchad avec deby.

Marcel Kossi-Koh
Le Temps N° 476 du 26 avril 2006


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