Les Grandes manoeuvres – Le Temps N° 478 du 10 au 16 mai 2006

Entre le 13 avril et le 3 mai, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Même parmi les partisans les plus farouches du pouvoir, il est de plus en plus question de l’après- Déby. Ce qui était jusqu’à là une vue d’esprit prend de plus en plus forme. Le silence des rebelles lors du 3 mai n’était point une renonciation à leur désir de perturber les élections mais une parenthèse pour des conciliabules autour de la succession d’IDI qui n’est pas seulement une question tchadienne. Au contraire, elle est aussi celle de certaines puissances qui cherchent à y tirer le meilleur parti.

Les élections du 3 mai se sont tenues. Sans électeurs, IDI a tenu son pari, contre vents et marées. Avec peut être la peur au ventre. La Ceni, avant même de centraliser les résultats de cette élection atypique, a déjà avancé le chiffre de plus de 71 % de votants. Même dans les pays développés où la collecte de l’information se fait pratiquement à la seconde, on ne s’empresse pas aussi aveuglément. L’empressement d’Ahmat Mahamat Bachir, dont le zèle à servir le régime IDI est passé en légende, dénote de l’atmosphère lugubre et charlatanesque qui règne sur les travaux de la CENI. A cette allure on ne serait pas surpris qu’elle nous livre dés scores léonins en faveur du candidat IDI avec un taux de participation au delà de 80%. Un résultat à la soviétique, diront quelques nostalgiques de la défunte URSS.

Mais il ne suffit pas d’organiser les élections, IDI, très fort en fuite en avant, a passé tout son temps à mener tout le monde en bateau. L’attaque du 13 avril dernier a malheureusement mis à nu cette méthode qui a permis pendant longtemps de mettre tout le monde dans sa poche. IDI a refusé le dialogue, tenu en cela par son gourou Chirac. Aujourd’hui, IDI a le dos mur puisqu’on lui conseille un dialogue.

Cependant, entre le 13 avril et le 3 mai, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Même parmi les partisans les plus farouches du pouvoir, il est de plus en plus question de l’après- Déby. Ce qui était jusqu’à là une vue d’esprit prend de plus en plus forme. Le silence des rebelles lors du 3 mai n’était point une renonciation à leur désir de perturber les élections mais une parenthèse pour des conciliabules autour de la succession d’IDI qui n’est pas seulement une question tchadienne. Au contraire, elle est aussi celle de certaines puissances qui cherchent à y tirer le meilleur parti. La DGSE a multiplié les rencontres avec les leaders de la rébellion à Paris. Les Américains se sont rapprochés des points de vue des rebelles. Le patron des services secrets libyens M. Koussa s’est rendu à Paris où il a rencontré le patron de la DGSE pour discuter de la question tchadienne.

A tout cela vient naturellement s’ajouter la signature d’accord entre le FUC et le RAFD.
Mais la nouvelle donne dans ces manœuvres est l’arrivée du général de division Mahamat Nouri sur la scène « rebelle ». M. Nouri, qui était ambassadeur auprès du roi Abdallah d’Arabie Saoudite, a surpris par son ralliement tardif. Ayant une santé chancelante, M. Nouri a quitté le gouvernement en 2004 pour se requinquer. L’Arabie Saoudite était donc la patrie idéale pour cet homme qui n’a pas laissé que de bons souvenirs dans son long parcours politique. Nouri atterrit à Khartoum au moment où une violente campagne de dénigrement est déclenché contre Mahamat Nour, le patron du FUC, accusé par certains opportunistes de l’opposition armée d’être trop méprisant à leur égard, incapable de se départir de la tutelle soudanaise ou surtout d’être un criminel ayant servi dans les rangs des Djandjawids. Mahamat Nouri, qui vient à peine d’arriver dans le monde politico-militaire tchadien, est présenté comme l’unificateur des mouvements rebelles par les mêmes milieux hostiles à Mahamat Nour. Sincérité, manipulation ou malhonnêteté intellectuelle?

Dans tous les cas, M. Nouri n’a pas pris ce risque « politico-militaire » gratuitement, sans calcul. Aurait-il eu une assurance sur la chute très prochaine d’IDI ? Qui a convaincu enfin l’ancien inspecteur général des FAN à lâcher enfin IDI qu’il a servi avec zèle comme il l’a fait avec son cousin Habré ? Dans les milieux des anciens Frolinistes et de toutes ces personnes qui ont été de tous les mouvements politico-militaires des années 1970-80, M. Nouri est présenté comme un homme des Soudanais et des Egyptiens. Ses nombreuses missions pour le compte du CCFAN de Habré au Caire et à Khartoum lui ont permis de nouer de solides amitiés et autres intéressantes relations dans les milieux militaires et dans les services de renseignements de ces deux pays. Bien plus, ces services lui ont permis, dit-on, d’avoir également, des contacts avec les renseignements américains. Ajouté à tout cela, la présence en Arabie Saoudite, apprend-t-on, d’un certain … Paul Fontbome, cet agent de la DGSE qui a cornaqué un certain Idriss Déby depuis le Darfour soudanais jusqu’au Palais rose en 1990.

Mahamat Nouri serait-il déboulonné de Ryad par les Américains et les Français avec la bénédiction des Soudanais et les Egyptiens ? Sa santé, médiocre en 2004, lui permet-elle aujourd’hui d’assumer des fonctions à la tête de ce pays, fonctions que pourraient lui confier différentes puissances qui seraient arrivés à la conclusion de hâter le départ d’IDI ?
Si Mahamat Nouri semble faire une certaine unanimité dans certains milieux à cause de son influence dans sa communauté, les Gorane, ceux qui ont souffert dans leur chair et leur âme le regime de Habré voient en lui un homme étroitement associé à l’épopée Habré et à son régime. Dans les milieux militaires et politico-militaires sudistes, on accuse Nouri d’être trempé dan les massacres des cadres sudistes et surtout des policiers lors de la guerre civile. « L’ abattoir des Sara » à Sabangali reste encore vivace dans l’esprit des détracteurs de Nouri qui ne voient point en lui un unificateur. Procès d’intention, accusation fondée ou simples élucubrations ? La pilule Nouri passe cependant mal dans la gorge d’un certain nombre de Tchadiens.

Dans tous les cas, M. Nouri n’est pas entré en rébellion sur un coup de tête. C’est une décision réfléchie, motivée et surtout soutenue par un certain nombre d’officines. Quelles que soient les spéculations faites aujourd’hui autour de l’arrivée de Nouri dans la rébellion, il y a un fait indéniable qu’il ne faut point mésestimer: le départ de Nouri ôte à IDI le dernier carré des Goranes qui lui assure encore protection. Avec ce départ, il a été constaté un départ massif en rébellion des Goranes.

Que ce soit Nour ou Nouri après Déby, le Tchad aura cependant raté une alternance en douceur, conformément aux règles constitutionnelles. Par la faute d’un certain nombre d’égoïstes qui pensent que le Tchad est leur propriété privée. Se maintenir au pouvoir par tous les moyens, mentir, tordre le cou à la constitution, voilà où cela nous a menés : L’éternel recommencement, en somme!

Michael N. Didama
Le Temps N° 478 du 10 au 16 mai 2006


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