Ainsi soit-il – Le Temps N° 479 du 17 au 23 mai 2006

soit Soixante dix sept virgule cinquante trois pour cent, c’est avec cet écrasant pourcentage que le président sortant, Idriss Déby Itno a été réélu pour un troisième mandat à la magistrature suprême. Un résultat qui, aux yeux de beaucoup d’observateurs, contraste avec la réalité socio politique et militaire que vit le pays depuis un certain temps.

Pour l’opposition politique et la majorité des associations de la société civile de l’intérieur, ce résultat n’est qu’une mascarade. Pour l’opposition politique qui a appelé d’abord au report puis au boycott de cette présidentielle, les tensions déjà trop vives dans le pays et qui ont débouché sur des fractures socio politiques et des conflits armés ouverts, ne peuvent trouver une résolution par un mécanisme électoral truqué, partial et impopulaire. Cette option, estime l’opposition, maintenue mordicus par Déby, créera sans nul doute des condi­tions encore plus favorables à des conflits qui, non seulement seront la cause du départ par la force de Déby du pouvoir mais replongera une de plus le Tchad dans le chaos. C’est pour éviter ce désastre que l’opposition a proposé à IDI depuis novembre 2002, une issue honorable de sortie de cette crise, celle d’un dialogue national non exclusif. Un dialogue qui regroupera tous les acteurs politiques et politico armés et la société civile. Consensus national parce que, selon l’opposition, le consensus de 1993 issu de la conférence nationale souve­raine a été rompu par Déby qui veut demeurer à vie au pouvoir.

Il faut, a clamé l’opposition, le rétablissement d’un nouveau consensus pour une nouvelle tran­sition devant déboucher sur des élections libres et transparentes. Un forum national non exclusif afin de parvenir à la restauration de la paix et la démocratie au Tchad. En 2003, un mémorandum a été remis au pouvoir mais qui demeure aujourd’hui sans suite. La rencontre de l’opposition avec Déby en février 2004 a également été un flop. S’en est ensuite suivi celle de septembre 2005 qui, elle, n’a accouché qu’un d’un avorton de souris. Ni le projet de cadre de rencontre remis à Déby par l’opposition, ni l’appel de la communauté internationale au report de ce scrutin n’a été accepté par Déby et son parti, le Mouvement Patriotique du Salut. Balayant ainsi du revers de la main toutes les propositions d’un débat national, seule condition, selon l’opposition, pour aboutir à une paix durable au Tchad, Déby a décidé, contre vents et marrées, d’aller à la présidentielle après avoir modifier unilatéralement la constitution.

« Pas de dialogue après l’élection présidentielle ! » jure l’opposition au nom d’une certaine souveraineté, annonçant ainsi l’ampleur d’une fracture entre elle et le pouvoir. Une fracture qui laisse présager un lendemain incertain pour le Tchad. Avec la réélection de Déby le 14 mai dernier, les choses sérieuses ne font que commencer. Déby dont le programme politique, s’il n’est pas trompeur, ouvrira le pays sur un vaste chantier, fera aussi et malheureusement face aux fronts militaires et politiques. Seul contre tous, Déby aura donc en face de lui la majorité mécontente et aussi ceux du sérail qui, hier encore défendaient le précarré. Tous ne réclament que changement car la politique de Déby ne parait pas seulement aux yeux de ceux-ci une politique d’exclusion mais aussi celle de l’oppression. Absence de justice sociale, insécurité grandissante, détourne­ments de fonds publics, corruption, gabegie…font le lit de la déconfiture de son pouvoir devenu impopulaire au fil des temps. Déby aura-t-il (en guerrier expé­rimenté, comme se plaît-t-il à le dire souvent), assez de souffle pour faire face à tous ses détracteurs ? Pourra-t-il mener à bon port son troisième mandat avec la baraka française ? Seulement, on ne construit pas un pays avec les armes. Déby doit, pour cela, étayer par une analyse approfondie et réaliste les consé­quences qu’encoure le Tchad en se mettant aux travers la roue de l’histoire. L’heure, disons-le, est grave et seul Déby pourra, en acceptant avec humilité de se plier à la voix de la raison, mettre fin aux multiples dérapages amorcés par son pouvoir.

La Rédaction
Le Temps N° 479 du 17 au 23 mai 2006


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