Déby-Al Béchir : De l’escalade verbale à l’escalade militaire – Le Temps N° 497 du 1er au 7 novembre 2006

Après leur pom­peuse réconci­liation le 8 août dernier à N’Djaména grâce à la médiation du Guide Libyen, on croyait les présidents Idriss Déby du Tchad et Oumar Has­san Al Béchir du Soudan de par­tir à jamais de la belligérance. Que nenni ! En réalité, ces deux hom­mes affûtent leurs armes en sous main pour des opérations d’en­vergure. Le successeur de Djafar El-Nimery au bord du Nil pointe un doigt accusateur sur le loca­taire du Palais Rose au bord du fleuve Chari. Pour cause, la ré­cente et meurtrière attaque des rebelles du MJE en territoire sou­danais frontalier avec le Tchad au début de ce mois d’octobre a été menée, selon les autorités soudanaises avec l’appui des troupes loyalistes tchadiennes. Ce que dément N’Djaména.

Mais ce qu’on observe ce qu’il y a d’in­tenses mouvements de troupes de l’Armée Nationale Tchadienne vers la partie septentrionale du pays. Si du côté du Rassemble­ment des Forces Démocratiques de Tom et Timane Erdimi, on note une certaine accalmie, la fou­droyante attaque rebelle était ve­nue du côté de l’Union des For­ces pour la Démocratie et le Dé­veloppement. C’était en date du 22 et 23 dans les localités de Goz­Beida et Addé dans le départe­ment du Dar-Sila et Am-Timan dans le Salamat. Suite à ces atta­ques, le gouvernement de Pas­cal Yoadimnadji monte au cré­neau avec son ministre de la com­munication et porte parole du gouvernement, Hourmadji Moussa Doumgor pour des dé­nonciations contre le régime de Khartoum. Ce dernier, selon le gouvernement tchadien, soutient les forces rebelles qui viennent d’attaquer les villes dans la par­tie septentrionale.

Au delà des prises de position partisanes qui caractérisent les acteurs tant Tchadiens que Soudanais de la crise du Darfour et de la rébel­lion au pays du Toumaï, il est un fait indéniable dans la nouvelle recrudescence de violence : la résurgence spectaculaire en ar­mements et moyens roulants des Forces de l’UFDD ne laisse aucun doute que les forces re­belles bénéficient d’un soutien extérieur de grande envergure. Face à cette nouvelle donne, le locataire du Palais Rose est vrai­ment inquiet de la menace qui pèse sur son fauteuil. Pour preuve, la ceinture de sécurité, constituée des chars d’assaut et autres armes lourdes autour de la présidence de la république et dans autres coins névralgiques de la capitale, qui a été observée le mardi 24 octobre, traduit bien la vive tension qui prévaut dans le pays. Outre cette démonstra­tion de force sans pareille, on avait noté des opérations d’ar­restations des personnes soup­çonnées d’être de mèche avec les forces de l’UFDD à N’djamena et à Ati, chef-lieu du Batha Ouest.

Des rumeurs folles indiquent que les jeunes de la communauté Zaghawa à N’ Djamena se mobi­lisent pour combattre les forces de Mahamat Nouri en cas d’as­saut sur la capitale. En tout état de cause, le Tchad est au bord d’une guerre civile si des condi­tions d’une paix durable et juste ne sont pas trouvées pour sortir de l’auberge. Au-delà d’une guerre généralisée au Tchad, la situation au Darfour reste explo­sive avec le renvoi par les autori­tés soudanaises du représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, Jan Pronk. Dans l’un comme dans l’autre cas de la crise qui prévaut dans les deux pays, Idriss Déby et Oumar Hassan Al ­Bechir portent une lourde res­ponsabilité dans le règlement pacifique de cette crise politico ­militaire. Le premier, en refusant un dialogue inclusif englobant les partis politiques et l’opposi­tion politico-militaire, ne laisse à cette dernière aucune autre alter­native que celle de la lutte armée. Celle-ci a toujours servi de pré­texte aux « vainqueurs » pour as­seoir un régime dictatorial et cla­nique, qui à son tour fera naître des foyers des oppositions ar­mées perpétuant ainsi le cycle infernal de la violence et de la barbarie. Le second, le président soudanais, en s’opposant caté­goriquement à la résolution de l’ONU pour l’envoi des troupes onusiennes au Darfour, laisse le terrain libre à tous les seigneurs de guerre – Soudanais comme Tchadiens- pour commettre des exactions et atrocités à l’exemple de celles qui ont eu dans un passé récent au Rwanda, Bu­rundi, RDC, ex-Zaïre, Ouganda, RCA où les communautés Hutu, Tutsi, Banyanmulengue ont été victimes d’une chasse à l’homme et d’un génocide bien planifiés.

En clair, les crises politico-mili­taires transfrontalières Tchad­-Soudan, si jamais, elles sont mal réglées ou négligées, pourraient déboucher tôt ou tard sur un gé­nocide ou un nettoyage ethnique à la Rwandaise de 1994 avec son corollaire de conflits militaires embrassant l’ensemble de pays des Grands Lacs.

Abba Ngolo Moustapha
Le Temps N° 497 du 1er au 7 novembre 2006


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