L’attaque du 13 avril, une boite de Pandore – L’Observateur N° 373 du 26 avril 2006

int Depuis l’attaque du 13 avril dernier par le FUCD, l’on va de plus en plus vers une internationalisation du conflit, avec l’annonce par le Tchad, la semaine dernière de la rupture des relations diplomatiques avec le Soudan, la médiation de l’Union Africaine et la saisine du Conseil de Sécurité de l’ONU. Beaucoup d’experts voient derrière ce conflit du Darfour non seulement une affaire entre Etats frontaliers mais aussi une bataille du pétrole par puissances étrangères interposées.

La donne aurait-elle radicalement changé après l’attaque manquée du FUCD sur N’Djaména le 13 avril dernier? D’un conflit Tchado-Tchadien serions nous passés à un conflit entre deux Etats avec des ramifications étrangères? Beaucoup de paramètres montrent en effet, que le pas s’il n’est pas franchi, n’est pas loin de l’être. N’Djaména qui a toujours crier à l’agression étrangère du Tchad par des mercenaires soudanais, allant jusqu’à nier l’existence des rébellions au Tchad trouve évidemment son compte dans une telle escalade.

AL Béchir: un bouc émissaire?

Pour légitimer ses attaques contre le Soudan, Déby accuse, comme il en a coutume, ce pays voisin d’offrir ses bases arrières aux rebelles, de les armer, de procéder aux recrutements de mercenaires pour déstabiliser notre pays. II est bien connu qu’en politique, quand on est submergé de l’intérieur on cherche de potentiels ennemis et autres boucs émissaires ailleurs, à qui, l’on fait endosser tous les crimes. Ainsi Déby compte faire l’unité du pays et rassembler les tchadiens autour de lui en menant une campagne contre le Soudan et traitant Al Bechir de « traître », « criminel » et « génocidaire ». Et Pourtant un passé récent, nous montre qu’avant d’arriver au pouvoir, en 1990, Déby s’est retranché à la frontière soudanaise pour se réorganiser, bénéficiant à l’occasion du soutien du Soudan de Al Béchir, de la France et de la Libye pour chasser Hissein Habré du pouvoir. Quant au soutien aux rebelles, il se fait aussi bien du côté tchadien que du côté soudanais. A la réunion de Tripoli le 8 février dernier, souligne le Président de la CPDC, Ibni Oumar, « chacune des parties avait reconnu qu’elle soutenait les rebelles de l’autre et qu’à partir de cet accord ils s’engagent à ne plus le faire ». Malheureusement, depuis la signature de cet accord force est de constater qu’aucun des partis ne l’a respecté. Si Al Béchir continue d’apporter son soutien au FUCD de Mahamat Nour, la présence des rebelles soudanais du MLS et du MJE aux côtés des Forces armées tchadiennes lors de l’attaque d’Adré le 13 avril dernier semble être confirmée par diverses sources. Si nous avons bonne mémoire, en son temps, le Secrétaire d’Etat américain chargé de l’Afrique, M. Herman Cohen, avait demandé qu’on fasse pression sur Déby pour que le conflit ne dégénère. On ne l’avait pas pris au sérieux. Rien d’étonnant aujourd’hui, si nous assistons au retour du bâton. Al Béchir, qui, jusque là n’a pas répondu directement aux invectives de Déby, peut sans doute faire autant, mais il préfère faire profil bas. La crise du Darfour oblige.

L’UA et la BM mises en cause

Aujourd’hui devant le pourrissement de la situation, Déby s’en prend à tout le monde à commencer par l’Union africaine qu’il taxe de laxisme l’accusant de « pratiquer la politique de l’autruche qui consiste à fermer les yeux sur l’agression soudanaise ». Réveillé en sursaut par les remontrances du président Déby, le Secrétaire général de l’U.A, M. Alpha Oumar Konaré tente d’apaiser la situation en dépêchant au Tchad une délégation de 4 membres qui est arrivée le 21 avril dernier à N’Djaména. Cette délégation devra enquêter sur les accusations portées par N’Djaména contre le Soudan et évaluer aussi la situation politique du pays. Les fonctionnaires de l’UA vont rencontrer le Président de la République, toute la classe politique dans son ensemble et la société civile pour faciliter un dialogue. En attendant les résultats des fonctionnaires du Département de la Paix et de la Sécurité des affaires politiques de l’UA qui ont une semaine pour faire le point, regardons un autre proscrit: La Banque mondiale, accusée d’être à l’origine du malheur des tchadiens en ordonnant depuis janvier le blocage des revenus pétroliers tchadiens une bagatelle de 100 millions de dollars placés sur un compte bancaire britannique après la décision de N’Djaména de modifier unilatéralement une loi 001 sur la gestion des revenus pétroliers parrainées par l’institution internationale. Déby, lui s’agite comme un diable soufflant tantôt le froid, tantôt le chaud, menaçant de suspendre sa production de brut, s’il ne récupérait pas d’ici là ses revenus pétroliers. Mais à la suite de la proposition de médiation des Etats-Unis – qui a bien des intérêts dans le pétrole tchadien -, le gouvernement a repoussé sa menace jusqu’à la fin du mois. Dans sa fureur, le président Déby a menacé également d’expulser les réfugiés soudanais. Cette bévue a été vite réparée par son ministre des affaires étrangères qui voit là, un excès de tempérament de son président. Pour M. Mahamat Allami, il n’est nullement question de faire partir les réfugiés soudanais du Tchad. Dans le même élan le Tchad a décidé de se retirer des négociations de paix sur le Darfour à Abudja entre les rebelles soudanais.


Pétrole: un enjeu international

Mais toutes ces manoeuvres politiques et militaires cachent bien autre chose et la guerre au Darfour est un peu l’arbre qui cache la forêt. Sur le fond, il s’agit bien d’une guerre pour le contrôle du pétrole qui est au coeur de ces enjeux. Dans son article du 17 avril dernier: « Tchad: bataille France/USA pour le pétrole », Elisabeth Studer développe bien cette thèse: « En effet, pour être moins tributaire des pays arabes, en ce qui concerne leur approvisionnement en pétrole, Russes, Chinois, Européens et Américains recherchent d’autres lieux dans le Caucase, et l’Asie centrale, mais également en Afrique, compte tenu de ses richesses en hydro-carbure et de ses accès maritimes. C’est là où, de nouveaux conflits surgissent. En 2004, l’odeur du pétrole plane aussi au-dessus du Darfour, ce lieu où l’ONU tente d’empêcher le génocide; appelé encore « catastrophe humanitaire au Darfour ». Après bien des hésitations, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté sa résolution le 30 juillet 2004, pour permettre aux ONGS humanitaires d’intervenir en toute sécurité et pour commencer une enquête sur le génocide en cours (seule la Chine s’est abstenue…) » conclue-t-elle. Comme on le constate la bataille pour obtenir la suprématie sur le pétrole de la sous région est désormais lancée. L’enjeu est de taille lorsqu’on se réfère au chiffre. Le Tchad produit à l’heure actuelle 200 000 barils par jour et compte exploiter d’autres champs pétroliers. Le Soudan augmentera sa production à 2 millions de barils par jour d’ici 2008. De par sa position stratégique aussi bien que le Tchad, le Soudan suscite bien des convoitises. Ainsi, la Chine consolide ses positions dans ce pays qui pourra alors servir de plate-forme pour l’exploitation et le transport du pétrole entre l’Afrique Centrale, le Moyen Orient et la Chine elle-même. Mais Pékin ne bouderait pas le pétrole tchadien, s’il venait à ne plus être exploité par des compagnies américaines voire s’il venait à ne plus couler en direction du Golfe de Guinée. Cette situation est inacceptable pour les USA qui cherchent par tous les moyens à internationaliser le conflit pour affermir leur position dans le Darfour, d’où les sollicitations d’une intervention dans la région sous le couvert de L’ONU. La France, elle, joue la carte Déby sans qui ce serait la déstabilisation. Ainsi « Déby reste le moindre mal » tant que les intérêts français ne seront pas inquiétés dans ce pays. Comme on le voit, pétrole ne rime pas toujours avec prospérité et stabilité et les manoeuvres des puissances étrangères au Tchad comme partout ailleurs ne visent qu’à consolider leurs intérêts et sont bien loin des intérêts économiques et aspirations politiques des populations opprimées et spoliées.

Samory Ngaradoumbé
L’Observateur N° 373 du 26 avril 2006


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