La population a boudé les élections du 3 mai – L’Observateur du 5 mai 2006

Isol Le scrutin du 3 mai, un des plus controversés et des plus contestés de notre histoire a bien eu lieu. Déby a gagné son pari certes, mais à quel prix? En se mettant sur le dos tout le monde: 1es opposants politiques, les politico-militaires, la Société Civile, l’Union Africaine et les Etats-Unis. Seule la France, fidèle à sa logique a cautionné cette mascarade électorale. Sinon tout le monde est unanime pour dire que ces élections ont été sans véritables enjeux. Le peuple tchadien les a sanctionnées par une abstention massive. Nos reporters étaient sur le terrain.

Le président sortant Idriss Déby Itno, son épouse Inda, sa sœur Haiga, le Maire de la ville de N’Djaména Adoudou Artine, certaines autorités et la plupart des membrés de sa famille ont choisi le bureau n063, installé dans les locaux du ministère de l’Agriculture au, quartier Djambal-I Ngato dans le 1er arrondissement pour remplir leur devoir civique sous haute surveillance militaire « Nous avons tenu notre pari en organisant cette élection. Cela prouve que nous avons respecté la constitution. Il n’y a aucun mercenaire qui va perturber les élections ». Ce sont les propos du candidat Déby après qu’il ait voté. Juste après son départ avec la délégation qui l’a accompagné; hommes, femmes et jeunes venus nombreux très tôt prendre d’assaut ce bureau de vote ont disparu comme par enchantement. Sont-ils venus pour voir et applaudir IDI ou pour remplir leur devoir civique? Difficile de le dire. Dans ce bureau, les représentants des cinq candidats ont brillé par leur absence. Même ceux du MPS n’ont pas daigné faire le déplacement. Ici, un peu plus tard, certaines personnes recensées, leurs cartes en main, n’ont pas retrouvé leurs noms sur le registre, donc n’ont pu voter. Un peu plus loin dans le même carré, un autre bureau s’installe mais composé seulement de trois membres. Ils ont de la peine à retrouver les noms des électeurs sur leurs registres. Ils s’embrouillent. Certaines personnes mécontentes regagnent tranquillement leurs domiciles. Au quartier Amtoukougne dans le carré 18 le bureau de vote n’est composé que de deux membres. Le président du bureau est furieux contre ses collaborateurs absents. « C’est la peur ou c’est quoi? » a t-il lâché. Face à cela, un responsable de la Ceni n’est pas passé par quatre chemins pour souligner que le « porte à porte » est la cause de tout cela. Dans ce bureau, il n’y eu a aucun observateur international tel que annoncé par Mahamat Hissein lors de son point de presse dans l’après-midi, seuls les observateurs formés par la Cascidho et Cgascoe font la ronde.boud

Les Tchadiens ont refusé de voter

A Walia dans le 9ème arrondissement personne ne s’occupe de cette élection. C’est la fête dans les cabarets. « Nous préférons partager notre bili (bière locale) que d’aller perdre notre temps. Les élections dans notre pays sont ce qu’elles sont et il ne sert à rien d’aller voter. Nous avons toujours fait le bon choix à travers les trois premières élections, notamment les présidentielles de 1996, 2001et le réferendum de 2005. Mais où sont passés les vrais résultats » déclare Wawané Jean devant un cabaret en face du marché de Walia.

Dans les autres arrondissements des quartiers sud, c’est le même constat: Les bureaux sont déserts ou pour bien dire les choses, ils sont pris d’assaut par les agents de l’ANS qui scrutent les journalistes de la tête au pied. Dans certains bureaux de vote des quartiers sud et sud-est tels que. Boutal Bagar, N’djari-Kawas, Diguel Abéna, Moursal, Chagoua, Kemnda et Atrone à partir de 9 heures, ces lieux sont restés quasi vides. Dans le carré 15, bureau A à Moursal, malgré l’absence d’électeurs, le président déclare que « tout se passe bien ». Ici seul le représentant du MPDT de Mahamat Abdoulaye était présent. Dans le carré 12 où est installé un bureau, un électeur se précipite vers nous et donne son point de vue Je suis venu voter pour avoir le tampon » a voté « sur ma carte, on ne sait jamais, mais je ne vous dit pas ce que j’ai mis dans l’enveloppe ». A Diguel c’est aussi désert, car plusieurs familles ont préféré rester chez eux. « Chez moi, je suis le seul à sortir pour aller voter. Mon père a dit que les rebelles allaient venir et qu’il ne fallait pas sortir. Les gens ont peur de la déclaration des rebelles » » a souligné Abdou Idriss, 22 ans habitant le quartier Diguel. Même son de cloche dans les provinces où l’on nous a annoncé le manque d’engouement des électeurs un peu partout à Sarh, Moundou, Doba, Bébédjia et Koumra. A Koumra on nous signale que certains candidats n’avaient pas de bulletins.

Les matériels électoraux manquent

Du point de vue matériel, les manquements ont été constatés partout à travers la ville. Pas de registres ni de fiches électorales. « On est confronté au problème de registre électoral » se plaint le président du bureau de vote N° 79. Il n’y avait pas d’urne au bureau de vote N° 35 au quartier Abéna et ce, jusqu’à 12 heures. Au bureau de vote n° 71 au carré 26 dans le 7ème arrondissement, il n’y avait pas de liste électorale. Conséquence, le vote a commencé à 12 h 35 mn. Les votants, la plupart des nomades ont émargé dans un cahier de 32 pages faisant office de fiche d émargement.

Participation très faible

La participation, comme on peut le constater est faible. Jusqu’à 12 heures, certains bureaux n’ont enregistré qu’entre 40 à 50 électeurs sur les 500 enregistrés et la plupart sont des nomades ou déplacés comme si N’Djaména est une sous-préfecture nomade. C’est le cas du bureau de vote n° 70 au carré 26 qui a enregistré à 12 h 52 mn 22 nomades et 6 sédentaires. Idem pour le bureau n°69. A Ndjari au carré 28 A dans le 8ème Arrondissement le vote a débuté avec 3 heures de retard. A 10 heures les membres du bureau qui n’avaient plus rien à faire baillaient à rompre l’âme. C’est à cette heure là qu’un bus arrive, on nous signifie qu’on fait déposer les observateurs nationaux après plus de deux heures du déroulement des opérations de vote. Il est aussi difficile de savoir le rôle que jouent exactement ces observateurs nationaux. Ils font le tour des bureaux et ne prennent aucune note comme si leur rapport était déjà prêt à être publié. Pour un fiasco, ces élections en sont vraiment un. Les populations ont-il suivi le mot d’ordre de boycott lancé par l’opposition ou l’appel à la journée de deuil de la société civile? Ou est ce encore la peur dû aux menaces des rebelles? D’aucuns ont déclaré que c’est la peur dû aux vas et viens incessants des forces de l’ordre armés jusqu’aux dents qui les a empêché de se rapprocher des bureaux de vote.

Le MPS annonce déjà les couleurs

Seulement du côté du MPS, on ne fait pas la même lecture des évènements. Avant même que les opérations de vote n’aient pris fin, le Secrétaire Général du MPS, par ailleurs directeur de campagne du candidat Déby, a tenu un point de presse au siège du MPS pour annoncer déjà le taux de participation. « Je me félicite de la sortie des électeurs de N’Djaména dans le calme et la discipline et en nombre nettement plus important que lors du dernier référendum ». Histoire sans doute de préparer déjà les esprits à accepter les résultats de ces élections malgré un taux de participation qui s’annonce déjà très faible. Pour preuve, sur 520 et 510 inscrits dans deux bureaux de vote aux carrés 3 A et B au quartier Ambassatna un quartier acquis à Déby, 176 et 92 seulement ont voté dans l’un et l’autre. Mais le directeur de campagne de IDI feint de voir cette réalité en face. Selon lui, cette sortie « massive » de la population est un démenti à ceux qui ont prôné le boycott « à partir du 13 avril, les tchadiens ont pris conscience du choix clair entre la solution des armes et l’expression par les urnes » clame M a h a mat Hissein. Mieux disait-il encore, « nous avons constaté que le raid qui est venu échouer à N’Djaména a plutôt dopé la campagne électorale ». Une campagne dont on savait morose et qui n’a ému personne. Car hormis le MPS dont le candidat par une tournée marathon de dernière heure a sillonné les villes de Mongo, Am-timan, Sarh puis Moundou et Abéché, promettant de changer la vie des Tchadiens en 5 ans s’il est élu alors qu’il n’a pu le faire en 16 ans, le terrain des autres candidats est resté vierge. Aucune trace de ceux-ci n’a été vue nulle part. Pour le reste, Mahamat Hissein n’a qu’à se féliciter, car « la tenue de cette élection dans ces conditions est une victoire ». Toutefois, attendons le plat de résistance que la Ceni de Ahmat Mahamat Bachir va nous servir.

Dossier réalisé par Takadji Edouard Nanga Christophe & Mborou Talo
L’Observateur du 5 mai 2006


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