La France doit rendre compte – Notre Temps N°255 du 18 au 24 avril 2006

Les batailles du jeudi 13 avril. Une date symbole ou un hasard de calendrier? En tout cas, la même date que celle d’un autre coup de force qui a emporté, le 13 avril 1975, Ngarta Tombalbaye. Mais, si la date et la stratégie adoptée par les différents assaillants sont les mêmes, cette fois-ci les alliances ont changé de camp.

Le 13 avril 1975, les forces armées qui ont mis un terme aux quinze années du règne de François Tombalbaye sont des dissidents de l’armée nationale Tchadienne, venus, eux aussi des garnisons du nord géographique Tchadien mais bien plus précisément du centre et de l’est Tchadien. Les forces de l’ANT se sont ainsi opposées dans de violents combats à celles des forces de la sécurité présidentielle de l’époque, la compagnie Tchadienne de sécurité. Commencés à l’aube et également dans la périphérie de N’Djaména, les combats ont cessé vers 9 heures du matin avec l’assassinat de Ngarta Tombalbaye et la libération du Général Malloum détenu depuis plusieurs mois dans les geôles de la présidence, sous le chef d’accusation d’une tentative de coup d’Etat.

Les semaines et les jours qui ont précédé le coup du 13 avril 12006 sont émaillés de la même façon et avec quelques différences près sur la localisation des sites de combats ou de coup de forces dans les villes de province. De même qu’en 1975, les forces rebelles sont venues de très loin et ont progressé alors jusqu’aux portes de N’Djaména ; suivies dans leur progression par les services d’information de l’armée Française stationnée au Tchad, la France également liée par des accords de coopération militaire …et de défense au gouvernement de N’Djaména. Voilà pour les similitudes.

La France soutient les putschistes en 1975

Le coup de force du 13 avril 1975 a réussi parce que les militaires français, la chancellerie et l’Elysée qui à l’époque, savaient tout des manoeuvres et de la progression de cette poignée de militaires sur des centaines de kilomètres, a fait une rétention délibérée de l’information. Mieux et a contrario, les principaux officiers putschistes de 1975 pouvaient communiquer entre eux, sans en être inquiétés par un pouvoir pourtant sur le qui vive et aux aguets. Ainsi, le capitaine Wadal Kamougué, pourtant activement recherché, obtenait des informations de son ami le capitaine Roasngar, lui même chef de service des renseignements sous les ordres du Colonel Gouvernec, de l’assistance technique Française pour ainsi diriger les opérations, en contact avec le capitaine Djimtoloum en mouvement depuis le centre vers N’Djaména. La complicité de la France avec les putschistes de 1975 était notoire et son rôle dans la chute de Tombalbaye, le seul président venu au pouvoir au Tchad après des élections libres et transparentes était principal.

Elle soutient le pouvoir en 2006

En 2006, la donne a changé. La France officielle, quoique liée par un simple accord d’assistance technique a outrepassé ses prérogatives diplomatiques. Dans les affrontements de Moudeïna, le 10 avril 2006, au cours du putsch manqué du 14 mars les forces françaises ont ouvertement choisi de défendre Idriss Déby Itno. A N’Djaména, les 12,13 et 14 avril, la France était omniprésente. Omniprésente, était la circulation de plusieurs camions militaires français dans les rues de N’Djaména, surtout à la périphérie avec à bord, des soldats français uniquement. Des troupes françaises également signalées au sud à Sarh. Pourquoi ces va-et-vient incessants dans des quartiers périphériques non fréquentés par des ressortissants français ? Des quartiers où se dérouleront les combats ? Le rôle de l’aviation dans l’échec des rebelles était flagrant. Les avions militaires français stationnés a N’Djaména, des mirages n’ont cessé de sillonner les zones ou se sont déroulés les différents combats. Avant, pendant et après les batailles. Pourquoi ?

Intérêts sacrés contre vies misérables

Les réponses à ces interrogations ont été fournies par les responsables français du quai d’Orsay et du ministère de la défense. La France liée au Tchad par un accord de coopération militaire ne faisait que remplir ses obligations en fournissant des renseignements (cruciaux Ndlr) sur les déplacements et es positions des troupes rebelles et a l’occasion les avions opéraient ces tirs de sommations contre les positons des rebelles. Les rebelles quant à eux soutiennent que les avions français ont bombardé leurs positions à Adré et Mongo et l’ambassadeur de France reconnaît avoir transporté des troupes, des soldats Tchadiens et des munitions sur les zones de combats. En résumé, les Français ont assuré: les renseignements, le transport des troupes, des vivres et des munitions ainsi que des blessés de l’armée tchadienne et à l’occasion a opéré des tirs de sommation de l’avion contre les positions des forces rebelles tchadiennes ? ça s’appelle « la non ingérence et la non indifférence » française. Ainsi, selon les intérêts du moment de l’ex puissance coloniale, les parties africaines en conflit peuvent bénéficier, de l’un ou l’autre aspect de cette politique française. Cette fois, au Tchad, c’est Déby qui a bénéficié de la non indifférence tandis que les rebelles ont subi le revers de l’ingérence non indifférente. Ce fut le contraire en 1975 pour Tombalbaye. Ça l’était également pour Hissein Habré en 1990, Olympio et ses héritiers, pour Pascal Lissouba. pour Ange Félix Patassé et pour les opposants Gabonais. La France fait et défait les chefs d’Etat d’Afrique Francophone. La seule logique qui justifie sa politique, quelle que soit l’époque, quelle que soit la couleur du parti politique au pouvoir à f Elysée, est celle de ses intérêts. Ça s’appelle hydrocarbures et bases stratégiques de défense en Afrique. Le cas actuel du Tchad est non seulement flagrant mais désespérant et augure d’une situation qui risque de déboucher en apocalypse pour l’ensemble de la sous région.

La France criminelle

Flagrant, parce qu’après avoir soutenu et renforcé pendant 8 ans, la dictature de Hissein Habré au Tchad, une dictature sanguinaire et génocidaire qui a laissé des plaies béantes dans toutes les communautés tchadiennes, la France a choisi de le faire remplacer par celui là même qui représentait sa main noire, Idriss Déby. Nulle autre puissance que la France de l’Elysée et surtout celle du ministère de la défense ne pouvait ignorer qui était Déby dans ses élans et manifestations criminelles, pour l’avoir hébergé, façonné dans son école de guerre. Et pourtant, après le départ arrangé et négocié de Hissein Habré pour son exil doré du Sénégal, l’Elysée a promu la dictature tyrannique de ID, un guérillero, rebelle et putschiste blanchi par ses soins et devenu en 1996 Président élu démocratiquement. De 1990 à 2006, en 16 ans, sous sa férule autocratique, les Tchadiens ont connu les pires affres de leur existence. Reprenant en son compte les méthodes et les hommes de son ex mentor, il a systématiquement banni des affaires les autres communautés, sauvagement réprimé la moindre révolte, mis à sac les régies financières, les entreprises industrielles ou commerciales existantes, envoyé plus de 30.000 tchadiens, adapté les services publics de santé et d’éducation sont en total dysfonctionnément et devenus entièrement obsolètes. Pire que sous aucun règne, sous aucun pouvoir précédent, les vieux, les jeunes, le passé et l’avenir du Tchad sont négligés, méprisés. Des retraités accusent plusieurs années d’arriérés de pension. Les jeunes, étudiants et lycéens sont laissés pour compte dans des établissements aux enseignants en sous effectifs et démotivés parce que, ayant accumulé plusieurs mois d’arriérés de salaire. La grogne sociale a atteint son comble et depuis plusieurs mois, la machine administrative est bloquée. Quant aux paysans et éleveurs, abandonnés à eux mêmes, ils sont les victimes permanentes d’un régime arbitraire dont les tontons macoutes, responsables politiques et militaires exploitent la naïveté en exacerbant les différences. Le Tchad de Déby est plus que jamais, un espace obscur, opaque. Une jungle dominée par un roi terroriste. Ses ressources immenses, ne servent pas ses populations. Le pétrole, un mot, un mirage. Depuis trois ans, il coule abondamment dans les pipelines, de Kribi à Komé sans que les Tchadiens en ressentent le moindre impact. Au contraire, plus que jamais, les populations urbaines manquent d’eau et d’électricité et croupissent dans la plus grande misère. Quant au Tchad politique, ses efforts sont anéantis par la rigidité de la position de l’Elysée. Le même qui oblige les opposants politiques à composer avec IDI, le même qui se demande où trouver le remplaçant idéal à Idriss Déby Itno. Le même à vouloir lui trouver une porte de sortie honorable. Le même à le protéger, à sauver plus d’une dizaine de fois son pouvoir clanique moribond. Entre temps, qu’est-ce qu’on voit sur le terrain ? Des vols Air France, cinq fois par semaine sur N’Djaména depuis Roissy et retour bourrés à craquer de passagers. Des ressortissants Français de plus en plus nombreux et prospères au Tchad, des zones de prospérité, véritables îlots éparpillés dans le Tchad pétrolier et des Tchadiens, majoritairement misérables.

La révolte Constitutionnelle s’impose

La seule issue, la seule porte laissée aux aspirations des peuples opprimés, à leur volonté d’émancipation, de liberté et reconnue par la Constitution Tchadienne, dans son préambule, est celle de la révolte. C’est l’expression choisie par les rebelles. Celle de la révolte contre un pouvoir qui ne lui laisse aucun autre choix. Parce que, les Tchadiens de toutes les régions, de toutes les couches sociales sont aujourd’hui révoltés et les rebellions ne sont pas nécessairement liées aux problèmes du Darfour, ni au Soudan. Le Tchad entier est une poudrière à cause de Idriss Déby. La situation est désespérante parce que la France, au Tchad comme ailleurs au monde, n’a jamais changé de politique. Une politique de l’opposition, à tous les prix, au nom de ses intérêts, au droit à l’émancipation des peuples autochtones. Celle du mensonge politique et diplomatique. Celle de la désinformation.

Aujourd’hui, la France, la seule ex puissance coloniale à entretenir des troupes d’occupation en Afrique, la France des Droits de l’Homme, la France, hier comme en Algérie, en Indochine et toujours fidèle à son image, méprise les aspirations des peuples du Tchad et d’Afrique francophone, les foule au pied. C’en est ainsi au Congo, au Gabon, au Togo, au Cameroun, au Rwanda et en Côte d’Ivoire. Mais pour tout cela, elle doit rendre compte.

Nadjikimo Bénoudjita
Notre Temps N°255 du 18 au 24 avril 2006


Commentaires sur facebook