Piégés dans le leurre de l’eldorado : Des Bangladais s’étouffent au Repos III – Le Progres N°2078 du 2 novembre 2006

Bengalais Depuis plus de cinq mois, une cin­quantaine de personnes partage deux chambres d’à peine trois mètres sur quatre, au quartier Repos III, à N’Djaména. Ce ne sont pas des prisonniers, mais des travailleurs bangladais, attirés au Tchad par un réseau. A la vue du reporter du PROGRES, ils s’écrient, «BBC !». Ces gens semblent fonder tout leur espoir sur les médias pour sortir de leur bourbier. «Dites à notre ambassa­de qui se trouve, soit à Tripoli, soit ailleurs ou à toute autre bonne volonté de nous venir en aide. Nous n’avons rien à manger. Nous sommes entassés comme des sardines dans ces deux chambres depuis des mois…» Dans un arabe avec un fort accent anglais, Muhamad Rahul Amine résume la situation de ses frères. A peine finit-il sa phrase, une litanie de doléances sort de la cinquantai­ne de bouches. Il faut encore l’intervention énergique de Ruhul pour que le calme s’instal­le et que l’histoire se conte. Les misères de ses «petits hommes jaunes» s’égrènent aux bouts des phrases.

Les Bangladais sont venus, par vagues, dans la capitale tchadienne. Les premiers d’entre eux sont arrivés au mois d’avril 2006, dans l’es­poir d’être embauchés. Une société Sun Light Entreprise et un certain Abdul R., un Bangladeshi aussi, ont recruté des travailleurs pour le compte des sociétés tchadiennes ou résidant au Tchad. Des autorisations «d’entrée sur le territoire tchadien» leur sont déli­vrées par les «services d’Immigration émigra­tion» du ministère de la Sécurité publique. Ils débarquent de Dacca, la capitale de Bangladesh, pour N’Djaména après avoir versé une «bonne commission» que doi­vent se partager Sun Light Entreprise et Abdul R. Tout semble bien se passer.

D’autant plus que les soupçons de départ seront levés. «Le Tchad étant un pays pauvre d’Afrique, peut-il vraiment nous bien payer ?», s’interrogent les plus éveillés des candidats au départ. «Le Tchad est un nouveau pays pétro­lier Et, ce sont des sociétés étrangères, surtout françaises et américaines qui embauchent et payent en dollars», leur répondent certains maillons du réseau.

Mais, l’espoir des Bangladais s’évanouit quand ils découvrent que les sociétés tchadiennes (Méridien Chari, World Computer Center Business ( ?)…), qui auraient manifesté le besoin de recrutement, sont plus surprises qu’eux. Elles n’ont jamais formulé des projets d’embaucher. Le calvaire commence. Abdul R., le recruteur achemine les candidats au quartier Repos, où il loue un «deux chambres», avec véranda. Les vagues de cinq à six personnes continuent d’arriver.

Ils ne demandent qu’à repartir.

La police se mêle de l’affaire. Elle prend tout ce monde et le présente à la presse, à la mi­-octobre, comme étant des sans papiers. Une enquête s’ouvre. Abdul R. est également pris. Il sera relâché quelques jours après. La police ramène les «indélicats» à leur Repos, «en attendant de trouver une solution». Les Bangladais, eux, quand ils découvrent la super­cherie, demandent à repartir chez eux. Ce pays, où s’entassent plus de 130 millions d’âmes, sur un territoire de 140 000 km2, que Muhamad Yunus, prix noble de la paix cette année, tente d’extraire de la pauvreté, avec ses micro crédits. «Là-bas, au moins, nous ne dor­mons pas à même le sol, sans couverture. Et, même si nous sommes pauvres, nous man­geons quand même à notre faim», regrette Ali Haïdar, qui a travaillé pendant sept ans en Malaisie.

Certains arrivent à se caser

Le retour n’est pas facile. On leur fait savoir qu’ils n’ont qu’un billet «aller», de la compagnie aérienne, EAL. Les plus qualifiés d’entre eux arrivent quand même à se caser. Ruhul, lui, a travaillé pendant treize ans au Golfe. Sa spé­cialité «en traitement d’eau» lui permet d’être recruté dans une société du domaine. Il n’a ni le salaire escompté, ni le logement promis. Il dort à son lieu de travail. Son dortoir n’a pas d’électricité. Il dort au clair de la lune sur un grabat. Après un mois et dix-sept jours de labeur, il demande à rentrer chez lui. Mais, il n’a pas de billet de retour et ne peut pas non plus se le payer. Il quitte son lieu de travail et arrive au «Repos», le quartier général où moisit la cinquantaine de ses compatriotes. Il trouve un groupe désespéré. «Quand ils m’ont vu, ils se sont mis à pleurer», s’étrangle-t-il, dans son récit. Il associe son infortune au désespoir du groupe «en attendant de trouver une solution». Chassés par la faim, certains s’extraient de leurs «deux chambres» et cherchent des petits jobs dans le quartier. Des coups de mains par­ ci, coups de rabots par-là, ils obtiennent de quoi mettre sous les dents et tromper la faim. Certains voisins sont également généreux. Ils partagent leur repas avec les «petits hommes». Pendant le mois de ramadan, le Centre kowei­tien leur donne un peu de riz qu’ils préparent et se partagent dans les bols.

Le bailleur des «deux chambres» se manifeste. Il leur demande de vider les lieux. Les Bangladais ne savent où aller. Ils saisissent la police, qui tranquillise le bailleur «en attendant une solution». L’eldorado Tchad s’étant révélé un leurre, les Bangladais ne demandent qu’à partir. Mais comment ?

Béchir Issa Hamidi
Le Progres N°2078 du 2 novembre 2006


Commentaires sur facebook