Tchad : Le chantier des équivoques

Le président IDI a annoncé aux « tchado -canadiens » que le Tchad deviendra le plus grand chantier d’ici fin 2008 ! Il ne se passe pas de jour où l’on assiste à des pauses de « première pierre » de chantiers immenses, coûteux et faramineux, en grande pompe à N’Djaména et en province. Cela annonce-t-il déjà la paix retrouvée et la réconciliation nationale ? Le spectacle des pillages massifs de février dernier à N’Djaména et dans d’autres villes auparavant relèverait-il d’un passé révolu ? Difficile de l’affirmer et de dégager les opinions fidèles des tchadiens devant ce déploiement de bulldozers et de chantiers à tout vent.

La radio privée FM Liberté n’a pas failli à sa tradition dans son analyse du 25 octobre 08. Selon cette radio « subversive », ce brusque engouement du général IDI serait mû par d’autres motivations moins élogieuses : ouvrages publics non planifiés, surfacturés, dont la construction serait souvent attribuée, dans des conditions obscures, à des compétences douteuses. La radio FM Liberté va plus loin en rappelant à ses auditeurs l’immense gâchis des « éléphants blancs » qui existent dans certaines régions politiquement privilégiées du grand Nord : des écoles modernes sans élèves, des hôpitaux flambants neufs sans malades ni personnel compétent, etc., pratique qui remonteraient, à l’origine, de la discrimination nord-sud prônée par le régime de Hissène Habré. En tous cas, il faudrait attendre les prochaines élections pour savoir qui, du « quinquennat social » du président IDI ou de la FM Liberté reflètera l’opinion majoritaire des tchadiens ?

Le chantier qui nous intéresse ici, ce sont les équivoques récurrentes de la vie publique de notre pays, à cette phase cruciale. Nous analyserons tour à tour les équivoques qui demeurent dans les cercles du pouvoir et ceux de l’opposition et d’éventuelles alternatives. Notre analyse vise le court et moyen terme, étant donné que les choses peuvent vite évoluer.

Dans les cercles du pouvoir, deux tendances équivoques se dégagent. La première tendance est le cercle restreint, celui qui considèrerait à tort ou à raison que la perte du pouvoir serait une catastrophe sur tous les plans, et par conséquent devrait être « l’hypothèse impossible et impensable » pour toute démarche ouverte ou secrète voire sournoise. Cette tendance aurait une implication dans la gestion publique et humaine du pays telle qu’elle redouterait le temps des comptes et de la justice, surtout en position de faiblesse. Dans sa hantise du péril imminent et collectif, cette tendance prendrait ses précautions en gardant toujours la haute main sur la machine militaire, la seule en laquelle elle croit et sur le nerf de la guerre. Pour elle, ni maintenant ni à la fin du mandat légal actuel, il ne faudrait envisager un passage de témoins. C’est dans ce sens que seraient jaugées les décisions de la gouvernance, les alliances et les circonstances.

L’autre tendance, à composantes plus variées, voit l’éventualité de la perte du pouvoir, non pas comme une catastrophe mais comme prélude à un lendemain incertain pour ses intérêts, ses privilèges et sa survie. Issue de l’école de « bouffonnerie » de l’UNIR (de Habré) et du MNRCS (de Tombalbaye dont quelques rescapés encore actifs), elle joue à fond la sournoiserie criminelle envers le cercle restreint du pouvoir. Croyant connaître les faiblesses de tous les tchadiens, spécialisée dans la délation, ayant participé à toutes les gabegies, cette tendance brasse un nombre considérable d’individus de toute génération. Pendant le jour, elle est farouchement fidèle au pouvoir en place et prête à tout pour le défendre. Mais prudente, elle aurait souvent deux fers au feu : ses membres les plus avisés entretiendraient des passerelles secrètes avec les ennemis déclarés du pouvoir en place, au cas où… A chaque remoud important, certains se feraient prendre en flagrant délit de « traîtrise ». Ceux-là espèreraient se racheter auprès d’un nouveau pouvoir, en livrant les secrets et les trésors cachés de celui qu’ils semblaient défendre bec et ongles plus tôt ? Contrairement aux agitations des services de sécurité autour des opposants déclarés et personnalités assimilées, ce serait parmi les « frères » ou « camarades » de cette tendance que seraient tapis les plus dangereux ennemis du régime. Ils auraient réussi à développer cette capacité d’adaptation et de camouflage du caméléon, de sorte de tromper la vigilance du système, tout en profitant largement de ses largesses et faiblesses. Ainsi, les « scorpions » du régime perdraient leur temps à chasser et à tourmenter les opposants déclarés et les personnes assimilées à des opposants, et ne se rendraient compte de leurs erreurs que quand la « traîtrise » interne aurait dévoilé son vrai visage à un moment critique.

On ne comprend pas pourquoi le président IDI se serait fait avoir par les faucons inspirateurs de l’Ordonnance 05 liberticide et d’autres vraies fausses récriminations contre les opposants civils et les personnes assimilées à des opposants ? Le respect des libertés fondamentales de presse et d’opinion, à l’actif de son bilan, lui aurait permis de mieux appréhender ce qui se passe dans son propre camp, d’où lui viendraient les meilleurs ennemis et maux de ces dernières années. En préférant aujourd’hui une activité politique et publique à sens unique et uniforme, sans concurrent ni retour de sons, le président IDI se mettrait plus en danger. Un regard rétrospectif rigoureux des expériences des trois dernières décennies politiques animées par ces « corbeaux avertis » nous donnerait pleinement raison.

La tendance « bouffonne » ne serait pas pour la réconciliation nationale et la paix, qui seraient des menaces évidentes pour ses intérêts à moyen terme. Ses barons attitrés conseilleraient le pouvoir dans ce sens : l’entretien du conflictuel, le refus du dialogue franc, le non respect des engagements, etc. Par exemple, faire croire que la réconciliation avec tel groupe issu de telle région et leur association normale à la gouvernance constituerait une menace probante pour le pouvoir ? Il y a tellement en circulation de démons spécialisés à ces jeux macabres que les milieux politiques tchadiens sont profondément gangrenés par la méfiance et la peur de la traîtrise ! Ces agitateurs infatigables et cyniques ont la tâche facilitée par l’ignorance avérée et le caractère brutal et primitif du tchadien commun, qui réagit instinctivement à tout sans se donner le temps de réfléchir et de se poser les bonnes questions. Et ça marche depuis toujours, sauf que le but final étant l’argent et les privilèges que seul le pouvoir pourrait distribuer, les traîtres sont forcés de se retrouver dans les mêmes lieux que leurs victimes, ce qui accroît peur et angoisse des uns et des autres.

Aujourd’hui, si aucun processus véritable de dialogue inclusif n’a été engagé, c’est que cette perspective menacerait davantage les intérêts des cercles « bouffons » que le cercle restreint du pouvoir. Parce que le cercle restreint du pouvoir peut, dans un sursaut ultime, à travers ce dialogue inclusif intégral, obtenir une porte de sortie convenable et se garantir pour le long terme. Alors que les changeurs de vestes risqueraient de se retrouver coincés devant la soif de revanche des opposants que certains auraient « vendus » et un style de gouvernance totalement différent et impitoyable pour les anciennes pratiques.

Du côté de l’opposition, les choses seraient aussi équivoques. En effet, même sans l’avouer ouvertement, une frange importante de l’opposition politique et de la société civile, et l’opposition armée en général militeraient foncièrement pour un départ pur et simple du général IDI du pouvoir. Que ce soit le plus tôt par un coup de force ou une contrainte internationale que ce dernier ne se représente plus à la fin de son mandat actuel ! Cette conviction du « mal incarné » sous-tendrait les démarches et formules tentées par ci par là. D’abord, les politico-militaires n’ont pas le temps comme allié. Plus la guerre des « hadjers » dure, plus cela les affaiblirait et réduirait leur ambition de se présenter en position de force ou avantageuse. Greffés à la crise du Darfour, à tort ou à raison, ils voudraient briser au plus vite cette tutelle pesante. Ils ne pourraient y parvenir, selon leur entendement, qu’en devenant à leur tour les maîtres du jeu, à la place de IDI à N’Djaména. Mais IDI n’est pas parti et ne partira pas, là est leur problème ! IDI a pour lui le temps et l’argent, deux choses qui comptent sur l’échiquier international. Il a le temps parce que mille cervelles travaillent pour lui jour et nuit, ce qui n’est pas le cas de ses frères ennemis armés. Avec l’argent, tout s’achète et le Blanc ne voit plus la couleur de votre peau et ne sent plus votre mauvaise odeur !

De plus, la cause de l’opposition armée est présentée par la plupart des élites comme un « mal nécessaire », à défaut de la panne observée de l’opposition civile. Il suffirait qu’un semblant de redynamisation du processus politique interne (électoral) soit fortement appuyé par la communauté internationale, pour que l’élément ‘opposition armée’ soit classée « force négative » dans le jargon diplomatique, donc isolé, indésirable et indéfendable. Ce serait comme si on allait siphonner tout le carburant et les munitions des rebelles tchadiens, à quoi servirait le reste de leur armada? Donc, entre l’opposition civile et l’opposition armée, ce ne pourrait être qu’un mariage de raison lié au temps. A court terme, si la balance pouvait être favorable aux politico-militaires, l’opposition civile croirait trouver son compte dans le renversement de l’adversaire commun. C’est peut-être dans ce sens qu’on pourrait interpréter la démarche de rapprochement initiée par l’ex-premier ministre Moungar ?

Mais à moyen terme, les deux oppositions deviendraient rapidement de nouveaux adversaires. En effet, tout tient de l’essence idéologique et de la base tribale des groupes rebelles. Ceux-ci apparaissent comme des démembrements d’une même école politique à l’origine de l’imbroglio tchadien. Il n’y aurait donc pas de différences fondamentales à attendre dans la formule de gouvernance si l’un des groupes rebelles était porté au pouvoir. Les chefs devraient alors choisir entre perdre le bénéfice de leur coup de force en se faisant balayer par un électorat qui, majoritairement, ne les porterait pas au cœur (dans un processus électoral honnête), ou s’imposer en se faisant « légaliser » par un processus électoral tronqué mais pour lequel la grande expertise et la disponibilité de la mère « Françafrique » sera toujours de mise, moyennant quelques puits de pétrole. A ce stade là, l’opposition civile relancera son « Intifada » exactement comme dans les années 90 contre le pouvoir actuel.

Par ailleurs, l’affaire de la disparition et/ou réapparition de trois opposants de proue, dont le Dr Ibni absent à ce jour à l’appel, semble avoir conforté plutôt ce sentiment du « Finissons-en une fois!» dans le subconscient des partisans de l’opposition politique et d’une frange de la société civile, même si les civilités sont préservées en apparence. Nous sommes donc dans une ambiance des extrêmes opposés. Dans le schéma très subjectif et certainement faux que nous venons de brosser de la situation, la place du mouvement citoyen, de ceux qui aspirent à une paix véritable procédant de la restauration de la justice et de l’égalité entre tous les tchadiens, au mieux par un processus non-violent et non revanchard, est vraiment marginale. Nous formons une petite minorité de « pygmoïdes politiques » parmi les élites tchadiennes. Bien que nous soyons certains d’avoir des échantillons isolés dans chaque milieu, gorane, arabe, zaghawa, hadjeraï, sara, banana, kotoko, kanembou et autres ! Et que nous sommes les plus vulnérables entre ces forces rôdées de la bagarre à la tchadienne !

Nous avons l’impression vague que nombre de nos compatriotes attendent encore stoïquement la réédition d’évènements dramatiques majeurs comme ceux de février dernier, pourvu « qu’ils en finissent » avec ce qui les tourmentent intérieurement. Dans ces conditions, les chantiers présidentiels résisteraient-ils au déblayage du chantier des vieilles équivoques relevées ?

Enoch DJONDANG
enochdjo@yahoo.fr


Commentaires sur facebook