Remarques sur le quotidien des Tchadiens vu par un électeur

CAMAN BEDAOU OUMAR Honorables Parlementaires,
Mesdames, Messieurs,

J’ai l’honneur de vous faire parvenir la présente correspondance au seuil du 50ème anniversaire de la Proclamation de la République du Tchad et au crépuscule de votre long mandat, pour émettre quelques remarques qui me tiennent à cœur. Que celles-ci ne vous mettent en émoi et n’interprétez point mes propos comme un outrage à votre Honorabilité, chaque détail, aussi incisif soit-il, a son importance. Je demanderais par conséquent votre indulgence et votre attention, étant un de vos électeurs.

Dans sa parution n° 2541 du vendredi 31 octobre 2008, le quotidien pro-gouvernemental «Le Progrès» a relaté ce qui suit : «Charbon, bois de chauffe et gaz se raréfient davantage… Après la flambée vertigineuse du prix du sac de charbon, la population n’djaménoise fait face, depuis deux semaines, à l’augmentation du prix du bois de chauffe. Même les consommateurs du gaz butane se plaignent de la rareté de cette énergie à N’djaména… Les habitants des quartiers Atrone, Gassi, Kamnda, Boutalbagara, entre autres, peinent à trouver une solution de rechange pour préparer à manger. Certaines personnes se rabattent sur les samaras usés, bouses d‘animaux, morceaux de planches et autres matériaux combustibles pour préparer les repas. Mais selon les spécialistes de la santé, ces objets sont nuisibles pour le corps humain. En attendant qu’une meilleure solution soit trouvée, certains habitants ont commencé à couper les branches de leurs arbres, sous prétexte de les tailler, pour se procurer l’énergie nécessaire à la cuisson de repas… « Si la situation continue, nous allons commencer par abattre nos arbres, parce que nous n’allons pas rester les bras croisés et voir nos enfants mourir de faim » annonce un chef de ménage… «Pour moi, ces gens veulent prouver au gouvernement qu’aucune décision ne pourra leur être appliquée sans leur consentement. Sinon pourquoi chaque fois que le gouvernement prend une décision pour fixer le prix d‘un produit, la situation ne fait qu’empirer ?» se demande un vendeur de thé».

Mesdames, Messieurs les Députés, à la lecture de ce texte, on ne peut rester insensible à une telle vie infernale, de surcroît, les quartiers cités étant dans la capitale. Qu’advient-il des personnes sur lesquelles aucun regard humain n’est jeté et qui meurent sous les sables de l’oubli ? La vie est très difficile dans notre pays mais pas au point où je l’avais imaginée. J’en suis encore tout palpitant quand bien même, à maintes occasions, j’ai parcouru la quasi-totalité du pays. A Bucarest (Roumanie), la mairie vient de prendre une mesure selon laquelle avant de se marier, il faut apporter la preuve qu’on a planté un arbre. Chez nous, des corridors d’arbres sont rasés sans aucune forme de procès.

La difficulté d’avoir accès à l’énergie est sensiblement aussi vieille que le régime actuel. Les carburants (essence, gasoil) sont au prix fort. Le pétrole lampant, combustible du pauvre est inaccessible. Tous ces trois combustibles coûtent à l’heure actuelle 750 frs CFA (1,14 euros) le litre, c’est-à-dire parmi les plus chers au monde. Le client, content ou pas content, paie comptant. Quant au gaz naturel d’usage encore embryonnaire dans le pays pour cause de non vulgarisation, il continue de brûler majestueusement à longueur du temps sous les cieux de Komé.

Depuis 1997, des donateurs de bonne volonté entre autres la Libye, la France, la Banque Mondiale, la Banque Islamique de Développement, ont accouru au chevet de la Société Tchadienne d’Eau et d’Electricité (STEE) en piteux état, mais rien n’y est fait : la crise est restée de marbre. Plus ça change, plus c’est la même chose : kilowatt/heure le plus cher au monde, délestages chroniques et sans préavis, deux obstacles qui jugulent, entre autres, la floraison des petites et moyennes entreprises. Combien d’appareils électriques, électroniques, électroménagers endommagés, combien de cérémonies onéreuses gâchées, combien de domaines cambriolés ou de personnes agressées dans le noir, dans un pays où chaque matin, des coins de rue sont jonchés de flaques de sang ? Il n’est pas rare de subir des délestages au cours des fêtes nationales, religieuses, civiles, ou encore au cours des opérations chirurgicales. Comment comprendre que le discours du Président de l’Assemblée Nationale du Tchad (2ème personnalité du pays) lors de l’ouverture de la Conférence des Présidents des Parlements Africains tenue à N’djaména en mai 2005, soit interrompu par suite de délestage ? Idem au cours des travaux de ladite Conférence, les groupes électrogènes du Palais du 15 Janvier étant détraqués ! Pourtant, la Société n’a jamais été vertement tancée pour ses pratiques insolites. Vis-à-vis des abonnés, en amont comme en aval, la raison de la STEE l’emporte, ce qui fait croire que quelque part, le délestage, véritable fonds de commerce, arrangerait le politique. Décidemment, le manque de volonté politique est la cause première de la contreperformance de la Société. N’eurent été le dévouement et l’abnégation des agents de ladite société, le pays tout entier broierait du noir. A Dakar par exemple, une coupure d’électricité de quelques heures a fait descendre dans les rues, la population. L’Assemblée Nationale, caisse de résonnance du peuple, devrait s’y investir pour donner satisfaction à la population en aidant la Société à se relever de ce marasme. Une Association de consommateurs d’eau et d’électricité serait un plus.

Le Tchad est en passe de disposer d’une raffinerie avec la pose de la première pierre, un événement sans éclats ni jubilation en comparaison aux festivités carnavalesques ayant agrémenté l’entrée du Tchad dans le club envié des pays producteurs de pétrole ce 10 octobre 2003, et pour cause : tout produit « made in Chad » coûte les yeux de la tête. Avec l’avènement de la raffinerie, ne nous leurrons point, si d’aucuns prétendent voir de la lumière au bout du tunnel, ils devraient envisager la possibilité que cette lumière soit simplement celle des phares d’un train qui vient en sens inverse. Le gouvernement promet la lune mais ses échecs le ramènent toujours sur terre. Nous devons disposer des ressources énergétiques conventionnelles et accessibles à tous et ce, avec l’aide des Elus du peuple, ce peuple réduit à sa plus simple expression et vivant dans un environnement où l’état de droit est toujours à établir. Décidemment, le silence est le meilleur allié à l’oppression.

Auparavant connu pour ses prix cassés et pour la qualité de ses produits, un des premiers pays exportateurs de la région, le Tchad excelle aujourd’hui dans sa capacité d’importer les produits de consommation, même les plus élémentaires, frôlant le ridicule, à l’instar des barres de glace, à partir de la ville camerounaise de Kousséri, pour alimenter la capitale tchadienne. Pis encore, la majeure partie de la population n’djaménoise déboursent des sommes considérables pour se faire soigner à Kousséri.

Si les règles sont faites pour être appliquées, au Tchad, elles sont faites pour être contournées. Pour preuve, les mesures tendant à baisser les prix des matériaux de construction ou autres biens sont purement et simplement foulées au pied, à l’instar du ciment où le prix a été doublé par des commerçants véreux, le prix du sac de charbon quadruplé. Même si le régime vieillit et que l’autorité de l’Etat mollit, même s’il faut de la souplesse dans la fermeté, il va falloir néanmoins plus de gestes et non de gesticulations, promouvoir les entrepreneurs et non les spéculateurs. En plus une politique économique doit minimiser les risques. Ailleurs, la crise financière actuelle a fait chuter les prix puisqu’il s’agit d’une crise de liquidité et de baisse de pouvoir d’achat, alors que chez nous, elle est interprétée à l’envers. Résultat : envolée vertigineuse des prix des denrées de premières nécessités telles que le mil, le maïs, le riz, la viande… A titre d’exemple, le sac de riz de 50 kg coûtant à peine 10.000 frs au Cameroun et initialement 16.000 frs au Tchad est passé à 25.000 frs. Les appels téléphoniques ne sont pas du reste et leurs coûts oscillent parmi les plus onéreux d’Afrique.

Outre son instabilité chronique, le Tchad s’est reconverti en une caverne de déprédateurs, de corrompus, de corrupteurs, de cleptomanes, de criminels, un sanctuaire de véhicules cambriolés provenant de tous horizons, une plaque tournante de trafic de drogues, d’armes, de contrefaçon des billets de banque, etc. Le pays est infesté d’individus peu recommandables à l’affût de la moindre opportunité perfide pour mettre les citoyens au pain sec et tout ceci, parce nous nous sommes nourris de violence et de guerre. La corruption demeure la cause majeure de la pauvreté ainsi qu’un obstacle pour la contrer. Ces deux fléaux (corruption et pauvreté) s’alimentent réciproquement, enfermant les populations dans le cycle de la misère. Depuis plus d’un quinquennat, le Tchad n’a cessé d’être primé par Transparency International comme faisant partie des sept (7) pays les plus corrompus du monde dont deux fois le plus corrompu, tandis que les Nations Unies le classent parmi les cinq pays les plus pauvres du monde malgré l’exploitation du pétrole. Le pays souffre de difficultés de croissance malgré un PIB mirobolant, de difficultés de compétitivité, de difficultés sociales, une économie en recul constant, une corruption endémique, un népotisme rampant condamnant de millions de Tchadiens à la pauvreté. Bref, des plaies loin de se refermer.

Des sentiments d’incertitudes et de fragilité déstabilisent les économies des pays développés au regard de l’ambiance crépusculaire du libéralisme. Frappés de plein fouet par les crises financière et économique découlant de la crise des crédits immobiliers, nos principaux bailleurs, les pays européens, entrent au fur et à mesure en récession et par conséquent, réduiront drastiquement leurs aides vis-à-vis des pays en développement. Ces derniers se doivent d’être préventifs parce que les conséquences de la crise pourraient se faire pleinement sentir et il faut s’attendre à des difficultés plus aigües. Même passée, la crise actuelle conservera un magma incandescent pour quelques années encore. Les pays en développement hésitent d’anticiper sur l’ouragan à venir alors qu’avec davantage de perspicacité en ces temps de marée basse, ils retourneraient cette situation en leur faveur. Le Tchad, un des pays sous perfusion voit ses «perfuseurs» en passe d’être hospitalisés. CitiGroup, ex n°1 du secteur bancaire aux USA (aujourd’hui second) dont une des succursales, la CitiBank de Londres abrite les recettes du pétrole du Tchad, est en train de péricliter. CitiGroup qui a perdu près de 3 milliards de dollars au 3ème trimestre 2008 et 20 milliards $US en un an, va supprimer 50.000 emplois (15% de ses effectifs) dans les prochains mois, conséquences de la crise des crédits immobiliers. Pour lui donner un peu de souffle, l’Etat américain vient de lui accorder une aide de 25 milliards de dollars dans le cadre du Plan Paulson. L’action de la 2ème Banque américaine a cédé 70% de sa valeur cette année. Les décisions annoncées sont parmi les plus vigoureuses jamais mises en place : il s’agit de restaurer la rentabilité de Group et le cours de son titre en bourse. Par conséquent, il faut impérativement anticiper sur cet événement afin de nous mettre tant soi peu, à l’abri de cet ouragan jusqu’à ce que le vent souffle du bon côté. Ce qui est sûr, «le bonheur national brut» n’est pas pour demain car nous risquons, comme à chaque fois, de demeurer sur le quai, ratant ainsi le navire du développement. La survie du Tchad dépendra de ses capacités d’adaptation.

Les efforts déployés par les presses privées (parlée et écrite) sont indéniables, en dépit des progrès à accomplir. Les violations notoires des droits de l’homme sont dénoncées à la fois par cette catégorie de presses et par les Organisations des Droits de l’Homme. Quant à la presse parlée officielle (télé et radio nationales dont les rayons d’action sont très limités), elle a beaucoup perdu de son talent et de son charme, peut-être victime de censures. Malgré la notoriété de nos journalistes, malgré le volume d’événements, la presse parlée nationale est restée quasiment indifférente. Des émissions à caractère extra socioéconomique, extra éducatif, distillées à travers ces presses, importunent bon nombre de citoyens, au moment où des tourments tous azimuts rongent nos petites bourses. Une réorientation desdites émissions vers des visées plus sociales apporterait beaucoup aux populations en détresse. Face à cette situation, les Députés ont gardé un silence de cimetière. Qu’elle est lointaine, l’époque où pour rien au monde nous ne rations les éditoriaux, analyses et débats de la RNT et de la TVT !
Honorables Elus du peuple, Mesdames, Messieurs. Pour finir, qu’il me soit permis de faire une petite rétrospective sur votre mandat et partant, à l’endroit de votre illustre Institution et ce, en ma qualité d’électeur, un miroir en quelque sorte pour refléter l’avis d’un simple citoyen avec droit de regard. L’Assemblée Nationale, cet arbre aux multiples vertus, dispose d’un levier de pression pour résoudre bon nombre de maux puisque maîtrisant parfaitement méandres et arcades de la vie sociale des populations qu’elle est sensée représenter, ne serait-ce qu’en usant de ses prérogatives pour améliorer le coût de la vie, lutter contre la corruption qui a gangréné le pays tout entier… Je me fais un procès en suspicion. Vos élections ont suscité un grand moment d’émotions et d’espérance mais votre mandat, sans vous le cacher, a suscité peu d’espoir et beaucoup d’incertitudes et d’inquiétudes, laissant les populations, l’air d’un cadavre, se ronger les ongles, une illusion d’optique peut-être. Beaucoup d’entre vous, élus sur la simple foi de promesses et propulsés aujourd’hui sous les feux de la rampe, arrivent en fin de parcours, les mains démunies des dettes promises. Mais ce qu’ignorent les électeurs, c’est qu’il est bien de s’associer pour tuer un éléphant. Mais s’associer pour se partager la dépouille est une autre paire de manches. «Faites traverser une rivière à un chien et il vous mordra». Vous ne pouvez tout façonner à votre image sans sonder, sans écouter le peuple qui vous a élus, comme si «la politique est véritablement l’art de se servir des hommes en leur faisant croire qu’on les sert».
En postulant à la législature, acte très noble de votre part, vous saviez à quoi vous attendre : représenter une population aux réalités tristes, sombres et persistantes avec : (i) un habitat évidemment délabré ; (ii) une éducation tragiquement limitée ; (iii) des services de santé outrageusement basiques ; (iv) des familles désespérément à la recherche de subsistance ; (v) une justice volontairement corrompue ; (vi) une sécurité remarquablement inexistante ; (vii) une politique affreusement centrée sur l’ethnie ; (viii) une administration talentueusement incompétente ; (ix) une irresponsabilité écrasante par rapport aux ressortissants tchadiens à l’étranger.

En suivant certaines de vos sessions et réunions transmises par la télé et la radio, j’ai hautement apprécié la qualité des interventions de certains Parlementaires, tous sexes et tous partis politiques confondus, même si leurs idées se heurtent de temps à autre à la loi implacable du vote. D’autres, bien qu’émettant des avis très positifs, sont par moment astreints aux exigences dictées par leur parti, des prises de position de raison plutôt que de conviction. Ces deux groupes semblent servir de locomotive à un troisième groupe, plus taciturne voire muet, groupe habituellement dans un état de stupéfaction léthargique qui le rend presque absent aux débats mais très actif lors des votes. Comment se prend cette catégorie pour confectionner ou analyser les textes de lois ? Comment se comporte-elle lors des sessions budgétaires ? L’illettrisme qui pollue notre administration a-t-il également élu domicile au Parlement ? Je ne le pense pas. Voilà des raisons judicieuses pour tripoter sur la Constitution ou sur le Code électoral afin de fixer, à la prochaine législature, la barre à «deux (2) mètres», garantissant davantage l’image et la crédibilité de l’Institution. S’il m’était donné d’attribuer des appréciations à ce dernier groupe, je lui affecterais, sans exagération, une note à faire honte à un âne. En définitive, la présente législature semble être du mauvais côté de la barrière, comme si quelqu’un a tourné le verrou de la réussite dans le mauvais sens pour déstabiliser le système parlementaire. Pour s’en convaincre, il suffit de jauger la portée des interpellations : aucun suivi, aucun effet ! Le peuple qui a servi de rampe de lancement pour votre accession au Parlement, attendra jusqu’au dernier jour de votre mandat que lui soit renvoyé l’ascenseur.

Mesdames, Messieurs, Honorables Parlementaires, pour finir, je voudrais, au seuil de cette nouvelle année 2009 et au crépuscule de votre mandat, vous présenter mes vœux les meilleurs et mes encouragements afin de terminer en beauté votre législature, la présente correspondance aidant. Faites en sorte que l’Etat ne soit pas un problème mais plutôt une solution. Je ne désespère pas de voir, aussi modeste soit-il, le degré de crédit que votre illustre Institution accordera à mon écrit.
Daignez agréer, Mesdames, Messieurs, Honorables Parlementaires, l’assurance de ma haute considération.

Ampliations

  • Premier Ministre
  • Ministre de l’Environnement, de l’Eau et des Ressources Halieutiques
  • Ministre de la Santé Publique
  • Ministre des Mines et de l’Energie
  • Ministre du Commerce
  • Secrétaire d’Etat à l’Economie et au Plan, chargée de la Micro-Finance et de la Lutte contre la Pauvreté
  • Secrétaire d’Etat à l’Agriculture, chargée de la Formation Professionnelle et de la Sécurité Alimentaire
  • Ministre de la Communication Porte-parole du Gouvernement
  • Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité
  • Ministre des Finances et du Budget
  • Ministre Secrétaire Général du Gouvernement, chargé des Relations avec l’Assemblée Nationale
  • Association pour la Défense des Consommateurs
  • Le Progrès
  • Le Temps
  • L’Observateur
  • Notre Temps
  • N’djaména Bi-Hebdo
  • LTDH
  • ATPDH
  • APLFT

CAMAN BEDAOU OUMAR
Démographe – Géographe
BP 5163 – N’djaména
Tél : 631.56.00
E-mail : obcaman@yahoo.fr


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