Tchad, Lançons le Débat.

Depuis nos deux derniers articles (L’UFR face aux indignes aboiements et des tirs dialectiques et UFR: Que des pamphlétaires infatigables donnent la chance de succès à l’Union des Forces de la Résistance ) publiés sur différents sites tchadiens, beaucoup de tchadiens, frères, amis et adversaires politiques ont envahi les espaces pour apporter soutiens, critiques, conseils, insultes et questions. Nous avons lu les remarques, insultes et critiques avec un esprit sportif et avions promis revenir sur le débat avec un article qui apporterait une réponse à chacun. Je suis content qu’un exercice démocratique commence à prendre racine chez la grande majorité.

Dans les lignes qui suivent, je tenterai d’apporter quelques éléments de réponses aux inquiétudes des uns et aux attentes des autres sans m’attarder sur des injures que j’ai fini par m’y habituer.

Depuis des années nous avons essayé à travers un modeste site internet (tchadforum.com) de contribuer à réunir les éléments, les rudiments d’un art de la paix en partant de l’idée que cet art existe, enraciné dans l’expérience humaine, mais éparpillé aux quatre coins des mémoires des tchadiens. Et nous nous sommes mis en tête d’assembler progressivement ces morceaux épars, de les mobiliser au service de ceux qui sont mis par l’histoire au défi et en demeure de les aider à construire leur propre paix, de mettre fin si possible à l’engrenage de la haine.

Oui, nous disons qu’il y a pour construire la paix des choses à savoir et à transmettre. Que faire de l’expérience des autres ? A quel moment est-elle utile ? Avant, pendant, après ? Nous avons découvert qu’il n’y a jamais de bon moment pour préparer la paix. Avant le cessez le feu, c’est trop tôt, chacun cherche à l’emporter sur l’autre et cette passion efface la perspective de l’avenir. Et après le cessez le feu, c’est trop tard pour réfléchir. Les urgences sont là qui se pressent: les réfugiés, les infrastructures, l’état à reconstruire, l’alimentation à assurer, l’économie à remettre en marche. Le court terme, une fois encore, dans sa course effrénée, efface le long terme. Alors il faut, de l’intérieur ou de l’extérieur, arriver à créer ces moments privilégiés où l’on peut suspendre provisoirement le temps pour penser l’avenir, pour penser la construction de la paix.

Nous avons, avec nos modestes moyens, tentés à plusieurs reprises de créer ce moment suspendu où tout est possible, où l’on peut écouter les coeurs et se mettre à rêver l’avenir.
L’internet est venu nous inviter à prendre part à ce moment longtemps attendu.

L’appel à la rescousse lancé par certains esprits éveillés comme Enoch Djondang ou Joseph le Mineur m’obsède aussi. Cet appel n’est pas celui qu’un pays pauvre et aux abois comme le Tchad peut adresser à M. Strauss Khan du Fonds monétaire international (FMI) ou à la Banque mondiale. Ce n’est pas non plus le tocsin que Barack Obama, l’actuel locataire de la Maison Blanche entend à sa porte. C’est le Tchad, en proie à toute la désolation qui répercute sa détresse dans la conscience même de ses citoyens que nous pleurons tous chacun à sa manière et avec ses émotions et ses aspirations.

Après la 48e proclamation de sa République, les tchadiens ne peuvent éluder les questions d’un drame qui fait terriblement mal. 48 ans après l’indépendance, un fait majeur de l’histoire politique et culturelle des civilisations, le Tchad est figé au-dessous du seuil de la misère absolue. Ses jours et ses travaux sont englués dans la violence civile, l’instabilité politique, la mauvaise gouvernance et l’amoncellement des épreuves dans beaucoup des foyers.

Dans l’opinion mondiale, l’hapax tchadien est souvent décrit comme une malédiction ou une tragédie sans fin.

Plusieurs millions de tchadiens sont coincés à vie dans leur impossibilité d’être un jour eux-mêmes. Dans cette situation catastrophique, il ne faut pas demander au FMI ou à la Banque mondiale, à l’ONU ou aux puissants membres du G8 de réagir en lieu et place des citoyens tchadiens. Il incombe d’abord aux tchadiens, dans un sursaut vital jamais vu, d’inventer la stratégie collective susceptible de retenir durablement la solidarité des centres influents de l’aide internationale. Les premières mesures d’entraide et d’assistance à personne en danger doivent surgir au préalable des grandes réserves de foi, ces grands silos de force où les peuples, dans les moments critiques, puisent le courage de s’assumer eux-mêmes et de forcer l’avenir. Une percée dans la voie du progrès n’a de chances de succès que si elle s’appuie préalablement sur la mobilisation du peuple tchadien.

Aujourd’hui, le Tchad est placé devant l’exigence de la refonte radicale de sa symbolique de résistance au malheur. Le pays s’est présenté sur une mauvaise pente pour démarrer son développement politique, économique et Social depuis son indépendance.

48 ans après, nous n’arrivons pas à nous déprendre d’une idéologie régressive et déréalisant dont la fonction clanique tient notre destin enfermé dans la seule logique délétère de la violence. Une violence contre son prochain, son pays, son éducation
.
On pille le pays de toutes ses ressources, on tue l’ambition de la jeunesse et on se met tous sur le point de départ d’une course à l’enrichissement facile comme l’a su bien dit Mr. Joseph.

Il y a lieu de s’interroger avec rigueur sur les circonstances exceptionnelles de sortie de cette crise qui ont marqué le Tchad depuis 48 ans. Beaucoup d’entre nous ont formé des cellules de réflexion, d’autres ont rejoint les partis politiques et les mouvements politico-armés, certains ont préféré des bouts de phrases pour aborder et jeter les jalons de sa résolution. Pour ma part, J’y vois une occasion historique que l’ensemble de la classe politique, au-delà des clivages idéologiques, n’aurait jamais dû laisser partir en fumé: La Conférence Nationale Souveraine! Cette année-là, le Tchad est passé tout près d’un retournement décisif de sa tragédie. Pour la première fois de son histoire, le pays sortait de son isolement diplomatique, la sorte de mise en quarantaine de sécurité que le concert des nations civilisées nous imposa. Notre chaos cessait d’être présenté comme une triviale affaire d’arrière-cour coloniale entre les enfants du Tchad. Un débat au grand jour soumettait le cas du Tchad à l’examen des Etats membres des Nations unies.

Dans ce forum démocratique, notre malheur était étalé dans tous les sens. Il était également montré sous toutes les coupures dans les principaux journaux et sur les écrans de télévision de la planète. Le Tchad bénéficiait soudain de la compréhension, voire de la sympathie, de l’opinion publique mondiale. Une panoplie d’atouts politiques, culturels, moraux, matériels apparaissait à son horizon. Il allait pouvoir compter sur une aide financière évaluée à plusieurs centaines de millions de dollars pour se développer si on restait dans l’esprit du cahier de charges.

Mais hélas! Le gouvernement qui résultait de cette conférence si bien ménée était encore une oeuvre politique de bas étage. Pour garder le culte de la terreur, il fallait un proche du pouvoir ou un homme de la mouvance présidentielle. Fidèle Moungar promit de « gouverner autrement ». Il voulait tout mettre en œuvre pour rassembler les forces vives de la nation au service de l’Etat de droit et de démocratie dont le Tchad est en quête depuis ses premiers pas glorieux et incertains de 1960.

Au lieu de bondir comme un seul patriote sur l’occasion inespérée offerte par cette conférence, les tchadiens, se sont émiettés en millions d’interprétations différentes de leur tragédie. Tout à nos haines fratricides, nous avons encore manqué le rendez-vous historique, en livrant les chances d’émancipation du pays aux ornières de l’incompréhension suicidaire de soi.

Aucun groupe d’hommes depuis cette date n’a eu donc le devoir sacré d’inverser la symbolique de la résistance du Tchad à l’oppression que la problématique clanique a truquée.
L’omniprésence dans les mentalités tchadienne des options de la prétendue clan, éthnie, et de l’improbable religion, devait occuper dans la société les rôles qui reviennent à l’Etat, au droit, à la laïcisation du savoir et des comportements, comme aux libres initiatives de l’économie marchande.

Tout l’héritage politique du développement du Tchad s’est ainsi congelé jusqu’aujourd’hui dans une figure tragiquement légendaire. Les politiques tchadiens, ont conditionné négativement l’idée que les tchadiens se font d’eux-mêmes. Le naufrage des opérations de la modification de la constitution aux fins politiques a mis les tchadiens en demeure de vouloir et de réussir quelque chose d’impossible contre le sort, contre l’histoire, contre la Nature !

C’est pourquoi à mon avis, il est temps de s’arc-bouter stoïquement à la mobilisation des silos d’intelligence, de savoir-faire, de sagesse, de foi consensuelle en un peuple dont la force de création a fait ses preuves à travers les données vitales de sa tragédie même.

Nous pouvons changer le Tchad pour le bonheur de tous les tchadiens. Peu de pays du continent Africain, confrontés 48 ans durant à des erreurs tragiques, à des vicissitudes spectaculaires, ne sont parvenus, comme le Tchad, à maintenir un haut niveau de résistance culturelle au lourd héritage de la crise politique, dans le même temps où ils échouaient totalement à organiser les institutions de la modernité républicaine et démocratique. La culture tchadienne n’a pas connu la panne, l’arrêt pathologique de fonctionnement, qui aura été le sort de l’Etat, du droit et de la justice. Du point de vue culturel, l’on aurait pensé un pays inéxixtant mais malgré le chaos politique et social, toujours prédominant sur les aspirations démocratiques, on a affaire, dans les arts et la littérature, à une heureuse transmutation esthétique des échelles du malheur quotidien. Les grand-frères Djekery, Koulsy, Nocky, Ouaga-Ballé, Bichara, et beaucoup d’autres jeunes comme Kodbaye, Kaar Kaa Sonn, etc, ont marqué, aux yeux du monde entier, l’éblouissante révolution littéraire de même que les productions musicales et théatrales. Des talents de peintres, de musiciens, de poètes et d’écrivains de premier ordre permettent aux créations de supporter la comparaison avec les triomphes les plus indiscutables de l’art africain.

Faisant admirablement fi des rhétoriques d’imitation académique des modèles importés, en riposte à l’expérience atrocement clanique, les créateurs tchadiens ont couru avec éclat l’aventure de la souffrance sans fin, ainsi que l’ivresse solaire de vivre qui tente de la sublimer sur un bout de terre illuminé et enclavé au-dedans de sa solitude d’Etat sans nation… et de société sans Etat.

Qui est « libérateur » s’interroge Enoch Djondang. Faudrait-il en avoir un si nos gestes et actes ne sont que des jugements et des recyclages des passés lointains face à un pays saisi à la gorge par l’illusion ?

Le Tchad est-il prêt à engager son peuple martyr, sa meilleure richesse naturelle, son précieux matériau humain, dans une remontée jamais vue? Ayant manqué le train de l’Etat-nation, seul le Falcon du développement mondial a des chances d’atterrir pour offrir aux tchadiens la possibilité du premier voyage démocratique de leur histoire. Mais comment faire?

Dr. Félix Ngoussou
Représentation du RFC-USA
fngoussou@yahoo.fr


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