Lutte contre la pauvreté au Tchad : Si on provoquait l’élite tchadienne !

L’extrême pauvreté du Tchad, dans sa dimension monétaire, n’est qu’une des conséquences logiques d’un très faible développement économique. Pourtant, il faudrait se garder de croire que l’accession à un certain niveau de développement s’accompagnera automatiquement d’une réduction, dans une juste proportion, du nombre des pauvres. La raison tient au fait qu’il existe des politiques qui génèrent des résultats spectaculaires pour des couches privilégiées des populations mais qui s’avèrent paupérisantes pour les autres. La littérature économique actuelle a le vilain défaut de se focaliser sur les indicateurs de croissance sans se préoccuper des coûts sociaux de celle-ci. Souvent les économies des pays se portent mieux tandis que les conditions de vie des populations s’empirent désespérément.

En fait, à quoi sert-il d’avoir 0.6% de croissance du PIB (2007) si le nombre de naufragés économiques dans le pays augmentent dans une proportion égale ou supérieure ? Les politiques de développement viables, en vérité, sont celles qui font justice aux populations en veillant à ne pas prioriser les mesures de l’activité économique sur celles du bien-être.

La recherche du développement, dans le contexte d’une extrême pauvreté, met souvent les décideurs devant un monstrueux dilemme. A partir d’un certain seuil, la pauvreté génère à profusion tout ce qui constitue une entrave au développement économique : l’insécurité, l’instabilité, la dégradation de l’environnement, le manque criant de ressources humaines etc. On ne peut pas lutter efficacement contre ces maux sans, en amont, mener une attaque frontale contre la pauvreté elle-même. Mais, comment vaincre durablement la pauvreté sans une politique de développement économique efficace.


La monstruosité de ce dilemme est telle que les responsables se doivent de se demander s’il n’existe pas un niveau critique de pauvreté au-dessus duquel aucun développement n’est possible. Cette interrogation n’est ni pour arriver au constat de l’impossibilité où nul n’est tenu, ni pour exonérer les responsables de leur responsabilité et non plus pour condamner éternellement les pauvres dans leur extrême misère. Elle est plutôt un élément motivant pour les élites afin qu’elles ne laissent pas la situation se détériorer indéfiniment.

Réussir le développement économique dans un milieu extrêmement pauvre n’est pas exactement comme faire pousser du riz sur les collines du Tibesti, mais c’est une entreprise qui comporte de grandes difficultés que les décideurs ont intérêt à ne pas sous-estimer. Et, face à ces difficultés, il faut savoir faire preuve d’intelligence, de pragmatisme et de persévérance.

De l’intelligence, il le faut pour différencier les interventions à courte vue de nature palliative de celles qui peuvent produire des effets durables.
Du pragmatisme, il le faut pour faire preuve de réalisme et rejeter toute forme de patriotisme folklorique car en situation d’extrême pauvreté, un pays n’a jamais les moyens de promouvoir son propre développement économique et doit miser en partie sur une solidarité internationale agissante.
Enfin, de la persévérance, il le faut pour continuer à travailler avec opiniâtreté, en dépit des critiques destructrices de ceux que les intérêts personnels ont rendu myopes, car les politiques viables ne produisent pas souvent les résultats escomptés dans l’immédiat.

Dans le contexte de pauvreté extrême, la problématique du développement économique ne se laisse pas cerner n’importe comment. Sa plus grande difficulté tient au fait que sa compréhension requiert une certaine originalité qui ne sont pas toujours à la porté des décideurs, car elle est le résultat d’un effort soutenu de réflexion que ces derniers ne sont pas forcément disposés à faire. En matière de développement, aucun individu ne peut prétendre, à lui seul, détenir la méthode ou la stratégie adéquate. C’est un puzzle qui fait intervenir tellement d’éléments qu’il faut se mettre à mille pour en dégager la solution.

Dans cette optique, ce texte n’est qu’une proposition en vue d’alimenter la réflexion des acteurs, des décideurs et de tous ceux qui sont intéressés par cette problématique. Elle part de ce postulat : la pauvreté, dans ses multiples dimensions, ne se combat qu’avec une combinaison de tout ce qu’elle contribue à détruire ou ne permet pas de construire. Ceci apparaît paradoxal à première vue, mais elle est d’une troublante véracité. Par exemple, N’est-il pas vrai que la pauvreté extrême, avec son cortège d’effets néfastes, met en péril les investissements ? Pourtant c’est de l’investissement massif qu’il faut pour la combattre. D’un autre côté, le mécanisme de fonctionnement des trappes à la pauvreté peut aider à comprendre la logique qui sous-tend cet étrange postulat. Comment les paysans et les éleveurs d’un pays comme le Tchad s’enlisent-t-ils, généralement, dans la pauvreté ? Exclus et non encadrés, ils vivent uniquement de ce que leurs lopins de terre ou le vente de leur bétail peuvent produire. L’importance de leurs productions dépend en grande partie des aléas saisonniers et des caprices de la nature. Une insuffisance de pluie entraîne irrémédiablement la perte des récoltes et pour survivre, les paysans n’ont d’autre choix que de recourir à la production du charbon de bois. Ce qui entraîne le déboisement et à moyen terme l’érosion des sols. De plus, le taux de fertilité des pauvres dans un pays comme le Tchad induit une croissance démographique qui augmente la pression sur les ressources existantes, les surfaces cultivables et, par conséquent, entraîne la baisse continue de la production agricole. Il en résulte un affaiblissement de l’économie paysanne et l’enlisement des paysans dans un cercle vicieux de la pauvreté. Vue de cette manière, que faudrait-il faire pour sortir la paysannerie tchadienne de la pauvreté ?

Le postulat ci-dessus fournit un cadre de réflexion assez intéressant sur cette question. On peut examiner d’autres trappes à la pauvreté dans les milieux urbains et on pourra toujours faire le même constat.

Les villages, les mornes arides et les savanes désolées constituent des espaces de misère dépourvus de toute forme d’infrastructure. Là, il y a des gens qui survivent mais ne vivent pas, des gens qui ont une existence au sein du pays mais pas de citoyenneté. Ce sont des électeurs mais pas des gens prêts pour la démocratie. A eux seuls, ils représentent plus de 70 % de la population tchadienne et ils sont réduits à l’état de minorité par les élites politique et économique. Leur situation de dénuement extrême menace l’existence même de la nation. En signe de clairvoyance, on se doit, donc, de concevoir une stratégie de développement qui leur rendra leur dignité et leur citoyenneté perdues.

Cette stratégie de développement doit partir d’une politique systématique de lutte contre la pauvreté qui peut garantir à terme une stabilisation de notre société et mettre le pays sous les rails d’un processus de démocratisation réelle. Elle doit s’articuler autour de trois axes : Pauvreté/Stabilisation, Pauvreté/ Démocratisation et Stabilisation/Démocratisation. Stabilisation et Démocratisation sont à prendre dans leur triple aspect économique, politique, et social. En tant que tel, la stratégie de développement se trouvera au coeur d’une problématique à trois dimensions comme répertorié ci-dessus.

Stabilisation/ Pauvreté


C’est un lien de causalité opérationnelle, en ce sens qu’une bonne politique de stabilisation doit nécessairement s’accompagner d’actions visant une diminution substantielle de la pauvreté. Il n’existe dans le monde aucun pays abritant une société ayant une proportion de plus de 70% de pauvres et qui jouit d’une stabilité sociopolitique ou économique. Stabilité et pauvreté sont deux choses qui ne font pas bon ménage. Et ce n’est pas un hasard si, de nos jours, l’instabilité politique est plus criante sur le continent africain que partout ailleurs. Du reste, la relation causale entre stabilité et pauvreté suscite des débats, non sous cet aspect évoqué, mais de préférence sur le sens de la causalité. Certaines écoles de pensée affirment que c’est la pauvreté qui engendre l’instabilité, tandis que d’autres disent le contraire. Il n’y pas d’évidences empiriques permettant de trancher en faveur de l’une ou l’autre des deux affirmations opposées, mais ce qui est certain c’est qu’il y a des politiques économiques qui sont à la fois paupérisantes et de nature à alimenter les tensions entre les couches sociales, donc, susceptibles de générer de l’instabilité. Vue sous cet angle, les décideurs doivent recourir à des politiques économiques qui permettent de faire d’une pierre deux coups, c’est à -dire de réduire la pauvreté et de faciliter une certaine détente entre les diverses composantes de la société par la réduction des inégalités.

Une politique de stabilisation priorisant l’aspect économique peut s’avérer paupérisantes et peut contribuer à alimenter l’instabilité. Sans recourir à des artifices théoriques, considérant la politique de stabilisation économique appliquée par les gouvernements successifs tchadiens depuis plus de 18 ans. Les technocrates libéraux qui gèrent l’économie du pays se félicitent de maîtriser l’inflation, de diminuer le déficit budgétaire et de poser les bases pour un retour à la croissance économique. Mais à quel prix ? On peut constater que plusieurs milliers de gens ont perdu leurs emplois (STT, SONASUT, Coton Tchad….) que les démunis du pays sont livrés à eux-mêmes faute de politique sociale en leur faveur, qu’on a réduit substantiellement les dépenses sociales, que des catégories professionnelles comme les professeurs contractuels n’ont pas droit ni au bonus, ni à douze mois de salaire. On constate aussi que les impôts directs ont augmenté de manière fulgurante.
De plus, la croissance économique sans création d’emplois ne peut conduire qu’à l’augmentation des inégalités dans le pays, alimenter les frustrations des laissé-pour-compte, provoquer la radicalisation des positions politiques et, à terme, l’instabilité sociopolitique.

Pauvreté/ démocratisation

C’est un lien de causalité de nature tautologique et, dans un sens comme dans l’autre, il renvoie à un problème d’accessibilité. Lutter contre la pauvreté c’est ouvrir les voies d’accès à l’exercice du pouvoir politique, aux espaces de création de richesse, aux facteurs de production et à la promotion sociale. C’est combattre la pauvreté monétaire, la pauvreté des conditions de vie et la pauvreté des capacités. Un vrai processus de démocratisation doit, dans sa composante politique, poser le problème de l’institutionnalisation, des formules d’accession au pouvoir et du principe d’alternance. Dans ses composantes économique et sociale, il doit résoudre les problèmes relatifs à l’équité ou à l’égalité des chances et faire la promotion de la justice sociale et de l’inclusion. Le lien de causalité entre démocratisation et la lutte contre la pauvreté est tel qu’il y a même moyen d’établir une bijection mathématique entre les divers éléments des composantes qui s’y rattachent.

La pauvreté extrême du peuple tchadien est avant tout et surtout un problème de concentration des moyens, des facteurs de production et des richesses. Elle est la conséquence d’une anti-démocratie pratiquée par des élites éprises d’un modèle de société fonctionnant sur fond de monopole. On s’arrange pour que l’éducation, la formation supérieure, la gestion des ressources du Tchad soit l’affaire d’une minorité de la classe moyenne, laquelle se met au service d’un petit clic détenant la richesse du pays. Et, dans le milieu politique, ces deux minorités s’allient pour exercer le pouvoir contre la masse. Il en résulte une conception déformée de la chose économique nationale et l’instauration d’un « pouvoir privilège » en guise d’un « pouvoir service ».

Il faut démocratiser pour casser ces monopoles générateurs d’inefficience sociale, d’exclusion et d’anti-démocratie. Cette démocratisation doit être menée de pair avec une stratégie globale de lutte contre la pauvreté visant à un retour, pour la masse, à la dignité politique, sociale et économique dans un délai raisonnable.
Le plan de développement approprié pour le Tchad, serait celui qui permettrait d’articuler harmonieusement, la lutte contre la pauvreté, la démocratisation et la stabilisation. La pauvreté n’étant que le symptôme le plus éloquent de l’anti-démocratie, il faut croire qu’une vraie politique de démocratisation permettra de la combattre durablement.

Stabilisation/Démocratisation

La liaison démocratisation/ stabilisation se pose dans notre cadre d’analyse comme l’émanation ou la résultante d’une bonne opération réussie de la lutte contre la pauvreté et la recherche de la démocratisation. Cette liaison s’obtient par transitivité mathématique à partir du lien de causalité opérationnelle (Lutte contre la pauvreté/stabilisation) et du lien d’essence tautologique (Lutte contre la pauvreté/démocratisation). Bref, en milieu extrême pauvreté, une démocratisation réussie et axée sur des actions visant la lutte contre la pauvreté finira par se traduire par une stabilisation globale de la société.

En fait, la stabilisation politique, économique et sociale pour soi, comme les Nations Unies prétendent le faire ne rimera absolument à rien. Le galvaudage à la mode tend à faire croire que stabilité est égale au désarmement (armes à feu, armes de guerre) et au nom de cela l’Union Européenne par la mission de l’Eufor vient de dépenser une bonne rondelette somme d’Euro à l’Est du Tchad sans résultats. Pourtant, avec ce même montant on pourrait entreprendre des activités génératrices d’emplois productifs en faveur des couches défavorisées. Le pays manque d’infrastructures éducatives, sanitaires et agricoles, pourquoi se permet-on de dépenser autant d’argent dans des opérations cosmétiques comme celles entreprises au cours des deux dernières années ? Les technocrates qui nous dirigent et les experts de l’ONU et ceux de l’Union Européenne savent-ils en quoi consiste une mission de stabilisation dans un pays caractérisé par de scandaleuses inégalités et une pauvreté extrême ?

Cette réflexivité stérile stabilisation pour stabilisation du mandat de l’Eufor est à l’avantage des experts internationaux comme les Bernard Kouchner et autres qui veulent utiliser la misère du pays pour s’enrichir. La société tchadienne, dans sa grande majorité ne gagnera absolument rien car l’approche utilisée ne permettra jamais une stabilisation réelle du pays. Il y a lieu de sortir de ce stéréotype en forçant les responsables et les élites à assumer leur responsabilité.
On doit faire de son mieux pour renégocier le contenu du mandat de la mission onusienne au Tchad, en en profitant pour donner une substance à sa mission. La stabilisation devra être acceptée dans son triple aspect sociale, économique et politique et l’Union Européenne comme les Nations Unies doivent rendre public un plan d’actions articulé autour de ces trois facettes. Le gouvernement devrait établir des indicateurs permettant de mesurer périodiquement la performance de la mission et de produire des recommandations pertinentes auprès du secrétaire général de l’ONU ou du Conseil de Sécurité. Dans cette optique, l’Eufor ou son remplaçant se retrouverait face à un devoir de résultats envers à la société tchadienne.

Pour remettre le Tchad sur les rails du développement, il ne suffit pas d’invoquer les dieux néolibéraux et appliquer les vieux clichés expérimentés au Rwanda, au Congo ou au Libéria. Le Tchad n’a su rien tirer des occupations des différentes opérations Françaises de 1960 à nos jours, justement à cause de la persistance des occupants à administrer à l’économie du pays des formules préfabriquées. Si en 2010, on veut que les choses s’améliorent on devra sortir des sentiers battus et faire preuve d’un peu d’originalité. Et, pour ce faire, les élites du pays ne doivent plus se limiter à tirer leur épingle du jeu, mais s’évertuer à faire des propositions et à participer activement dans les prises de décisions en matière de développement.
Les occupants ont leur agenda, c’est normal. Nous autres tchadiens devons avoir le nôtre et celui-ci doit traduire une volonté irrépressible de sortir le pays du bourbier le plus rapidement possible. Et, c’est une preuve de patriotisme supérieur, dans cette conjoncture particulière, de chercher à trouver un juste compromis entre ce que nous voulons pour le pays et ce que veulent les occupants dans la défense de leurs intérêts.

L’extrême pauvreté réduit considérablement notre marge de manoeuvre en nous privant des ressources nécessaires au développement durable du pays et ce serait suicidaire de notre part de nous replier sur nous-mêmes. C’est aussi vrai qu’en ces temps de grande détresse, nous avons l’impression d’avoir tout perdu, mais au moins, rappelons- nous qu’il nous reste la possibilité de faire preuve d’intelligence. Donc, manifestons notre intelligence en élaborant des propositions rationnelles et en oeuvrant à tue-tête pour qu’elles soient prises en compte. Les élites du pays n’ont pas droit ni à la passivité ni à la résignation et même si un quelconque plan viserait à terme leur disparition elles devront disparaître en luttant et en travaillant pour le bien-être du Tchad.

Dr. Félix Ngoussou
fngoussou@yahoo.fr
Tchadforum.com


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