La manifestation de la Vérité est une condition préalable et même préjudicielle à la restauration de la Justice et de la Paix au Tchad

En cinquante années d’existence, le Tchad n’a toujours pas une Histoire officielle. Pour la énième fois, les bonnes choses auraient toujours commencé avec un changement de régime, reléguant le passé aux gémonies. Chacun a prétendu avoir été le pacificateur, le libérateur, celui qui a rétabli la paix, l’unité, la concorde nationale ? Et pourtant, il n’en est rien par les faits qui démentent aussitôt ces assertions officielles. Le temps d’asseoir les bases du régime, la marmite a déjà explosé, répandant les lots de haines, de préjugés, de violences, de peur et de victimes à travers le pays. De Tombalbaye à Déby, il n’y a pas eu une évolution mentale notable chez les élites tchadiennes. Ainsi le Tchad reste presque le seul pays africain où une frange importante de l’élite préconise encore le recours aux armes comme solution, et non pas comme moyen de règlement de l’imbroglio politique persistante.

Nous précisons le sens de cette dernière affirmation : la lutte armée comme moyen, au regard de l’histoire des luttes de libération ou d’émancipation, suppose qu’une idéologie et un projet de société a été déjà brandi par la fraction mécontente ; donc le recours aux armes n’est qu’un moyen provisoirement préconisé et secondaire en importance dans les propos des mécontents, et qui s’arrête dès que la cause est entendue. Mais la lutte armée, en tant que solution, c’est ce qui se pratique depuis toujours au Tchad, en l’absence d’idéologie et de projet de société, en l’absence de culture du dialogue et de la communication, l’écrasement ou la soumission de l’adversaire justifie le bien-fondé de la lutte pour ceux qui l’ont engagé. Cette tendance n’est pas loin de la logique terroriste qui agit sans visage sur des innocents et lâchement, sans avoir le courage de présenter publiquement son projet de société. Dans un cas comme dans l’autre, la « victoire » n’est que le départ d’une nouvelle oppression organisée qui pourrait être plus terrible que celle qui viendrait à être renversée.

Les systèmes politiques qui se sont succédé et complété en barbarie au Tchad, fonctionnent comme un levier de puits qui n’a que deux mouvements, haut et bas. En effet, à la première étape intervient la volonté de s’accrocher au pouvoir et de le personnifier. Cette attitude produit nécessairement son antidote, le refus et la révolte d’autres courants. Alors, une politique d’exclusion et de répression se met en place, avec la promesse qu’on en viendrait à bout des mécontents, grâce aux moyens de l’Etat. Ainsi, des institutions telles que la police, la gendarmerie ou l’armée seront déviées de leur vraie nature et de leurs missions régaliennes pour entrer dans le jeu de soutien aux aventures politiciennes individuelles. Bien sûr, en leur sein, l’esprit de corps classique sera remplacé par l’esprit de clan dominateur. Entre-temps, les mécontents iront se vassaliser auprès de parrains extérieurs dont l’intérêt n’est certainement pas le bien-être et le développement du Tchad. Le temps que tout cela dure, sous un régime, à la fin le compte est amère : des milliers de personnes tuées, torturées ou portées disparues, exilées ou déplacées, mutilés des champs de bataille fratricides, aucun progrès social, davantage d’exclusions et de haines entre composantes sociologiques qui n’avaient pourtant aucune raison de s’affronter violemment, des actions de développement abandonnées, une misère plus criarde, l’insécurité, l’anarchie et l’arrogance en partage au quotidien…

Ce qui est surprenant, c’est comment depuis Tombalbaye ce schéma se maintient, détermine les mœurs politiques et la moralité publique, reçoit encore l’adhésion des élites ? Une tentative de réponse serait que, en dehors des dinosaures politiques qui tirent les ficelles, les autres Tchadiens n’ont pas le temps de réfléchir sérieusement à ce qui leur arrive. Ils sont placés dans des conditions telles qu’ils continuent à avoir peur de leur ombre, même en exil. Combien aujourd’hui croient mener une vie tranquille dans leur pays d’accueil, sans réaliser le fossé grandissant entre leur vie et la réalité du pays d’origine ? Quand il faudra revenir un jour, peut-être avec sa progéniture née en exil, ils n’auront rien de commun, malheureusement avec le milieu local : le choc sera tel que beaucoup choisiront de partir définitivement. Car ce n’est pas en ce moment-là qu’il faudra se poser les bonnes questions sur l’état du pays et les solutions. On a vu comment, il y a deux siècles, les pionniers s’étaient battus contre vents et marées pour conquérir et développer les espaces « sauvages » d’Amérique, et en faire ce grand pays qui fascine tout le monde ? Les Tchadiens n’ont jamais été responsables de leurs actes irresponsables et attendent toujours très lâchement que d’autres se peinent ou se sacrifient pour eux. Ils attendront longtemps… Combien de problèmes socioéconomiques locaux, pourtant simples, pourraient trouver de solutions rapides mais perdurent et pourrissent à cause de cette attitude collective passive et lâche ?

C’est ainsi que, si dans la recherche de solutions à la crise tchadienne, l’on excluait la question de l’accession au pouvoir provisoirement, pour aborder celles plus graves des tensions sociales et intercommunautaires (nuisibles à la volonté de vivre ensemble qui fonde un pays), ainsi que des crimes, les premiers constats après investigations seront affreux. L’on découvrira pourquoi il a été facile à chaque gouvernant d’opposer les uns contre les autres. L’on comprendra que les tortionnaires de la sinistre DDS n’étaient que le maillon final d’une chaîne de délation et de trahison très cultivée dans certains milieux ou groupes sociaux. L’on comprendra que, si la tête du système assume la responsabilité globale des crimes (dont les crimes imprescriptibles) et des disparitions forcées, elle a dû bénéficier du concours militant et intéressé de masses d’individus sans culture civique ni conscience qui s’en lavent les mains et seront prêts à recommencer avec un autre régime. Car, de ce que nous savons du système et de ses procédés, pour arriver à une situation de crime « politique » ou de disparition forcée, il faut au départ le travail des « mouchards » professionnels qui savent monter des scénarii imaginaires de complots de telle sorte que les échos en haut-lieu ne laissent le choix à autre chose qu’à l’élimination physique pure et simple, souvent sans preuve. La logique des gens de pouvoir étant que celui qui a tenté de vous renverser est votre ennemi à vie et que vous devriez tout faire pour l’éliminer, quand bien même il se serait rallié à vous ! Des fois, le temps de se rendre compte de l’erreur grossière, le cycle de révolte et de la vengeance est déjà déclenché ! C’est ce qui était arrivé à Hissène Habré en 1989 avec ses alliés « Béri » et qui aboutira à sa chute quelques mois plus tard, au grand plaisir de ses ennemis extérieurs qui n’attendaient que cette aubaine ! Cette logique exclut déjà toute possibilité de « réconciliation » véritable entre certains leaders politiques tchadiens, qui sacrifieront jusqu’au dernier de leurs partisans s’il le faut.

La multitude de trahisons qui ravagent les milieux politiques, politico-militaires, associatifs et coopératifs, l’impossibilité entre cadres tchadiens de se faire confiance jusqu’au bout de n’importe quelle affaire ou engagement, sont les signes évidents du pourrissement extrême de la moralité publique. C’est le nœud du problème qui empêche la mise en œuvre de tout processus de dialogue franc et inclusif, de réconciliation et de normalisation entre Tchadiens. Tellement que les gens se sont trahis, ont fait de faux jeux, ayant aussi causé des pertes en vies humaines, ils n’ont pas intérêt à se retrouver face à face pour que les vérités éclatent au grand jour. Alors, personne n’a vraiment envie d’un déballage du genre « Commission Vérité et Justice » au Tchad, le flou faisant l’affaire de beaucoup. Après tout, ce sera toujours une seule personne qui sera coupable de tous les crimes, ceux qui y auront contribué ne le seront pas et même seront prêt à recomposer le système criminel avec un autre ! Si cela a pu être possible depuis Tombalbaye, pourquoi rompre avec cet esprit criminel et sournois qui sert nos petits intérêts égoïstes et mesquins ?

Nous lançons un défi à toutes les élites tchadiennes de nous contredire et de démontrer que la paix sera possible et durable dans ce pays de troglodytes, sans une réhabilitation publique de la Vérité et de la Justice sur le passé ? Auquel cas, il n’y aurait vraiment pas de problèmes au Tchad et que nous serions en train de nous amuser…

Enoch DJONDANG


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