Timane Erdimi doit être capable de se hisser au niveau des aspirations populaires

Pour sa première déclaration officielle depuis les violents combats d’Am-Dam, le Président de l’UFR, Timane Erdimi, a choisi le 11 août. Tout un symbole qui impose quelques interrogations inspirées par une pure curiosité politique. Pourquoi cette date pour une première sortie officielle après la débâcle de la rébellion sous la direction du tout nouveau dirigeant de l’UFR ?

A l’évidence, le choix de cette date et le contenu du discours proposé à la lecture des citoyens procèdent d’une même logique : la dénégation soutenue de la qualité de chef d’Etat d’Idriss Déby « le méchant » et la volonté, non moins soutenue, d’inculquer aux Tchadiens le réflexe de percevoir Timane Erdimi comme un « Président de la République », politiquement meilleur, empli de valeurs humanistes, sauveur d’un peuple tourmenté par des décennies de guerres fratricides, etc.

Le choix de la date n’est pas un fait du hasard. Président d’un peuple de « résistants », chef d’Etat prédestiné désirant ainsi apparaître et être perçu comme tel, Timane Erdimi a choisi le 11 août pour s’adresser à son « peuple » afin de lui rappeler que cette date « marque la mémoire collective » en ce qu’elle symbolise « un tournant dans l’histoire du Tchad qui acquit son indépendance » après la colonisation française. Fait du hasard cette fois-ci ou opportune négligence de la Direction de la communication du palais rose, aucune déclaration du chef de l’Etat Idriss Déby rappelant la lutte pour l’Indépendance n’a été publiée sur le site de la Présidence du Tchad. Une omission qui renforce certainement l’image positive du « bon chef soucieux des aspirations de son peuple » que Timane Erdimi se fait de lui-même ou qu’il désire afficher aux yeux du peuple. Ainsi, en va-t-il de ce rappel introductif selon lequel « l’indépendance » est d’abord l’œuvre d’un peuple qui a combattu « une colonisation qui s’est caractérisée par sa brutalité et le manque de respect des droits élémentaires des Tchadiens ». Et Timane Erdimi, qui n’a jamais fait mystère de son aversion pour la françafrique, a entendu attirer l’attention des citoyens sur le fait que « l’indépendance » dont s’agit « n’a jamais été totale et le peuple continue à subir les séquelles d’une décolonisation tronquée qui n’a jamais consacrée l’exercice des libertés et de la démocratie ».

A s’en tenir à une approche superficielle, l’introduction du discours erdimiste se borne à un rappel historique dont il aurait pu, à la limite, faire l’économie. Admettons que la symbolique de l’époque choisie exigeait peut-être ce rappel. Mais, à pousser le dépeçage du texte plus au fond, la déclaration du Président de l’UFR traduit-elle une réalité perpétuelle, actuelle, dure, malsaine et incontestable : durant ces 30 dernières années, le peuple tchadien n’a jamais été aussi opprimé. Psychologiquement traumatisé, il a été violé dans sa chaire, dépouillé de ses biens, rendu mendiant par la méchanceté aveugle et la sauvagerie non pas du colonisateur blanc, mais de ses propres dirigeants noirs, vils et corrompus, avec à leur tête et au premier rang Idriss Déby Itno soutenu par une françafrique désormais ouvertement décomplexée.

Là ne s’arrête néanmoins pas l’intention qui a guidé Timane Erdimi à dénier à Idriss Déby sa stature de chef d’Etat en cette journée du 11 août. Rompant avec la très mauvaise habitude qu’il a de s’adresser uniquement à Idriss Déby et à la classe politique au pouvoir composée essentiellement de ses anciens copains, le Président de l’UFR (se voulant un destin national), adopte cette fois-ci une stature présidentielle servie par un ton plus solennel traduisant une réelle volonté de séduire le peuple dans son ensemble et plus particulièrement la jeunesse tchadienne. Dans cette déclaration épurée, garantie 0% plagiat, Timane Erdimi entend rendre justice à la jeunesse qui ne cesse de l’accuser d’avoir lui-même participé personnellement à l’instauration de l’injustice, au règne du népotisme et d’avoir favorisé l’avènement de la corruption institutionnalisée lorsqu’il était aux affaires.

Inspiré donc par les dénonciations récurrentes, et comme pour dire au peuple « je vous ai compris ! », le dirigeant de l’UFR se propose de « mettre fin à l’enrichissement illicite » et de rétablir ainsi « l’égalité » entre citoyens. A la jeunesse, il promet de s’engager dans un combat contre les « inégalités » en mettant fin « au temps où les nantis donnent les meilleures éducations à leurs enfants tandis que ceux des canuts subissent les conséquences désastreuses du pillage national et se contentent d’un enseignement au rabais ». Programme ambitieux, démagogique certes, que Timane Erdimi entend mettre en œuvre après avoir « débarrasser le Tchad de la bande mafieuse, inconsciente qui ne pense qu’à s’enrichir, tuer, piller et violer ». Et pour bien marquer la force de son indéfectible volonté de combattre Idriss Déby afin de réaliser ses multiples promesses, le Président de l’UFR demande à son « peuple de garder l’espoir de voir ce régime corrompu et sanguinaire prendre fin ». Pour cela, Timane Erdimi affirme officiellement que « l’UFR se prépare à attaquer de nouveau le fondement de ce régime et répondre aux aspirations de l’ensemble du peuple ». Pour une réelle « indépendance »?

Qu’à cela ne tienne, quelles conclusions faut-il tirer de ce qui, dans ce discours et dans l’époque de son prononcé, apparaît comme une curiosité dans le paysage politique tchadien ? Timane Erdimi prend-il désormais conscience que pour arracher une réelle « indépendance », le peuple a besoin d’accorder sa confiance à un homme politique fort, capable de comprendre sa douleur, d’entendre son cri d’alarme, de ressentir ses aspirations les plus élémentaires ; un homme politique qui sait dénoncer sans complaisances les forfaitures de ses anciens amis en les nommant ? Idriss Déby affirme sans rire qu’il n’y a pas de corruption au Tchad. Une déclaration qui renforce la douleur d’un peuple appauvri et rendu misérable par l’institutionnalisation de la corruption. Timane Erdimi lui répond que la classe politique est composée d’individus maffieux dont il faut vite se débarrasser. Cette réponse d’apparence banale est remplie de signification pour le peuple qui souffre parce qu’elle est prononcée par le principal adversaire d’un chef d’Etat faible, incapable de prendre des sanctions contre les plus véreux de ses collaborateurs, ignorant ainsi la douleur et l’injustice faites à ceux qui sont censés être ce peuple qui l’a élu à deux reprises.

On peut peut-être se féliciter de cette nouvelle orientation de l’UFR. La rébellion doit être capable de se hisser au niveau des aspirations de tout un peuple. Pour cela, Timane Erdimi doit dénoncer nommément la horde de mafieux qui a pris le peuple en otage et protégée par Idriss Déby. C’est comme ça, et comme ça seulement, qu’il pourra conquérir l’affection populaire sans laquelle toute lutte est vaine et tout régime, dirigé par Erdimi soit-il, sera contesté s’il verse dans le népotisme et l’ennoblissement des criminels.

Grégoire Moungoul
Moundou,Tchad
g.moungoul@yahoo.fr


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