Catastrophes naturelles et artificielles : les leçons d’Haïti

Depuis plusieurs semaines, le monde entier est sous l’émotion de la tragédie survenue à Haïti et qui aurait emporté des centaines de milliers de vies humaines, et durablement ruiné des centaines de milliers d’autres. C’est que Haïti est un cas de conscience qui peinait à être reconnu : victime de l’acharnement et de la rancune séculaire des pays anciennement esclavagistes (et qui se disent ‘civilisés’), pauvre parmi les pauvres, inclassable, Haïti sortira-t-il enfin de la vraie fausse ‘malédiction’ qu’on lui attribuerait ?

En faisant court, l’on peut affirmer sans se tromper qu’Haïti, comme n’importe quel pays d’Afrique, d’Amérique latine ou du Moyen Orient, ne pouvait échapper à ce drame. Un pays relativement développé tel que la Turquie, et ancienne puissance méditerranéenne pendant des siècles, avait connu il y a quelques années, les horreurs des tremblements de terre avec des bilans particulièrement élevés en victimes et en dégâts matériels. Alors que la Turquie pouvait atténuer ces risques, tant par sa puissance économique qu’en étant vigilante sur la mise en œuvre de sa politique d’habitat et d’urbanisation. Tandis que les bidons-villes de Port-au-Prince ne sont même pas comptés comme faisant partie de la carte urbaine ? N’eussent été leur nombre et leurs étendues, la lecture de la catastrophe survenue serait toute autre s’il ne s’agissait que des quartiers privilégiés de cette capitale sinistrée.

Tout en compatissant avec le peuple martyr haïtien, l’on devrait prendre en compte, au-delà de la phase d’urgence, la responsabilité des pouvoirs publics dans la planification et dans l’exécution des ouvrages publics et dans la délivrance et le contrôle des permis de construire aux particuliers, ce d’autant que le pays est dans une zone sismique importante et récurrente.

En revenant en Afrique et chez nous, pour connaître des drames de grande ampleur, l’on n’a pas besoin d’attendre des catastrophes naturelles : elles pourraient survenir à tout moment et partout ! Nous donnerons ici quelques illustrations :

  • Combien de temps une école, un hôpital, un pont, construit avec un mélange faible de ciment et de béton sur le reliquat de fonds qui reste d’un marché attribué dans des conditions irrégulières, et à des personnes techniquement et moralement douteuses, combien de temps cet ouvrage public-là tiendra avant de craqueler et de s’écrouler un jour subitement ? Une petite tornade, une inondation passagère, la circulation routière intense, et voilà les éléments déclencheurs d’une catastrophe planifiée par la corruption et par la concussion !
  • Et quand une telle catastrophe surviendra, l’on n’aura pas honte de demander à la ‘communauté internationale’ de compatir et d’intervenir, surtout que généralement le pays ne dispose d’aucune structure fiable de sécurité civile, de secours et d’intervention humanitaire, moins encore d’unité militaire spécialisée pour venir en renfort dans ce genre de situation ? Les victimes auront donc le temps suffisant pour mourir coûte que coûte !
  • On a l’habitude de ‘se ficher pas mal’ de ces perspectives macabres, une fois les comptes mafieux opérés et les publicités politiques ayant endormies la méfiance des citoyens ; cependant, qui pourrait prévoir le jour, l’heure et le lieu de la prochaine catastrophe ? Cela pourrait arriver même au moment où une haute personnalité serait en train de produire un show : le tintamarre et la pression exercée par la foule sur le faux ciment et béton agirait comme un détonateur et hop !!!
  • Il y a aussi ce que la sécheresse prolongée de ces dernières décennies est en train de former comme piège pour l’habitat en expansion : en effet, l’assèchement des lits des fleuves et des lacs dégage des terrains que les gens se disputent pour y construire leurs maisons, sans avoir consulté les oracles des cycles naturels. Chez nous, un adage dit que l’eau marque son territoire par la présence du roseau : même quand elle se serait retirée très loin, elle laisse en place le roseau qui ne sèche point. Mais l’homme imprudent et conquérant vient arracher le roseau, plante aquatique, pour bâtir sa maison à la place et sans précaution. Alors survint un jour la colère de la nature et le retour de cycle avec des pluies inattendues et tellement abondantes qu’en quelques heures, les eaux en furie surgissent de partout pour réoccuper leurs places initiales ! Trop tard pour les familles qui se trouveraient sur leurs passages, si elles trouvaient seulement le temps d’échapper à la noyade? Ce scénario catastrophe est probable dans la région du Lac Tchad actuel et dans nombre de localités riveraines de fleuves, mais personne ne l’imagine !

Pour terminer, nous disons que la responsabilité des hommes dans la prise de décision et dans la gestion des ressources publiques est centrale et devrait être étroitement encadrées par tout un réseau de vigilance citoyenne dans nos pays : pour nous éviter de figurer un jour comme victimes de l’inconscience de ces criminels économiques. En fermant trop vite les yeux sur les scandales, en feignant de les ignorer pour des raisons de protection d’intérêts ou de privilèges personnels, l’on risquerait de perdre brutalement et tragiquement sa famille, ses biens, ses proches, ses attaches, sans signal d’alarme, lors d’une catastrophe qu’on aurait contribué à programmer lâchement. Et plus la corruption et l’inconscience auraient atteint des ouvrages publics dans leur conception et dans leur réalisation, plus cette probabilité macabre sera grande et imminente, avec un nombre de victimes à la mesure de la démission collective ! Ce sera trop tard pour réclamer les têtes des auteurs et complices présumés des crimes économiques à l’origine de ces catastrophes qui n’auront rien de naturel !

Enoch DJONDANG


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