Le spectre du ‘Février’ tchadien : remember !

Parmi les mois de l’année qui ont l’habitude d’évènements de grande ampleur, ‘février’ est certainement celui qui cause le plus de frayeur aux Tchadiens de différentes générations. Non pas que ce mois corresponde à une phase climatique particulière, sauf ce mélange de chaleur et de fraîcheur ponctué par les vagues de brume sèche ? Nous allons partir de notre propre vécu pour tenter de percer ce mystère récurrent.

En février 1979, la tension politique et religieuse était vive entre les partisans du pouvoir du feu Général Malloum Félix (successeur de Tombalbaye) et ceux du FROLINAT-FAN de Mr Hissène Habré, symbole de la revanche des ‘nordistes’. Les camarades du lycée Félix Eboué de la capitale passaient plus de temps à se disputer qu’à suivre les cours. Il fallait quelque part que la vraie bataille se déclenche, ce qui sera le cas le 12 février 1979, quand deux groupes de lycéens se bagarrèrent : l’intervention de la police servira de prétexte aux combattants FAN à l’affût à 300 mètres de là de déclencher l’insurrection populaire sous la bannière de la défense des droits des musulmans ‘nordistes’ et de l’arabisme. Ce fut le premier effondrement de l’Etat tchadien républicain qui plongera le pays jusqu’à ce jour dans un cycle interminable de violence politique et d’instabilité.

En février 1991, nous voici réunis autour d’un Manifeste et d’un projet pour une ‘société de droit’ au Tchad, dans les locaux du PNUD à N’Djaména. Parmi les premiers signataires du Manifeste que nous avions proposé, il y avait des personnalités d’horizons et d’intérêts divers mais mues par la même conviction du « Plus jamais ça ! », entre autres : Abdoulaye Djonouma, Ngarmadjial Gami, Mme Aziza Baroud, Etienne Alingué, Ali Abbas Seitchy, Eric Dessandé, Guelbey Tagui Tchang, Mahamat Moctar Térap, Ahmet Mad-Toïngué, Laoukolé Jean-Baptiste, Rodou Ngrabé Ndôh, Kaya Whorr Gottingar, Samgue Soumla, Issa Djédély, etc. Ces personnalités étaient loin de se douter qu’elles venaient de poser un acte hautement salutaire pour la vie publique tchadienne pour le présent et l’avenir, en donnant naissance à un instrument de lutte, de vigilance et de conscientisation qui servira de garde fou à la gouvernance générale.

Et pourtant, cela n’était pas évident et ressemblait à de la folie, quand nous avions rédigé les manuscrits de ce mouvement dès le 07 décembre 1990, juste trois jours après le Discours historique « Ni or ni argent » du 04 décembre 1990 du Président du MPS, Idriss Déby Itno, promettant la démocratie et le respect des droits de l’homme aux Tchadiens ! Mais c’était peut-être une revanche sur ‘février 1979’ qui avait ruiné notre vie et le pays des Sao ?

Février 1992, soit un an seulement après les actes fondateurs posés, la situation dans le pays était catastrophique :

  • Nous n’avions pas encore fini avec la gestion pénible de la crise du 13 octobre 1991 (dit ‘complot Hadjéraï’) qu’éclatait l’affaire des quelques 300 goranes habréistes arrêtés dans la région du Maïdougouri (Etat du Bornou/Nigeria) entre octobre 1991 et février 1992 et déportés dans le secret au Tchad, où certains tel que le sinistre tortionnaire Mahamat Saker Bidon trouvera la mort ;
  • Nous mêmes, en tant qu’organisation jeune, nous fûmes frappés par l’assassinat de notre vice-président Me Béhidi Joseph, le 16 février 1992 entre 2h et 3h du matin et dont les assassins courent toujours : embarrassé par l’ampleur de la mobilisation internationale autour de cette affaire, le Ministre de la Justice de l’époque, feu Youssouf Togoïmi, écrira à la FIDH le 12 mars 1992 : « je tiens à vous assurer que le Président de la Ligue des Droits de l’Homme… a été reçu par le Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité Mr Ahmat Hassaballah Soubiane, ndlr, qui lui a fait une mise au point s’agissant de ses agissements qui sont contraires aux dispositions même du texte régissant la LTDH… (Article 2 : la LTDH est une organisation civile APOLITIQUE et non VIOLENTE…) Il a en effet été relevé plusieurs fois que le Président de la LTDH s’est servi de cette dernière pour tenir publiquement des propos incompatibles avec ses obligations statutaires et qui sont de nature à troubler la paix publique » [Lettre N° 183/MJ/CAB/92]. No comment !
  • Le 21 février 1992, ce même mois-là, une attaque du commissariat du 6e Arrondissement de la capitale par des anciens militaires ‘sudistes’ donnera le coup d’envoi à des vagues d’arrestations et de répression à N’Djaména et dans la zone sud du pays : la paix ne reviendra dans cette zone qu’à la veille de l’entrée dans l’ère pétrolière en 2002.

Les crises éclatées en février 1992, à elles seules engendreront les grands évènements dramatiques des mois et des années qui suivront : (i) les tentatives de revanche ‘gorane’, d’abord par feu Youssouf Toguïmi et le MDJT, puis par un autre ancien Ministre de la Défense et ancien du FROLINAT, Mr Mahamat Nouri avec l’UFDD, (ii) les nouveaux maquis ‘codos’ dans le Sud avec feu Ketté Nodji Moïse et le CNSPD, puis feu Laoukein Bardé Frisson et les FARF. Comme depuis le début, les associations de droits de l’homme se trouveront prises en tenailles dans la gestion de ces conflits meurtriers et inutiles !

Février 2008 : faut-il encore raconter ce qui s’était passé ce mois-là ? Même les enfants de trois ans vivant à N’Djaména en sont traumatisés ! Nous avions assez écrit là-dessus pour ne pas s’y attarder ! Sauf pour rendre un témoignage rétrospectif : en septembre 1990, nous avions effectué une mission d’Etat dirigée par feu Dr Ibni Oumar Mahamat Saleh, à l’époque Ministre du Plan, pour participer à la 2e CNUCED à Paris.

A cette conférence, intervenant après la Réunion franco-africaine de La Baule, la position des Etats africains sur la démocratie était attendue, y compris par la presse. Nous avions préparé un discours à notre Ministre dans lequel le Tchad acceptait la démocratie multipartite, position contraire à celle du Président Hissène Habré (cf. son itw fracassante à ‘Marchés Tropicaux’ en octobre 1990). Le Ministre feu Dr Ibni, non seulement ne modifia pas son discours, mais nous autorisa à le distribuer amplement à la presse. A notre retour, nous étions dans le collimateur de la DDS et, selon des fuites, nous devrions être arrêtés pour complot au courant décembre 1990 ; seulement, il y eut le coup de force du MPS!

Février 2010 : Après avoir été tétanisés par les violences de février 2008 et par les attentes du ‘quinquennat social’, les travailleurs retrouvent leur ardeur à la grève avec le coup d’envoi du puissant SET qui va paralyser une semaine durant les écoles publiques et privées du pays, conséquence prévisible du climat d’incompréhensions persistantes avec la Ministre de la Fonction Publique qui aurait une allergie symptomatique envers les syndicats représentatifs. Le volcan social se réveille et la politique des promesses réussira-t-elle à empêcher les coulées de lave ?

L’évènement le plus important de ce mois singulier : le Président Idriss Déby Itno débarque à Khartoum, au pays d’Oumar Hassan El Béchir ! Une surprise pour beaucoup d’observateurs, mais que nous avions bien prédit. La crise tchado-soudanaise a atteint son apogée et devra se muter, soit en crise résiduelle permanente et sans solution, soit en se résorbant elle-même. Les rébellions des deux pays ont bénéficié du niveau maximum de soutien de toutes sortes, au-delà duquel les Etats parrains du conflit ne pourraient plus s’aventurer ; ces rébellions avaient une obligation de résultat, consistant à prendre le pouvoir (pour les Tchadiens ‘mercenaires’) et à contrôler l’ensemble du Darfour (pour les Soudanais). Les choses ont évolué différemment et ces forces rebelles ne peuvent plus prétendre à de grandes ambitions, sans parrainage massif.

Il y a le fait que l’internationalisation du conflit transfrontalier aurait finalement permis aux pays belligérants étrangers, qui ont des prétentions sur les richesses de cette vaste zone tchado-soudanaise, de s’entendre tacitement pour le partage ; ils auraient besoin, pour cela, d’un minimum de paix qu’ils seraient seuls capables de garantir, en utilisant le fanion de façade de ‘la communauté internationale’. Une guerre doit avoir un but final : lequel pour le cas d’espèce ? Les principales ethnies pourvoyeurs de combattants et de ‘mercenaires’ transfrontaliers, ont été particulièrement saignées et leur environnement naturel plus ravagé qu’auparavant. Une pause indéterminée est donc nécessaire sinon les populations réfugiées et déplacées, de part et d’autres, sont à bout. Il ne pourrait y avoir d’avantage d’horreurs !

Dans ces conditions, la clé de la solution globale est belle et bien entre les mains de ceux qui tiennent les leviers du conflit, qui peuvent l’alimenter comme l’asphyxier. Poursuivre, les yeux fermés en tirant sur les haines, les rancunes et les méfiances cumulées, serait la plus grossière erreur stratégique. L’on se souviendra qu’il a fallu trois grandes guerres entre la France et l’Allemagne, entre le 19e et le 20e siècle, pour que les deux nations trouvent enfin la voie de la raison et jettent définitivement les bases d’une paix irrévocable. Entre le Tchad et le Soudan, nous ne sommes pas loin de ce cheminement, avec l’acte unilatéral du président IDI.

En effet, depuis 1966 c’est le Soudan qui fait la pluie et le beau temps au Tchad, qui influence culturellement et politiquement une bonne frange d’élite ; tous les régimes précédents ont eu, à un moment donné et sous des prétextes divers, à tenter de s’affranchir de cette tutelle soudanaise pesante, trop tardivement! Parce que la partie tchadienne était toujours en position de légitime défense. Il aurait fallut l’éclatement du conflit darfourien pour que la sanctuarisation du territoire soudanais par les oppositions tchadiennes, devenue un jeu d’enfants au fil du temps, soit remise en cause par le stratagème de IDI. Au pied du mur, le Soudan est dans l’obligation de définir un nouveau type de relations avec le Tchad, non pas seulement par rapport au régime de Mr IDI, mais de façon durable.

Car, il y a tout un processus de dégel qui devra suivre l’initiative louable du président IDI :

  • le sort des centaines de milliers de réfugiés soudanais qui ne pourraient s’éterniser sur les terroirs fragiles de l’Est du Tchad et qui devraient regagner leurs terroirs d’origine : un défi pour le gouvernement soudanais de recréer les conditions d’existence à ces populations vivant de l’élevage et ayant tout perdu dans le conflit ;
  • la pacification de la zone Est du Tchad et la réinstallation des populations déplacées, en leur assurant une sécurité physique et économique certaine, pour éviter que les mêmes causes ne reproduisent les mêmes effets ;
  • le sort des groupes rebelles de part et d’autres, dont l’existence est enfin clairement reconnue par les deux pouvoirs : il est évident que chaque gouvernement lâchera ses alliés de façon graduelle, sous réserve de réciprocité et là réside le point faible du processus. Car si ces forces, devenues ‘négatives’ selon l’entente scellée entre les deux pouvoirs, se mettaient à troubler fortement la zone de conflit pour se faire entendre, les gouvernements pourraient retomber dans le piège de la suspicion et casser l’entente de février 2010.

D’une manière générale, ce sera ‘braise après braise’ que les auteurs de l’entente Tchad-Soudan de février 2010 devront déployer des efforts et mobiliser auprès d’eux beaucoup de bonnes volontés. Car si la guerre profite toujours à des cercles obscurs, ces derniers ne sont pas souvent prêts à céder le terrain aux éléments de la paix. Ce qui nous rassure en tant que Tchadiens radicalement opposés à la guerre et à la violence politique, c’est cette phrase volontaire du président IDI à Khartoum, reconnaissant que « son peuple a tant prié » pour la paix, une façon de dire qu’il voudrait s’inscrire dans la logique d’une revendication populaire, pressante et légitime des Tchadiens !

Beaucoup rient sous cap de cet évènement présidentiel mais semblent oublier comment le conflit interne angolais s’était brusquement et définitivement arrêté : Jonas Savimbi n’avait pas une bonne lecture des signes des temps et dut en payer les frais ! Qui voudrait payer la note au Tchad ? Qui croit encore à la seule force des armes ?

En six années de brouille tchado-soudanaise, que de victimes et de dégâts ! Il faudrait autant d’années pour restaurer ces zones dévastées de part et d’autres ! Aussi notre souhait est que l’acte présidentiel posé en ce mois de février 2010 soit fondateur de la paix définitive à laquelle nous aspirons de toute notre âme, pour une société de droit au Tchad! Que la tentation de gâcher cet espoir, en allant attaquer les frères ‘mercenaires’ dans leurs nids, plutôt que de leur trouver une solution conforme aux acquis de la CNS, des Accords du 13 août 2007, de Syrte du 22 octobre 2007 et de l’Etat de droit, soit évitée par le président IDI. Et la paix sera bientôt au rendez-vous, c’est possible !

Enoch DJONDANG


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