Tchad: Clin d’oeil sur le bref séjour de YSA à la Primature

Youssouf Saleh Abbas a quitté ses fonctions de Premier ministre vendredi 5 mars 2010 sur la pointe des pieds. Premier ministre, Youssouf Saleh Abbas l’avait-il été véritablement?

Idriss Deby l’avait-il désigné à ce poste pour servir et valoir une cause nationale ou alors il l’avait nommé Premier ministre au Tchad aux seules fins de s’en servir comme rempart face au dilemme Ibni Oumar Mahamat Saleh? YSA, on le sait très bien, cadre issu de la même région géographique que le disparu IOMS, serait aux yeux de IDI l’homme indispensable qui pourrait temporiser la situation qui commençait à devenir insupportable au jour le jour. La stratégie du chef de l’Etat tchadien va-t-elle fonctionner comme il l’a si subtilement mijotée? Rien n’est sûr quand on sait que Youssouf Saleh Abbas ne jouit d’aucune popularité dans le grand Dar Ouaddaï.

Le 15 avril 2008, Idriss Deby confiait à Youssouf Saleh Abbas la mission de constituer un gouvernement de large ouverture. L’ex-conseiller diplomatique du Président remplaçait en effet Kassiré Coumakoye à la Primature. L’euphorie était à son comble. Le nouveau Premier ministre rendit publiques ses coordonnées téléphoniques sur le world wide web. Il se disait ouvert à tous donc prêt à dialoguer avec toute la classe politique tchadienne. Tout portait à croire que « cette fois-ci il y aura de l’ordre dans la maison Tchad ». La nomination de YSA comme chef du gouvernement a suscité tant d’espoir chez quelques Tchadiens de l’intérieur comme chez beaucoup de ceux de la diaspora. Il y en a qui se sont laissés abuser par une émotion qui les a poussés à louer les « qualités » austères de l’homme. D’autres analystes se sont lancés dans des prédications hâtives de bonne aventure sur le nouveau locataire de la Primature. En réalité, la main tendue du nouvel homme de main de Deby était restée figer uniquement en direction de la CPCD et de la société civile.

Du coup, Youssouf a ignoré l’opposition armée basée à l’est du pays et s’est montré beaucoup moins conciliant vis-à-vis d’elle que son patron lui-même qui cherchait à négocier avec les rebelles de façon disproportionnée. Idriss Deby sait ce qu’il fait. Il choisit comme Premier ministre un homme qu’il sait d’avance impopulaire dans sa région natale mais surtout quelqu’un qui obéit sans broncher à ses ordres. Ce n’est pas tout. L’homme sur lequel Deby a misé pour jouer le jeu est quelqu’un qui, pour lui vouer sa fidélité, serait capable de fermer les portes de sa maison à ses parents propres. Tout se mesure à l’aune du « savoir manipuler » en matière d’enracinement au pouvoir. Le Président du Tchad ne déroge pas à cette règle élémentaire, devenue indubitablement une condition de survie pour les dirigeants Africains enivrés par le pouvoir.

Conserver le pouvoir c’est se protéger des aléas « postgouvernum » (néologisme qui signifie: moment de galère psychologique pour un ex-chef d’Etat transi de nostalgie). Ce qui illustre parfaitement l’envie narcissique de nombre d’entre les chefs d’Etat de préférer rester mourir au pouvoir que de céder le fauteuil présidentiel. Le phénomène trouve, à bien des égards, une explication dans le mode de gouvernance des différents régimes. Dans le cas du Tchad, la gouvernance reste sans doute entachée à plus d’un titre de morts d’hommes et des disparitions inexpliquées au nombre desquelles celle de Ibni Oumar Mahamat Saleh intervenue le 3 février 2008 suite à l’envahissement de la capitale par les rebelles.

Youssouf Saleh Abbas n’aurait jamais pu devenir chef de gouvernement au Tchad si IOMS n’était pas porté disparu. Depuis l’avènement du Mouvement Patriotique du Salut (MPS) au pouvoir en 1990, le porte-feuille de Premier ministre était systématiquement réservé à un cadre tchadien issu du sud du pays, à une exception près, celle de Moussa Faki Mahamat (24 juin 2003 – 3 février 2005). Cet état de faits s’inscrit, nous dira-t-on, dans une logique de l’équilibre du pouvoir. Or, A la suite de la disparition de Ibni Oumar Mahamat Saleh, ce principe de géopolitique a été étrangement vicié. Contre toute attente, l’honneur échut à Youssouf Saleh Abbas, « ouaddaïen » comme le disparu, de se voir confier les rênes de la Primature. Par ce stratagème, Deby pense qu’il allait pouvoir colmater d’urgence la béance pratiquée par la bavure commise sur la personne d’Ibni Oumar. Voilà comment se résume le message du chef de l’Etat tchadien envers les ressortissants du Dar Ouaddaï.

Pour calmer le jeu, qui d’autre qu’un homme issu de la même région pourrait mieux servir de pion? En vertu de ses fonctions de conseiller diplomatique à la Présidence de la République, l’homme du 15 avril 2008 était bien celui-là. Il n’a pour rien au monde manqué de sauter sur l’occasion qui lui a été offerte, histoire d’édulcorer son curriculum vitae et d’entrer dans l’Histoire. Toutefois, l’avenir ne s’annoncera pas radieux pour les milliers de spéculateurs qui ont parié sur la personne de YSA, en ce sens que tous les espoirs nourris prématurément seront très vite déçus. Il savait, lui, que sa marge de manoeuvre est quasi inexistante. Cependant, saurait-il décliner l’offre? Certainement pas. A moins bien sûr d’être un homme intègre. Mais intégrité rime-t-elle nécessairement avec la politique made in Tchad?

Corruption au plus haut sommet de l’Etat

La nomination de Youssouf Saleh Abbas à la Primature n’est pas un gage de bonne gouvernance au Tchad. YSA, en tant que Premier ministre, chef du gouvernement, a montré le mauvais exemple peu de temps après sa prise de fonctions. Comment comprendre en effet, qu’un chef de gouvernement en exercice puisse se permettre d’accepter un cadeau offert par un tiers? Le PM s’est permis de prendre pour argent comptant un terrain de quelques hectares situé dans un quartier de la capitale, offert en «cadeau» par un de ses «amis». Ce qui est très grave comme comportement pour un homme qui assume des fonctions aussi importantes au sommet de l’Etat. On qualifie ce fait avéré à de la corruption au plus haut sommet de l’Etat.

Il n’y a guère de doute, lorsque, au sein du gouvernement d’un Etat, le Premier ministre en personne est corrompu, que l’ensemble des membres de ce gouvernement soient dans une situation de vénalité et de délinquance en matière de détournement de fonds et d’enrichissements illicites. C’est ce qui s’est passé naturellement avec l’affaire dite de détournement de plusieurs milliards de francs cfa destinés à l’achat de fournitures scolaires pour l’éducation des filles et fils du Tchad. Affaire qui s’est soldée par l’incarcération de plusieurs ministres et autres hautes personnalités à la Maison d’arrêt de N’Djamena. C’est arrivé au Tchad pendant que Youssouf Saleh Abbas était chef du gouvernement. De sources bien informées, il aurait lui-même encouragé les personnalités impliquées dans l’affaire à agir ainsi pour « se couvrir » par rapport à son acquisition illicite du terrain litigieux.

Disais-je, la nomination du désormais ex-Premier ministre au poste qu’il a prévariqué depuis le 5 mars 2010 est du pure saupoudrage. Dans cette aventure mystérieuse, il ne s’est agi, ni plus ni moins, que d’une subtile manoeuvre « politicienne » du pouvoir pour calmer les populations du Dar Ouaddaï qui étaient en ébullition suite à la disparition d’un des leur dans les conditions qu’on a connues, sachant que les plaies des massacres de Chokoyan et Gninguilim ne sont pas encore guéries. Disais-je également que l’homme n’avait aucune marge de manoeuvre pour la simple raison qu’en près de deux années d’exercice en tant que Premier ministre, il n’a jamais pu effectuer la moindre visite dans sa région natale.

Quelqu’un d’influent l’empêcherait-il délibérément de s’y rendre toutes les fois qu’il en manifestait la volonté? Pas si sûr. Mais si oui, il aurait pu désobéir pour oser poser le bon acte. Faire ne serait-ce qu’un seul et simple déplacement dans le grand Dar Ouaddaï pour aller apporter un réconfort moral aux populations qui en ont le plus besoin. Plus grave, ceux de ses parents qui ont pris la peine d’aller lui rendre visite dans la capitale ont été déçus, voire emmenés à avoir des prises de bec tonitruantes avec lui. Le cas qui retient toutes les attentions reste bien celui de son proche parent qui a juré de « ne jamais remettre les pieds auprès de lui et inversement, qu’il soit vivant ou…pas ».

Emmanuel Nadinguar a été désigné Premier Ministre bien avant la révocation de Youssouf Saleh

Jamais un gouvernement au Tchad n’a connu une traversée du désert aussi ridicule. Aucun conseil des ministres ne s’est tenu depuis le mois de décembre 2009. Le Premier ministre n’est pas en harmonie avec la communauté de sa région. Il ne l’est pas non plus avec nombre des membres de son gouvernement, en l’occurrence l’un des vétérans de l’équipe, Ahmat Mahamat Bachir dont il a souhaité à maintes reprises la répudiation par le chef de l’Etat, en vain. Le Premier ministre bloque intentionnellement tout dossier qui implique les personnes issues de la région à laquelle il appartient. Il confisque certains dossiers d’importance pour les torpiller. Deby s’est rendu tardivement compte qu’il a affaire à un chef de gouvernement qui ne lui facilite pas la tâche quant à la manière de gérer certains dossiers sensibles qui ont un rapport avec les politico-militaires.

Youssouf Saleh a la phobie de se retrouver un jour supplanté par quelqu’un à qui il aurait arrangé une réconciliation avec le régime de N’Djamena ou facilité le retour au pays. Cette hantise de l’illusion au mauvais goût a fini par devenir une mauvaise habitude. Le comportement égoïste de YSA a engendré inéluctablement un relent de « nauséabondance » qui a fini par affecter tout le pourtour du régime. D’autres défauts beaucoup plus graves ont été descellés sur la personne du Premier ministre à telle enseigne que le contact même entre le Président et lui a été rompu. Voilà pourquoi il ne s’est plus tenu de conseil des ministres au Tchad depuis trois mois. Emmanuel Nadingar a été désigné pour remplacer Youssouf Saleh à la tête du gouvernement non pas le jour de la révocation de ce dernier le 5 mars comme annoncé mais dès la première décade de février. Et celui qui va devoir devenir son prédécesseur le savait bien.

Youssouf Saleh Abbas nommé en fanfare Premier ministre au Tchad le 15 avril 2008 et marginalement répudié le 5 mars 2010 peut-il se réjouir de son aventure à la haute sphère de l’Etat? Serait-il fier de son Curriculum vitae? Qu’est-ce qu’il a bien pu réaliser durant les 675 jours passés à la Primature tchadienne? Pourrait-il se remémorer avoir posé un seul acte d’envergure nationale ou régionale? A-t-il accepté sa nomination audit poste pour servir un homme, en l’occurrence le Président de la République du Tchad, ou alors s’est-il engagé pour servir la nation tchadienne? Aujourd’hui redevenu citoyen comme tout le monde, YSA cherchera-t-il à redorer le blason terni par les fonctions éphémères qu’il a fait siennes mais dont il n’a su exploiter ni à son profit personnel (de manière raisonnable) ni à celui de la nation tchadienne? Comment entend-il gérer les critiques acerbes des millions de Tchadiens déçus? Le vice-président de la Conférence nationale souveraine de 1993 a encore de longues années devant lui pour cogiter et se refaire une santé morale. Pourvu qu’il se remette, avant tout, du traumatisme causé par cette humiliante éviction d’un autre âge.

M.A.Kébir Ben ASSAD


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