Offensives de la diaspora tchadienne : mieux vaut tard que jamais…(3) : la problématique des transferts des migrants tchadiens

Si l’on voudrait positionner le débat dans le contexte global de la lutte contre la pauvreté, le sous-développement endémique, l’endettement cyclique et la vulnérabilité économique de nos pays d’Afrique subsaharienne, les ressources financières classiques sont :

(i) l’aide publique au développement (APD) sous ses deux formes, dons et prêts, (ii) les investissements directs étrangers (IDE) et (iii) les ressources intérieures essentiellement fiscales tirées sur une assiette limitée d’activités économiques. Dans les deux premiers cas, l’on assiste ces dernières années à une diminution des volumes de la part des pays donateurs frappés par la dernière crise financière mondiale, ce qui met à mal les actions des gouvernements africains, surtout sur le plan des investissements sociaux (santé, éducation, etc.).

Les ressources intérieures de nos Etats sont aussi menacées par la détérioration des termes de l’échange et la faillite des entreprises du secteur formel, croupissant sous une fiscalité pesante et ne bénéficiant pas d’une dynamique de dopage de l’environnement des affaires. Par exemple, pour le cas du Tchad, la faillite de la filière coton a eu des effets multiples très dramatiques, tant du point de vue des recettes fiscales générées par ce secteur que dans la paupérisation généralisée de millions de paysans cotonniers du Sud. Le cas du secteur cotonnier tchadien illustre l’ampleur de la vulnérabilité de nos économies nationales : aujourd’hui, malgré l’exploitation du pétrole, le nombre de familles pauvres en besoin de perfusion a augmenté en flèche. Autrement dit, quelles que soient les stratégies à envisager, elles devraient s’attaquer à la fois à l’urgence et aux problèmes structurels, ce qui est un exercice particulièrement difficile de gouvernance.

Mais qu’entendons-nous par ‘transferts des migrants’ ? Les migrants désignent ici les ressortissants d’un pays, qui vivent ou qui travaillent de manière temporaire ou permanente à l’étranger. Donc, il s’agit d’une partie importante de notre diaspora, vue sous l’angle de ceux qui produisent quelque chose. Cette précision étant faite, pour éviter les polémiques d’étudiants, les transferts sont d’abord d’ordre financier et vont dans le sens ‘pays d’accueil ou d’activité vers pays d’origine’. Cela exclut la question non moins importante de la fuite des capitaux qui concerne le mouvement contraire, du pays d’origine vers l’étranger, et qui n’est pas l’œuvre de la diaspora, même si certains migrants pourraient y être impliqués.

Selon la CNUCED, en 2006 les estimations des transferts des migrants s’élèveraient à environ 40 milliards de dollars, dont 9,25 milliards pour l’Afrique subsaharienne. Les pays phares étant, entre autres, le Cap Vert, le Libéria, le Mali, l’Erythrée… Ces transferts seraient, pour l’essentiel, une aide à la consommation pour les familles et les proches dans le besoin. Mais il y aurait aussi des transferts des migrants qui s’apparentent plus à un investissement, à des placements à but lucratif dans le tissu économique interne du pays d’origine. Dans un cas comme dans l’autre, cela donne un sérieux coup de fouet à la croissance locale, même si généralement, les flux échappent à un suivi transparent des institutions administratives et financières du pays d’origine. La cause étant que les migrants tenteraient souvent d’utiliser des canaux informels de transfert, pour éviter les coûts élevés des transactions et le monopole des instituions bancaires et de transfert d’argent.

Nous n’avons pas de données disponibles sur le Tchad et pour cause ? La question des migrants n’est pas encore à l’ordre du jour de l’intelligentsia, à moins que nous ne soyons encore démentis ! Et pourtant, ce sujet ne peut être occulté par la rhétorique politique habituelle autour du pouvoir qui enrage les uns et les autres depuis… plus d’une trentaine d’années. C’est bien par leurs transferts que les migrants (diaspora) d’un pays affirment leurs poids sur l’échiquier national. Le Tchad ne saurait faire exception. Dans l’évaluation des deux types de transferts des migrants que nous avions évoqué plus-haut, il y a des paramètres basiques.

D’abord, avant même de parler de transferts, il faut une réelle prise de conscience de l’ensemble des citoyens d’un pays X sur l’obligation et la valeur de leur contribution à l’essor national. Tant que, dans un pays, les élites cultiveraient la mentalité des jouisseurs, caractérisée par l’idée que l’Etat doit tout faire et tout donner, voire qu’après les études c’est le temps d’être servi et non pas de servir, il sera difficile de mobiliser et de capitaliser les vraies ressources nationales (épargne intérieure et transferts des migrants) pour s’attaquer à la pauvreté et aux tares du sous-développement chronique. Ce genre de pays ne connaîtra que des luttes interminables pour le pouvoir, avec leurs cortèges de prébendes et de trafics en tout genre.

En d’autres termes, il faut que les citoyens d’un pays, qu’ils vivent dans le pays ou qu’ils soient des migrants (pour quelques raisons que ce soit), prennent conscience de l’état de leur environnement local (village, région, pays, secteur, genre, etc.). Qu’ils considèrent qu’ils ont une part personnelle d’obligation pour contribuer à la résolution, ne serait-ce que d’un seul de ces problèmes structurels ou conjoncturels. Par exemple, que le village a besoin de ceci ou de cela, et qu’ils ne devraient pas attendre de l’Etat quand ils peuvent, par leur propre mobilisation, résoudre ce problème. Combien, malheureusement d’élites tchadiennes, passent le clair de leur temps à se masturber dans les rhétoriques politiciennes, alors que la politique ne leur offrira personnellement aucun débouché durable ? La prise de conscience dont il est question et son ancrage profond dans les élites, ont permis aux élites (dont les migrants) de tous ces pays cités et qui avaient aussi connu des crises majeures, de peser par leurs apports dans la minimisation des aléas. Un pays comme le Mali est un exemple. Mais même dans une situation de chao prolongé, comme la Somalie, des élites responsables du Puntland (issues en grande partie de la diaspora) ont pu créer un îlot de paix relative, en contraste avec ces autres élites gangstérisées et fanatisées de la partie sud de ce pays (Mogadiscio) ?

Donc, on ne peut pas attendre une situation idéale – qui est un leurre – avant de prendre ses responsabilités, dans le contexte de notre sujet. La capacité d’adaptation est, d’ailleurs, l’un des indices de la capacité des élites concernées et de leur volonté de construire ensemble leur pays. Si elles n’arrivent pas à démontrer cette capacité d’adaptation dès à présent, elles ne le pourront pas non plus dans un futur proche, puisqu’elles n’auront pas pesé de leur vrai poids sur l’échiquier.

Au Tchad, il y a malheureusement des déficiences qu’il faille corriger préalablement. D’abord que toutes les élites, locales et diaspora, prennent conscience qu’elles sont responsables au premier chef de la réduction de la pauvreté et de l’enraiement du sous-développement chronique (dans tous ses aspects), d’abord à la base, à partir de leurs terroirs d’origine. Ce n’est qu’avec cet état d’esprit qu’elles seraient capables d’initier des stratégies et des actions de portée réelle sur le terrain. Combien de migrants tchadiens pourraient-ils aujourd’hui témoigner d’une convergence de ce genre avec leurs terroirs d’origines ? Combien souffriraient depuis des années à l’étranger de ne savoir quoi faire en direction, soit de leur terroir d’origine, soit du pays ?

Il y a le fait que la mobilisation des ressources nationales devrait s’appuyer sur un climat de confiance et de responsabilité réciproque entre ceux qui envoient (les migrants) et ceux qui reçoivent au niveau du pays. Si les transferts pour la consommation des familles – qui seraient les plus courants – n’entretenaient pas un esprit de dépendance perpétuelle, mais incitaient celles-ci à chercher à produire à leur tour de la richesse, ces transferts seraient alors très positifs sur le moyen terme. Le problème est que la mauvaise foi, devenue une nouvelle mentalité en vogue, fait que les transferts des migrants n’atteignent souvent pas leur but noble de départ, et de scandale en scandale, ils finissent par cesser, sans avoir pour autant permis aux bénéficiaires de sortir de la misère et de la dépendance.

Ce problème de la mauvaise foi courante, couplé à celui des réseaux de raquettes organisées sur tout ce qui brille, empêcherait nombre de migrants tchadiens de tenter des investissements directs dans leur pays d’origine. En effet, bien qu’il y a un potentiel énorme non exploité dans l’immobilier, dans l’introduction de produits rares ou dans la manufacture, les migrants tchadiens ne trouveraient pas de vrais partenaires locaux (issus de leurs familles ou autres) suffisamment dignes de confiance, pour canaliser et gérer de manière responsable les ressources qu’ils pourraient transférer vers le pays, pour soutenir des projets privés ou communautaires d’investissement. Dans nombre de cas, ces ressources provenant de la sueur des individus dans leur migration, seraient détournées et gaspillées, encouragées par une ambiance globale qui va dans ce sens. Comme c’est une mentalité de conjoncture de crises prolongées qui serait à l’origine de cet état de fait, nous ne trouvons pas de solution immédiate à proposer.

En matière de transferts pour aider à la constitution de biens sociaux (construction de centres de santé ou d’école, fourniture d’équipements sociaux…), nous reconnaissons qu’il est encore difficile que les transferts des migrants tchadiens, pourtant tellement utiles dans beaucoup de régions marginalisées, atteignent leurs objectifs nobles tant qu’un mouvement de remise en cause locale des bénéficiaires dans leurs tares de mentalité n’interviendrait pas préalablement. Il y a cependant quelques bons exemples, rares, de l’efficience de certains transferts de migrants tchadiens téméraires dans un passé récent, au bénéfice du pays profond et oublié, mais l’effort n’a pas pu être maintenu, soit à cause des entraves politico-administratives, soit d’un relâchement de la discipline et de la solidarité au niveau même des bénéficiaires. Ce qui place la diaspora tchadienne dans un rôle pédagogique et pionnier majeur dans le changement des mentalités rétrogrades locales.

Il y a aussi de grandes réformes à opérer dans le système financier formel (bancaire et fiscal) pour stimuler les transferts des migrants tchadiens en direction de leur pays, les sécuriser et éviter de les taxer, pour que ces transferts privés deviennent une source sûre et stable de financement du développement par les citoyens eux-mêmes. Ceci est d’autant plus important qu’il y a aussi d’autres types de transferts des migrants incontournables pour le décollage de notre pays.

Il s’agit des transferts de savoir-faire et de technologies. En effet, la diaspora tchadienne (certains sont allergique à l’usage de ce terme !) a acquiert, de par sa dispersion aux quatre vents de la planète, un faisceau de compétences et d’atouts incomparables. Le problème est que, dans le contexte actuel d’une faiblesse de cadrage nationaliste au sein des élites, ces acquis ne profiteraient pas de si tôt au pays de Toumaï. Certains finiraient même leurs jours au service d’autres pays mais jamais du leur ! Pour contredire et conjurer cette triste réalité, et partant d’une prise de conscience collective dûment exprimée, il faudrait initier des mesures de facilitation de ces types de transferts. Par exemple, pour des migrants tchadiens qui voudraient transférer une partie de leurs commerces, de leurs entreprises, de leurs cabinets ou ateliers au pays, une politique d’incitation à fiscalité = zéro (qui serait la contribution de l’Etat), devrait être définie, renforcée par la mobilisation du secteur financier bancaire (avec la garantie temporaire de l’Etat) pour compléter le financement de ces transferts.

Le principe de la démarche nouvelle sera qu’il faut encourager concrètement les migrants tchadiens à s’investir dans le développement économique et social de leur pays d’origine, en ôtant toutes les entraves, en étant à leur écoute quotidiennement par un réseau d’institutions partenaires, d’ouvrir la voie à la connexion avec le pays profond, etc. Cela est-il possible dans le contexte actuel ? Nous répondons affirmativement, parce qu’il y a des compatriotes au pays qui prennent des initiatives dans ces domaines-là de l’économie et du social, et qui s’en sortent, malgré la conjoncture politico-militaire instable. Mais le plus gros contingent de tchadiens capables de faire quelque chose pour ce pays dort encore, ou ne dit rien, ou mieux n’a pas fini d’aboyer ! Et c’est le réveil de ceux-là qui changera définitivement et positivement le destin du pays de Toumaï le troglodyte. Le sujet n’étant pas une thèse ni une demande d’audience, chacun aura son mot à dire avec respect mutuel et arguments et merci !

Enoch DJONDANG


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