La troisième arme de Goukouni : une pièce de théâtre à trois acteurs

Ce weekend du 16 avril, nos gouvernants en mal de publicité viennent de nous servir un spectacle incongru de plus. Pour planter le décor, l’ex-président Goukouni Oueddeye remet l’arme qu’il a tirée pour la première fois (pendant la rébellion) en 1963 au Tibesti, à Abderaman Moussa, médiateur national qui, à son tour la remet fièrement à Idriss Déby qui, très ému, se propose de la faire placer au musée national.

L’on se souvient qu’à l’ouverture de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) en 1993, Goukouni qui disait avoir définitivement tourné le dos aux conflits armés et qui avait juré la main sur le cœur de ne plus tirer une seule balle de fusil sur un tchadien, avait déposé une arme parmi des dizaines d’autres de toutes marques et de tous calibres qui ont formé un grand bûcher que nos descendants de guerriers Déby et Goukouni ont fait brûler pour symboliser le retour «définitif» de la paix. Cela n’a pas empêché le même Goukouni de reprendre la lutte armée après la clôture de la CNS, avec une autre arme qu’il a refusé de brûler. Un proverbe africain ne dit-il pas que «la bouche qui a tété n’oublie pas la saveur du lait»? Arrivé aujourd’hui au soir de sa vie et de son combat politique, et sentant que les média ne parlent plus de lui, Goukouni, encore lui, sort une troisième arme dissimulée et prétend la remettre aux autorités pour marquer encore on ne sait quel événement. Si c’est pour que les autorités lui décernent le titre de Bâtisseur de la Paix, Grand Sage du Tchad, etc., et gagner un peu de pognon (c’est en fait la finalité de son acte), il n’a pas besoin de sortir un lapin de son chapeau. C’est une mauvaise farce qu’il vient de jouer, lui dont une frange de la population du Tchad du nord tout comme du sud continue d’apprécier le franc-parler et la sincérité.

Et le médiateur national, metteur en scène de ce spectacle, croit-il que les Tchadiens ont la mémoire courte? Avant d’accepter de jouer l’intermédiaire dans ce scénario, il devrait réfléchir en aval et en amont. Il doit assurer la médiation dans les vrais problèmes qui se posent à la nation. Le Tchad a des conflits à revendre : agriculteurs-éleveurs, enseignants-élèves, commerçants-consommateurs, commerçants-Etat, Etat-population, et tous les regroupements que l’on peut imaginer. En principe, notre médiateur national ne devrait pas chômer. N’a-t-il rien à faire que de distraire le peuple?

Quel message le président Déby veut-il transmettre au peuple tchadien et à tout visiteur du musée se retrouvant devant cette arme ainsi exposée? «Voici l’arme qui a servi à endeuiller les familles tchadiennes depuis quarante-sept ans !» serait-on tenté de croire. Et si c’est cela l’intention de notre cher président, les tchadiens en jugeront. Si ce n’est pas le cas, on serait aussi tenté de croire qu’en affichant ostentatoirement cette arme au musée, on voudrait faire véhiculer le message suivant : «Voici l’arme qui a servi à défendre valablement le Tibesti !» ; mais contre qui? Une victoire d’une région sur le Gouvernement que Déby est sensé représenter? N’oublions pas que l’Etat est une continuité, et l’on se demanderait comment Déby peut-il accepter d’afficher l’arme qui a combattu l’Etat qu’il représente, en d’autres termes, l’arme qui l’a combattu lui-même?

Une arme qui a fait couler du sang tchadien pendant près d’un demi-siècle n’est pas un objet d’art à conserver dans un musée pour rappeler de mauvais souvenirs aux progénitures des victimes tombées sous ses balles, que ces victimes soient du nord, du sud, de l’est, ou de l’ouest. Une arme qui a vécu tout ce temps serait passée entre plusieurs mains et aurait tué des milliers de Tchadiens. De ce fait, elle est devenue une «arme de destruction massive» qu’il faudrait brûler comme la première, et au plus vite. S’il y a des armes à accrocher avec fierté dans nos musées, prenez celles de nos anciens combattants, et vous en remplirez les musées de Ndjamena et Gaoui. Celles-là sont plus vieilles qu’une jeune arme de 1963. Le message sera on ne peut plus clair : «Voici les armes des Tchadiens qui ont servi à libérer la France du joug de Hitler». Car, à la date d’aujourd’hui, vous ne trouverez écrit dans aucun livre d’histoire française que le Général De Gaulle qui a fui la 2ème Guerre Mondiale pour se réfugier en Angleterre, a lancé un appel le 18 juin1940 pour que les colonies d’Afrique viennent libérer ses concitoyens et lui-même de la domination allemande, et que c’était le Tchad qui fut le premier à répondre par la voix de son Gouverneur Félix Éboué à l’appel du Général réfugié. Au bout du compte, la France a retrouvé sa liberté, grâce à la Deuxième Division de l’Afrique Centrale partie du Tchad sous le commandement du Général Leclerc et d’une autre colonne partie de l’Afrique de l’ouest. Voilà l’exemple de bravoure que nous ne saurons taire auprès de nos enfants. Demandez aujourd’hui à un enfant français s’il connaît le Tchad et il vous répondra : «C’est quoi, ce machin?», simplement parce que ses parents ont honte et refusent délibérément de lui parler de leur défaite face à la puissance de feu de Hitler, et surtout du secours salvateur des nègres des colonies. L’exposition des armes de nos anciens combattants dans nos musées serviront à corriger les omissions faites volontairement dans les livres d’histoire de France par les… Français. Ils n’y ont raconté que leurs exploits.

S. A.
sakherabdou@yahoo.fr


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