La canicule au Tchad : un fléau ou un tigre en papier ?

N’Djaména 11h de la matinée : des vagues d’air chaud parcourent les rues et brûlent la peau. Les gens qui circulent sont nerveux, la langue pendante. Il faut éviter le moindre incident, car les nerfs sont surchauffés ; l’on ne résonne pas dans ces conditions mais l’on se bat, à l’instar de ces deux motocyclistes accidentés qui préfèrent échanger des coups sous la chaleur que de faire un constat de police et soigner leurs blessures.

Sur des kilomètres de voies bitumées ou non, les arbres se comptent sur les doigts d’une main. Et quand il y en a un qui donne de l’ombre, il est envahi par une meute de débrouillards au petit commerce, de réparateurs d’engins ou même sert d’escale pour les passants, le temps de dégager un peu la chaleur cumulée dans le corps, en prenant une gorgée de gingembre ou de ‘armédep’ (‘bissap’ au Sénégal).

Dans les quartiers, ce n’est pas mieux : avec un habitat précaire et archaïque, l’air ne circule pas et l’intérieur des maisons étouffe. Les gens se pressent contre les murs, à même les caniveaux où stagnent des eaux noires, puantes et infectes, et c’est là qu’on partage un breakfast ou même un repas, faute de mieux ! Comme si cela ne suffisait pas, de temps à autre, une ménagère sortira de chez elle avec une bassine d’eaux sales de poisson ou de viande et…hop !! comme de rien, versera le contenu sur la route ! Ce sont les élèves et les femmes revenant des marchés qui râlent le plus : faute de moyens et faute d’un système de transport urbain le plus anachronique, des milliers de ces gens doivent faire de longues distances quotidiennement pour s’acquitter de leurs occupations.

Certains parents sont obligés de quitter tôt leurs affaires pour aller chercher leurs progénitures dans le chaos de la circulation, puisque les accidents sont nombreux, chacun allant selon la logique de la force et dans l’ignorance du code de la route. Inutile de lever la tête pour regarder le ciel : le roi soleil frappe sans pitié et on dirait qu’il est tout près comme un lampadaire et qu’on pourrait même le toucher ? Voilà pourquoi depuis quelques années, la capitale du pays de Toumaï le troglodyte bat tous les records de température élevée !

Il parait loin, le temps où l’on avait le choix entre les saisons, entre les mois parce que le climat était variable. Imaginez un compatriote qui voudrait venir visiter le pays depuis le Canada ou la Norvège, en ce mois d’avril ? Que risque-t-il dès sa descente d’avion, en se faisant fouetter par un vent de 50°C ? Et ce n’est pas tout : comment fera-t-il en ville, sans électricité et parfois sans eau, avec cette canicule ? Si ce compatriote a la peau dure, serait-ce aussi le cas pour ses rejetons nés en exil ?

Oui, le réchauffement climatique est une réalité planétaire qui frappe dur, surtout là où la nature était déjà fragile, sans qu’il y ait une pollution locale importante. C’est le cas de la cuvette tchadienne, qui servait de barrière à l’avancée du grand désert saharien. Le Lac Tchad ou la palmeraie de Faya Largeau étaient des boucliers régulateurs des équilibres écologiques. Mais voilà que le Lac Tchad se retire et que les Etats traînent avec le projet de le renflouer avec les eaux de l’Oubangui-Chari. Quelques milliers de Chinois suffiraient pourtant pour réaliser ce projet gigantesque et cela coûterait beaucoup moins que l’argent public détourné par quelques malfrats au col roulé des pays riverains du Lac Tchad ! A Faya Largeau, les jeunes ignorent que l’eau disponible à moins d’un mètre dans le sol est un trésor pour le développement de la région et la préservation de son écosystème. Avec la guéguerre et ses conséquences, le sable se referme sur les trésors naturels de la région du BET : c’est n’est pas ailleurs qu’on devrait entrevoir le mirage du salut, mais plutôt là où l’indice existe !

Mais pour N’Djaména, le mal est plus l’œuvre des hommes que de la nature. La ville n’est pas située dans une zone à risque, telle que les flancs de montagnes par exemple. Il y a de l’eau potable en quantité suffisante à 45M dans le sol dans presque toute la zone urbaine. Le sol adopte facilement des variétés d’arbres à grande ombre tels que les nems. En moins de deux ans, l’on peut avoir de l’ombre chez soi et même un joli petit jardin de fleurs ! Alors qu’est-ce qui ne va pas ? La question de l’eau pourrait être en grande part résolue si, au lieu d’attendre que la STEE acquiert la capacité de couvrir la totalité d’une ville comme N’Djaména – ce qui prendrait des années -, le gouvernement mettait en place une politique de vulgarisation de pompes INDIA subventionnées à la portée des citoyens.

Ce sont l’ignorance et la paresse qui maintiennent les Tchadiens dans certaines souffrances inutiles : (i) ignorance, pour ceux qui ne connaissent pas la valeur d’un arbre, de n’importe quelle plante dans un espace donné, valeur pour la santé, le bien-être et même la modération du climat dans la maison ; mais ceux-là seraient de moins en moins nombreux avec les campagnes médiatiques sur la protection de l’environnement ; (ii) la paresse nous parait la raison la plus plausible : malgré que la ville de N’Djaména a cette avantage d’être lotie sur des parcelles assez spacieuses qu’on ne trouve pas dans d’autres capitales africaines, les gens ne se donnent même pas la peine de planter des arbres dans leurs cours ou devant leurs maisons. Et si quelqu’un le fait dans le quartier, tout le monde s’y rue pour le déposséder de la jouissance de l’ombrage ! S’il y a l’espace, la nappe phréatique et des sols compatibles, comment expliquer autrement cette absence de couverture végétale dans cette immense bourgade d’un million d’habitants qu’est devenue N’Djaména ?

Pour illustrer l’absurdité de la situation, il faut jeter un regard sur les villas huppées de la nouvelle bourgeoisie affairiste de la ville : l’on fait pousser en quelques mois des châteaux de béton dans les quartiers mais la plupart sans arbre dans la cour. Les nouveaux riches construisent des balcons sur leurs immeubles, mais l’on ne sait à quelle saison occuperont-ils ces perchoirs pour regarder chez les voisins ? La raison étant simple : sans couverture végétale adéquate, ces villas deviennent des rochers qui chauffent sous cette ardente canicule, et il faut des investissements supplémentaires dans l’énergie pour les rafraîchir : c’est ça l’urbanisation anarchique à la faveur du boom pétrolier et des dérives de sa gestion collective !

Dans les quartiers lotis où chaque famille peut disposer d’un minimum de 200M² d’espace, l’antidote à la canicule dépend uniquement de la prise de conscience et des efforts de ces familles-là, en termes de boisement de leurs concessions et de leur devanture. Si, même pour cela, elles croient attendre quelque chose de la mairie, elles ne feront que prolonger leurs souffrances d’année en année ! C’est plus difficile pour les vieux quartiers de l’ancienne ville de Fort-Lamy où les maisons sont des fourmilières informes et où il n’y a pas d’espace libre malgré la forte densité d’habitants par concession. Ces quartiers ne devraient plus exister dans leurs configurations actuelles, c’est tout !

Au niveau des axes routiers urbains bitumés ou non, demander à la municipalité actuelle de prendre en main le problème de l’implantation d’une couverture végétale adéquate, c’est demander un miracle, avec l’ampleur de la banqueroute qui prévaudrait dans la gestion cumulée de cette commune de plein exercice (détournements de plusieurs milliards identifiés par le contrôle d’Etat, pléthore de personnel inutile, évasion fiscale massive, etc.).

Les départements de la météorologie, de la faculté des sciences et de la santé publique n’ont qu’à initier une étude pour identifier et évaluer les risques qu’encourent les habitants de N’Djaména dans le contexte actuelle de leur écosystème fortement déséquilibré. Avec un parc d’engins polluants en hausse vertigineuse, le gaz carbonique dégagé dans la ville n’est pas absorbé naturellement par le filtre de la végétation insignifiante et revient comme une vapeur de maladies de jour et de nuit, sur les habitants. Une telle étude préviendra de l’ampleur des risques de maladies liées à la propension de gaz carbonique dans l’air qui ne peut pas être absorbé par les arbres, ceux-ci étant quasi-insignifiants par rapport à l’espace habitée. Ainsi, l’on pourrait savoir combien, en pourcentage de n’djaménois, risquerait d’attraper l’hypertension artérielle et en mouraient entre 35 et 55 ans, par exemple ? Qui dit que le Tchadien est si brave pour mourir volontairement ? Chacun plantera son arbre et sera jaloux de son entretien, si cette prise de conscience intervenait !

En attendant ce réveil, il est étonnant de voir les Tchadiens circuler la tête découverte, aller à l’école et aux activités le crâne nu, peupler les places mortuaires et enterrements la tête nue sous cette canicule ? C’est vraiment de l’ignorance pure et simple : qui les empêcherait d’utiliser des parasols ou des coiffures adaptées ? Il y en a en vente, et dans les autres pays l’on ne s’en prive pas, sauf au Tchad, sans raison apparente ! Pour les casquettes, l’artisanat local peut être relancée et donner du pain à des centaines de débrouillards qui se rappelleront qu’on fabriquait jadis des chapeaux de paille avec des feuilles de rôniers disponibles à gogo ! En Asie, les grands pays comme la Chine ou l’Inde ou le Vietnam n’ont pas abandonné leurs chapeaux traditionnels et leurs produits nous parviennent en Afrique ! Même chose en Amérique latine : alors, pourquoi pas les Tchadiens avec la restauration de leur artisanat ?

La restauration d’une telle activité artisanale pourrait être stimulée par une obligation aux élèves tchadiens de se protéger la tête contre l’insolation, comme l’on a pu imposer les tenues scolaires. Cela pourrait réduire le chômage, le nombre de brigands ‘colombiens’ dans les villes et de ‘coupeurs de route’ ailleurs ? Une fois la tête protégée des violents rayons du soleil, c’est un tiers du problème résolu et la santé préservée. Ensuite, plus il y aura d’ombres végétales dans les rues et les habitations, moins il y aura de canicule et de maladies liées à la chaleur. Ce sera une prolongation de l’espérance de vie pour tout le monde, moins de dépenses de santé et plus de dynamisme économique et intellectuel, moins de violences et d’agressivité gratuite, etc.

En conclusion, chers compatriotes, y-t-il quelque chose de difficile ou d’impossible à faire pour minimiser la canicule, au vu de tout ce qui précède ? Ou attendons-nous encore un salut de nulle part pour ce que nous sommes capables de résoudre nous-mêmes directement, à titre individuel et collectivement ? Nous ne nous rendons pas compte de ce que notre attentisme, notre paresse ou notre ignorance collective produisent comme nuisances dans nos vies et les raccourcissent de surcroît ? Après avoir été les champions de la ‘révolution anarchiste’, de la barbarie, de l’incivisme et ceintures noires de la violence absurde, ne serions-nous pas capables de maîtriser cette canicule envahissante et récurrente de ces dernières années une fois pour toute ?

Enoch DJONDANG


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