Tchad : qu’allons-nous fêter ce 11 août 2010 ?

Après le Sénégal, le Togo et d’autres, ce sera au tour des enfants de Toumaï le troglodyte de célébrer bientôt le cinquantenaire de « l’Indépendance » de leur pays, ou du moins du territoire sur lequel ils ont été contraints de cohabiter durant cinquante ans, en tant qu’Etat.

Nous le savons tous, la date du 11 août 1960 ne représente pas grand-chose dans l’ordre des célébrations nationales. Il y eut des périodes où la célébration s’était limitée à la diffusion sur les médias publics du discours de feu François Ngarta Tombalbaye, proclamant le « Tchad indépendant et souverain ». Le constat est encore plus triste pour une autre date, celle du 28 novembre 1958, où le territoire du Tchad devint une « République ».

Si ces deux dates fondatrices ont connu une telle mauvaise fortune, cela n’est pas fortuit. Depuis le début, d’autres dates ont été préférées par les différents régimes : celle de leur accession au pouvoir. Des cérémonies grandioses, coûteuses et quasi-obligatoires sont organisées pour marquer ces dates-là, jusqu’à ce jour. Parce que la prise du pouvoir par un groupe serait, dans l’esprit des élites tchadiennes, un évènement plus important que les symboliques qui fondent l’Etat tchadien lui-même. Alors que, logiquement, la prise du pouvoir ne devrait être que la célébration de ceux à qui cela profite, notre Histoire « spécifique » en a décidé autrement : 13 avril…, 7 juin…, 1er décembre, sont considérées comme des étapes plus marquantes que ce qui fonde l’Etat tchadien lui-même, à savoir la République et l’Indépendance (la souveraineté nationale), un éternel recommencement…

Il faut donc comprendre pourquoi ces cinquante années ont été caractérisées par les luttes fratricides et impitoyables pour la conquête du pouvoir et sa conservation, où rien n’a été épargné comme argumentaire et slogan du moment : même la religion, la langue ou le faciès ! Les ressources humaines du pays ont été englouties dans ces luttes sans vraie gloire, et l’hémorragie continue. Le développement économique, social et culturel passe loin derrière les préoccupations sécuritaires et identitaires. Aujourd’hui, la citoyenneté s’apprécie plus en terme d’adhésion à un parti politique dominant, voire naturellement à un clan dominateur, qu’à la définition apportée par la Constitution.

En cinquante années d’errance, l’Etat a été vidé de sa substance républicaine et l’Institution publique, qui est censée l’incarner, a moins de considération que l’appartenance à une région ou confession ou une tendance. Dans la foulée de cette déviance, ce que secrète l’Etat, à savoir la Loi, ne vaut que selon les personnes et les lieux où elle doit s’appliquer. Il y a donc un Etat doublon de fait, un Etat informel qui se confond souvent avec l’autre, mais qui est une réalité à part entière. L’Etat formel, officiel, est incapable de protéger juridiquement et physiquement ces citoyens, tandis que rien ne peut résister aux exactions de l’Etat informel. Face à l’Etat informel, il n’y a ni justice ni institution ni sécurité ; il faut faire allégeance ou prendre le large. Les vicissitudes de l’Etat informel ont vulgarisé partout la violence, l’arbitraire, la frustration.

Des crimes horribles et à grande échelle ont jalonné ces cinquante années, sans que le moindre processus de recherche de la vérité, de la justice et d’un pardon sincère n’ait été engagé. C’est donc avec un cumul de haines, de préjugés, d’attentes de revanches terribles, que les fils de Toumaï le troglodyte vont célébrer ce 11 août 2010. Il y a des composantes du pays qui se sentent à l’étroit, voire menacé en permanence dans leur propre pays, tandis que d’autres guettent la moindre occasion de confusion pour espérer commettre des revanches terrifiantes sur leurs voisins. Aucune évolution notoire de civisme et de patriotisme n’est visible : l’on observe plutôt que les élites regardent leur pays avec beaucoup d’amertume et de désaffection, donc seraient prêtes à ne rien faire pour empêcher un effondrement à la somalienne, puisque très peu de choses finalement semblent lier les Tchadiens les uns aux autres.

Dans la loterie des luttes pour le pouvoir et sa conservation, ils ont sacrifié les valeurs fortes qui étaient celles du 28 novembre 1958 et du 11 août 1960. Ces valeurs seraient en contradiction avec leurs motivations et pratiques politiques divisionnistes et discriminatoires, c’est pourquoi les dates de prise du pouvoir sont préférées aux dates fondatrices de la « nation ». En d’autres termes, tant qu’un groupe peut se donner les moyens de dominer, d’exploiter et d’opprimer les autres, il n’y a pas de normes classiques qui vaillent pour le fonctionnement de l’Etat : celui-ci sera à l’image des ambitions et des tares de ce groupe.

Cinquante années vécues, l’Administration tchadienne aujourd’hui s’embellit dans son contenant (belles infrastructures) mais vit une crise profonde de dépréciation, de déprofessionnalisation et de discriminations consacrées dans son contenu ; elle est même devenu le principal violateur de la légalité, l’auteur attitré de l’arbitraire et le modèle de gestion de gâchis, à commencer par ses ressources humaines. Rien que l’ampleur des réformes que nécessite l’état réel des pouvoirs publics, donne des frissons sur les risques de guéguerre face aux fortes résistances au changement qui se manifesteront à l’occasion. Alors l’on se contente de doigter le mal mais sans prendre le risque de l’attaquer en profondeur et sérieusement : l’Administration protège les mauvais acquis, les bombes à retardements de l’injustice cumulée, jusqu’à quand avant l’explosion fatale ?

Sur le plan social, les clivages et les règles discriminatoires déjà validées au niveau politique, trouvent leur application concrète dans les écarts de plus en plus grands entre les couches sociales, entre ceux qui travaillent et ceux qui ne font que profiter, entre ceux qui ont le droit par la force et ceux qui n’ont que des devoirs, entre la jeunesse d’un côté ou de l’autre du fleuve. La redistribution de la richesse nationale suit ces canaux, dessinant clairement de nouveaux « bantoustans » à travers le pays. Ce phénomène a pris ses racines depuis le début, et au fil des décennies, il s’est précisé et enraciné, dès lors que les élites avaient failli dans leur adhésion aux valeurs du 28 novembre 1958 et du 11 août 1960 : le territoire du Tchad devint un terrain de chasse pour tous les aventuriers courageux et sans scrupules, aidées par une horde de parrains toujours présents et qui ne s’émeuvent guère de l’ampleur des dégâts cumulés sur trois à quatre générations de Tchadiens. Ils ont peut-être raison : si les fils de Toumaï ont choisi de vivre comme des troglodytes au 20e et au 21e siècle, c’est à eux d’en assumer les conséquences, les affaires sont les affaires !

Dans ce tableau peu reluisant, ce qui irait aux heures de gloire du pays bascule dans les non-dits : les tabous, les œuvres d’opposants ou de personnalités considérées comme la mauvaise conscience des uns, vivants ou disparus, les luttes individuelles ou collectives qui ont produit un progrès social, désamorcé une crise majeure (mouvements humanitaires, syndicaux et culturels). Comme les brouillons d’un examen sont froissés et jetés, l’Histoire du Tchad est encore à ce stade, une suite de brouillons, du provisoire. Dans ces conditions, ce sont les mauvais acquis qui surnagent et qui perdurent : la violence politique, le mépris des autres, la torture et l’arbitraire, la fanfaronnade et le folklore… Ces choses-là trouvent facilement un terrain fertile, disponible, quand il y a un changement au pouvoir et se réimplantent sans effort dans les nouveaux processus en cours.

Ce prochain 11 août 2010, les Tchadiens organiseront une grande fête, avec beaucoup d’argent, pour imiter les autres pays africains, mais rien de plus. Ils n’auront tiré aucune leçon de leur passé troublé. Pour preuve, ils vivront l’évènement dans une discorde totale : des groupes en rébellion perpétuelle, un désintérêt des citoyens ordinaires pour la gouvernance, de forts relents de monolithisme politique avec le culte de la personnalité en vogue, toutes les interrogations présentes sur la place des uns et des autres dans un processus unitaire de construction nationale, toutes les rancunes et le poids des crimes politiques et de masse non élucidés du passé, bref aucun consensus national réel qui puisse rassurer sur l’avenir de ce pays, basé sur les valeurs des deux dates fondatrices. Ce qui signifie qu’il faille attendre le prochain cinquantenaire pour savoir comment le pays de Toumaï aurait enfin réussi à se libérer de cette malédiction historique et de la gangrène idéologique qui ronge ses élites ?

En attendant, quand on parle de fête, il y a les cadeaux, les dons et l’ambiance festive pour accompagner l’agonie collective de la « nation ». Et cela, personne ne voudra en rater l’occasion. Le vers, lui, continuera à ronger le fruit Tchad de l’intérieur, ce que font déjà les maraudeurs de l’extérieur !

Alors, faisons comme les autres pays africains, fêtons avec faste un évènement qui n’avait jamais eu de signification primordiale pour nous durant quatre décennies. Après quoi, nous repartirons de plus bel avec nos tares incurables vers de nouvelles dérives collectives ! Si nous ne sommes pas d’accord avec cette approche pessimiste, retrouvons-nous sous l’arbre à palabre et attaquons-nous résolument aux maux par leurs racines : l’expérience sera très pénible pour certains mais curative au fond pour nous tous, enfants de Toumaï le troglodyte ! Et le cinquantenaire ne serait pas une nouvelle occasion manquée avec l’Histoire, comme l’ont été la CNS et bien d’autres !

Enoch DJONDANG


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