Que peuvent bien attendre les Tchadiens de leur classe politique lors des futures élections ?

Cette question à 100 francs se pose, quand on voit l’ambiance pré-électorale qui prévaut actuellement au pays. L’on aurait cru qu’après une vingtaine d’années d’apprentissage démocratique, les pratiques auraient évolué positivement, mais que nenni ? La seule vraie différence avec le temps du PPT-MNRCS ou de l’UNIR, c’est la pluralité des partis politiques en meeting et en mouvement.

Pour le reste, les images d’aujourd’hui ressemblent fortement à celles d’hier et d’avant-hier de notre histoire tourmentée : des valses de démissions collectives d’un parti X pour adhérer à un autre parti Y taxé de tous les maux, des propos publics qui n’ont rien à voir avec la défense d’idéaux sinon uniquement des cris d’affamés qui ont besoin d’y mettre de l’arrogance et du zèle pour mieux se faire remarquer. Des ‘cadres’ aux menus fretins des quartiers, l’état d’esprit est le même : faire tout pour ne pas être le dernier des cons à la soupe publique. L’absence de débat d’idées sur les vrais problèmes de la société tchadienne réduit les faits et gestes publics aux réflexes de la délation, de la dérision et de l’arrogance.

C’est d’abord l’échec collectif des partis politiques, qui n’ont pas su inculquer aux citoyens et aux militants les vraies valeurs de la démocratie plurielle. Les partis politiques, en vingt ans d’exercice, n’ont jamais animé des débats suivis sur des problématiques socioéconomiques et culturelles. Leurs chefs ont passé le plus clair de leur temps à négocier des textes électoraux pour un électorat qu’ils ignorent royalement au quotidien. C’est comme si, une fois la campagne électorale lancée, ce serait dans cette fourchette de temps seulement qu’on tentera d’intéresser à soi un peuple qui est tétanisé de souffrances et de peur? Jusqu’ici, les partis politiques ne sont pas inquiétés de l’indifférence du peuple dans les querelles autour de la validation et de la mise en œuvre des éléments de l’Accord du 13 août 2007.

Sur le terrain, les choses sont restées en l’état et l’électorat n’a pas encore intégré cet accord dans ses réflexes. C’est pourquoi l’on voit peu d’évolution dans les comportements par rapport aux consultations passées. En réalité, quand l’essentiel de l’opposition est gagné au pragmatisme de survie, consistant à participer au pouvoir jusqu’à la veille de la campagne électorale voire, pour certains, même pendant et après, c’est que personne ne croit en ses chances et ne veut prendre des risques. Les strapontins dans les institutions sont, pour beaucoup, malheureusement, la seule source de vie et de nantissement. Il faut donc être ‘con’ pour rester à l’écart et attendre rien du tout des Tchadiens amorphes et sournois ? penserait-on.

On a aussi cette impression que, pour les prochaines législatives, si un minimum de transparence serait rendu possible dans les régions où plusieurs partis cohabitent, la compétition opposerait davantage des fils du coin pour leur ‘générosité’, que des partis qui proposeraient des choses sensées. Pour la plupart des vieux chefs de partis de l’opposition, il serait prudent pour eux de s’assurer d’être élus à l’hémicycle, sinon, ce sera la fin de leur carrière politique. Le MPS étant très rassuré de gagner le gros lot, l’enjeu de cette consultation sera ‘qui représentera l’opposition plurielle à l’hémicycle’?

Personne ne peut parier sur la maturité des Tchadiens à faire des choix objectifs, qui contribueraient à la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit, qui feront reculer l’arbitraire, la violence et la discrimination. La pauvreté est telle que le miroitage des « cadeaux » et les belles promesses des uns et des autres (d’ailleurs les mêmes : des hôpitaux, des écoles, des routes, des cantons, des postes) vont faire un effet de drogue sur les électeurs. Et ceux qui pourront offrir plus à boire, à manger et des tee-shirts durant leur campagne seront sûrs d’avoir acheté les consciences.

Dans ce climat, on fermera les yeux sur le profil réel des candidats, sur leur passé, sur leur moralité alors que ce sont ces éléments qui détermineront par la suite si ces gens, une fois élus, ne vont pas tourner eux aussi le dos à leurs supporters pour se comporter en « fonctionnaires inamovibles » du parlement, prêts à voter dans le mauvais sens, à se taire pour mieux manger et s’enrichir ? Si tous les grands problèmes connus par les Tchadiens ces dernières années (vie chère, discrimination, rébellion, gaspillage, impunité, clanisme, etc.) n’ont rien suscité du côté des partis politiques en termes de propositions concrètes, que la CPDC continue à cogérer le pays avec la mouvance présidentielle, donc que tous ne reconnaissent en fait que le seul programme du « quinquennat social », le choix des électeurs sera entre Mahamat et Ali ou Alladoum et Djimadoum, des parents, rien de plus !

D’autant qu’on remarque que les vétérans de la politique et chefs de partis patentés, pour la plupart n’ont pas de dauphins et semblent ne pas vouloir en avoir. Ce qui fragilise leur audience réelle et augmente les risques de défection des jeunes loups de leur troupe qui voudraient avoir leurs propres marques en politique. La gestion et l’ambiance peu démocratique qui prévaudrait au sein de nombre de formations politiques tchadiennes, en font des excroissances d’une même mentalité de despotisme héritée de notre histoire passée. Les militants, pour beaucoup, sont restés dans leur état d’esprit, marqués par les pratiques des partis uniques, et ne tardent pas à le manifester au gré de leurs petits intérêts de survie : on ne trahit pas quand on abandonne ses camarades d’infortune pour rejoindre le plus fort, le plus disant !

Alors, comme l’Assemblée nationale actuelle a déjà posé une jurisprudence bien enregistrée dans le subconscient collectif, à savoir qu’il suffit d’être dedans, après on pourra y rester autant d’années sans tenir compte des mandats et de l’éthique, les prochaines législatives devraient confirmer ce mot d’ordre ou l’infirmer selon ce qui s’observera dans la réalité des semaines à venir. En attendant d’être démenti par les faits réels, nous voulons tuer l’ennui en rappelant quelques préoccupations primordiales de la majorité silencieuse :

  • La priorité numéro 1 est que les Tchadiens ont besoin de se réconcilier avec eux-mêmes, pour conjurer la ‘malédiction’ collective, en se remettant en cause : tant que des pans de populations et des catégories de citoyens se sentiront frustrés et violentés, rien de durable et de légitime ne se fera, malgré tous les moyens et efforts engagés ;
  • L’autre priorité est de reconnaître que les injustices doivent être absolument réparées : il y a des régions qui ont été tellement secouées par les évènements douloureux passés et présents, et qui ne sont pas encore dans l’ambiance des élections mais plutôt de la rancune. Il faut que les partis politiques s’habituent à poser les problèmes dans leur réalité, ne pas avoir honte de revendiquer des fiefs. Continuer à prétendre avoir une carrure nationale, alors que ce n’est pas le cas, il vaudrait mieux agiter son fanion là où l’on est vraiment reconnu, c’est ça la légitimité (mandat impératif plutôt que mandat national)!
  • La critique pour critiquer ne paie plus au Tchad : le peuple s’est tellement habitué aux beaux discours des politiciens qu’il faut trouver autre chose pour convaincre les gens. Cette autre chose, c’est donner soi-même l’exemple de ce qu’on a été capable ou qu’on se croit capable de faire ou que l’on propose. En effet, le pragmatisme ambiant de la survie fait que les gens, tout en ayant connaissance de déviances dénoncées, préfèreraient mieux ne pas prendre de risques d’être blâmés ou lésés dans les partages de gâteaux et de cadeaux publics ;
  • Les Tchadiens d’aujourd’hui ne se sentent plus concernés par le passé guerroyeur douloureux et veulent sortir de la misère, de l’obscurantisme et de la peur : il faut leur proposer des solutions soutenables, convaincantes pour leur quotidien ; qu’il y ait des députés ou pas, ils n’en ont cure puisqu’un fossé semble exister entre cette classe politique et le commun des mortels, donc le déroulement des législatives ne sera pas un résultat mais un simple moyen, une simple étape dans la lutte collective contre la pauvreté et le sous-développement ;
  • Enfin, il faut que les partis politiques contribuent à restaurer la suprématie de l’identité nationale sur les identités partisanes ou discriminatoires : les droits des citoyens et citoyennes tchadiens ne devraient pas être assujettis à leur appartenance politique ou à leurs origines ; tant que les partis politiques ne contribueront pas profondément à cette évolution de mentalité nécessaire, ils auront failli à leur mission première d’être des forces d’éducation populaire et ils seront souvent victimes des mentalités rétrogrades héritées des temps de la pensée unique et du culte de la personnalité.

Maintenant, il y a une autre question bête à 1000 francs : entre un processus électoral moribond et des ententes de partage dans une nouvelle DCP, que préféreriez-vous (si vous n’aviez pas d’alternative crédible) ? Réponse : la solution qui coûterait le moins d’argent aux contribuables et le moins de vies humaines et de violences ! A défaut de mieux, au pays de Toumaï, les exceptions font la règle, n’est-ce pas ?

Enoch DJONDANG


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