Le spectre du sud-soudan, comparaison n’est pas raison !

Depuis la perspective du référendum risquant d’aboutir sûrement de l’indépendance du Sud Soudan, des voix se sont élevées pour faire la liaison avec la situation dans le Sud du Tchad. Certains des mécontents du Sud y ont vu une caution à leur ambition de sécession ou d’autonomie, d’autres bords en profitent plutôt pour battre le pavé de la mobilisation contre la résurgence de “l’ennemi sudiste“. Mais les deux situations sont-elles vraiment semblables ?

Sur le plan historique :

Le Soudan, depuis son accession à l’indépendance, est gouverné par les élites du Nord musulman, particulièrement le noyau arabe de cette population. Toutes les infrastructures économiques, sociales et administratives sont donc développées prioritairement dans cette partie-là du pays. Le Sud a toujours été une zone à l’abandon, un réservoir de mains d’œuvre servile. Il n’y a pratiquement pas d’infrastructures dignes de ce nom. C’est le contraire du Tchad qui s’est construit à partir du Sud et des élites sudistes durant cette même période. La nuance est de taille, pour apprécier les types de mécontentements et les enjeux dans chacun des pays. Au Soudan, les nordistes ont toujours détenus tous les pouvoirs et les privilèges et l’ont imprimé territorialement. Au Tchad, les sudistes ont gouverné le pays, détenus le pouvoir économique pendant deux décennies avant de passer la main aux nordistes à la faveur d’une guerre régionaliste et confessionnelle. Ils restent toujours majoritaires dans l’administration publique. Les sudistes soudanais n’ont jamais gouverné dans leur pays.

Sur le plan sociologique :

Au Soudan, ça saute aux yeux que les sudistes sont très différents des nordistes, même par la morphologie ! Contrairement aux brassages observés chez nous, nos voisins cohabitent séparément et ne se mélangent pas. La configuration de la capitale Khartoum le montre : les sudistes, à l’exception d’une infime minorité, vivent dans les taudis en bordure de la grande agglomération. Ce sont deux types de peuples que peu de choses rapprochent, surtout que seuls les uns ont été considérés jusqu’ici comme des citoyens à part entière. La longue guerre en deux temps, d’abord sous Niméry avec le leader sudiste Joseph Lagu, puis avec John Garang pendant une vingtaine d’années, a fini par confirmer clairement la difficulté de maintenir deux peuples si différents dans un même ensemble étatique inéquitable, d’où les accords de paix qui vont aboutir certainement à l’indépendance de la partie sud du Soudan.

Sur le plan politique :

Les sudistes soudanais luttent pour la fondation d’un Etat ignoré de fait, depuis l’indépendance du plus grand pays d’Afrique. Comme les pouvoirs du Nord n’avaient rien fait pour concrétiser la volonté de vivre ensemble dans le respect des différences et l’égalité, les frontières de fait s’étaient dessinées entre les deux soudans au fil des années. Pire, les pouvoirs de Khartoum avaient cru instrumentaliser la religion et imposer la charia islamique à des fins politiques, pour soumettre les sudistes et les autres minorités régionales par la force. Cet élément historique a aggravé durablement le fossé culturel entre les Soudanais du Nord et du Sud. Malgré une guerre et une répression terrible, la politique de la terre brûlée, de l’exclusion du Sud du bénéfice des réalisations économiques et sociales du gouvernement de Khartoum (la problématique affectation et utilisation des 2% des revenus pétroliers qui devaient revenir aux régions productrices du Sud-Soudan), le fossé ne se comblera plus. Aucune guerre nouvelle ne pourrait changer la donne et c’est pourquoi les dirigeants actuels du Nord ont accepté de signer des accords de paix dont ils savaient pertinemment entériner une réalité qu’ils ne pouvaient plus gérer en l’état. La cohésion des sudistes dans un grand mouvement politico-militaire a aidé en cela. Pour comprendre les enjeux, il faut reconsidérer le cas du Darfour qui, bien qu’étant une grande zone musulmane, vit une situation de marginalisation pas loin de celle des sudistes soudanais. C’est donc une reconfiguration postcoloniale des frontières entre des entités vraiment difficilement conciliables qui se joue !

Les similitudes avec le Tchad :

  • Elles sont d’abord d’ordre politique : depuis l’instauration du parti unique par Tombalbaye en 1962-1963, les élites mécontentes du Nord ont pris comme parrains les pouvoirs soudanais à travers le FROLINAT depuis 1966. En échange de ce soutien, elles étaient tenues d’embrasser l’idéologie fascisante pro-islamiste de leur parrain et de l’appliquer par tous les moyens au Tchad, même si les contextes ne sont pas les mêmes. Le soutien décisif du Soudan avait permis la succession des pouvoirs nordistes depuis trois décennies dans notre pays. Les tentatives de remises en cause de la laïcité et de la pluralité du Tchad sont d’origine étrangère, ainsi que les moyens et méthodes violentes utilisées à cet effet. Il subsiste encore malheureusement une frange d’élite tchadienne très inféodée aux tares idéologiques de notre grand voisin, ainsi qu’on le voit avec le blocus du projet du code des personnes et de la famille.
  • Les faits de guerre, les frustrations, la marginalisation forcée cumulés à l’endroit des sudistes tchadiens et de leur zone n’étaient que des copier-coller d’un contrat passé par les assoiffés de pouvoir et de richesses issus des tendances politico-militaires. En cela, oui, il y a eu beaucoup de similitudes avec ce qui a été vu chez le voisin en passe d’éclatement, dans la tentative périodique d’importation d’un modèle de gouvernance autoritaire, fanatique et discriminatoire ; poussée à l’extrême, cette tendance pourrait à la longue approfondir et justifier les ressentiments de certains sudistes et l’idée d’une partition du Tchad, comme au Soudan.
  • Faut-il rappeler le rôle macabre joué par les supplétifs soudanais dans la dure répression qui sévit dans le sud du Tchad des années 90 : ces faits de mercenariat commandé, à une période d’instabilité persistante autour du contrôle politico-militaire du pouvoir, ressemblaient beaucoup à ceux pratiqués durant la guerre civile soudanaise, sans en atteindre les ampleurs. Cependant, les horreurs vécues là-bas, en plus des calamités naturelles et du dénuement général, les tentatives de colonisation des terres par la force par des tribus allogènes armées par le gouvernement, en 20 ans de conflit, n’avaient rien de pareil avec notre situation passée récente.
  • Une constance demeure : en 1989-1990, comme récemment, le pouvoir central tchadien, après avoir flirté avec le parrainage soudanais, finit toujours par se retourner contre ce parrain devenu encombrant et soutenant les opposants armés contre le régime en place.
  • Enfin, les enjeux de partage des immenses richesses des sous-sol tchadien et soudanais par les grandes puissances déterminent l’ampleur et l’intensité des conflits et malheurs des peuples des deux pays martyrs !

Des différences fondamentales :

Depuis l’indépendance, le Tchad vit une situation d’intégration des communautés qui n’est pas pareille au Soudan : la capitale N’Djamena originelle (Fort-Lamy) avait été un creuset d’unité très apparent entre des gens d’origines diverses, jusqu’à ce que les groupes pro-soudanais de la rébellion armée viennent provoquer la déchirure communautaire en 1979 par des slogans importés, et aidé aussi par d’autres puissances. Malgré les injustices consacrées et consommées, les liens forts qui font que les Tchadiens ont majoritairement choisis de rester ensemble dans un seul Etat, n’ont pas pu être brisés définitivement
Le parrainage politique soudanais avait fait ses effets en trois décennies de pouvoirs de feu et de sang et ne peut plus paraître encore aujourd’hui comme modèle de copier-coller. Ce qui est différent dans l’analyse de la situation chez le grand voisin de l’Est. Au Tchad, les luttes politico-militaires qui ont fait tant de mal à tous sont motivées par cette soif du pouvoir facile et de la domination clanique voire tribale ; le Soudan n’avait fait qu’aider des pantins tchadiens, en échange de ?… Si l’on enlevait ce mal de dépendance historique et idéologique, il n’y aura plus de vraie menace à l’unité du Tchad sinon des problèmes de mal gouvernance refilée d’un régime à l’autre.

Au Tchad, avec ce qui s’est vu ces dernières années, ce sont des groupes qui prétendent se défendre contre l’oppression d’un groupe dominant, même issus de la même région ou religion. Au Soudan, les frontières sont nettes entre les uns et les autres et inconciliables. Il serait difficile aujourd’hui de tracer une frontière Nord-Sud au Tchad, mais plus facile de tracer plusieurs frontières entre les sous-identités régionales dans le Nord et dans le Sud, si l’on privilégiait le critère de « qui peut s’entendre mieux et vivre ensemble ». Même là, avec une bonne gouvernance, beaucoup ne trouveront pas leur compte dans les replis identitaires de circonstances liées à une mauvaise gouvernance à base clanique et discriminatoire.

Des destinées nationales différentes entre le Soudan et le Tchad

Si l’on voudrait absolument se séparer, en croyant faire confiance seulement aux siens naturels, voici les entités qui émergeraient d’un éclatement probable du Tchad actuel, avec des possibilités diverses de combinaison entre elles : Kanem-BET, Ouaddaï, Centre, Mayo-Kebbi-Tandjilé, Logones-Ex-Moyen-Chari, Batha-Salamat, enclaves tribales dans le Ouadi Fira, etc. Cette configuration correspondrait aux préjugés divisionnistes entretenus dans la vie de tous les jours et observés surtout chez les cadres. On serait donc bien loin d’un schéma facile de division Nord-Sud à la soudanaise, puisqu’il y a déjà de grandes fissures nord-nord et sud-sud observées !
L’Histoire récente a marqué les limites des groupes armés qui exploitent le divisionnisme à des fins politiques : les tentatives de rébellion dans le Sud ont échoué faute d’une vraie adhésion des sudistes eux-mêmes, de même les tentatives de conquête du pouvoir pour le clan ou la tribu par des groupes du Nord échouent aussi faute de soutien de parrain extérieur disponible et par excès de groupes prétendants! Petit à petit, il devient de plus en plus difficile de tromper les Tchadiens dans l’un de ces sens, même en créant et en entretenant des tensions intergroupes. Ceux qui ne l’auraient pas encore compris se tromperaient eux-mêmes. L’illusion de croire qu’avec des puits de pétrole l’on pourrait se tailler une république autonome est de la pure folie ! De même, l’illusion de croire en la durabilité d’un pouvoir autoritaire et discriminant (sur n’importe quelle base idéologique, clanique ou religieuse) est de la pure utopie !
Même la France, pour confirmer son identité nationale, avait connu des problèmes de cohésion intérieure durant les siècles passés. Alors que l’Afrique du Sud, qui est la réunion douloureuse de trois continents en un seul, a trouvé sa voie à travers de grands hommes et des principes de gouvernance clairs et acceptés par tous. Ce sont ces derniers critères qui manquent au registre des élites tchadiennes et non pas les velléités de copier-coller de conflits existentiels de certains de nos voisins très malades.

Il suffirait que les Tchadiens fassent l’expérience d’une période durable de meilleure gouvernance et de paix, pour que les fondements unitaires de ce pays se trouvent revalorisés et consolidés, sans oppression ni exclusion d’un groupe ou d’une région quelconque. Si les bonnes leçons de 50 années de chaos entretenus étaient bien tirées, si une nouvelle génération politique et intellectuelle affranchie des tares du passé s’imposait sur l’échiquier, en très peu de temps le Tchad deviendrait un pays modèle en Afrique et dans le monde. Le processus de l’Accord du 13 août nous y conduit-il ? Le vrai processus, c’est une prise de conscience affichée des élites tchadiennes et un changement réel de mentalités et de pratiques publiques. Le reste n’est qu’une question de rapports de forces et de qualité des acteurs. BONNE ET HEUREUSE ANNEE 2011 !

Enoch DJONDANG


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