15 février 1991- 15 février 2011 : Il y a vingt ans déjà…

Chers camarades,

Le devoir et l’honneur m’interpellent, à l’occasion de la célébration de la vingtième année de notre organisation commune, la Ligue Tchadienne des Droits de l’Homme (L.T.D.H), de partager avec vous l’émotion et la réflexion que suscitent un tel évènement.

Tout d’abord, rendons un hommage particulier en nous fixant un instant sur le souvenir de nos camarades qui ne sont plus, du fait de la nature ou de la sottise humaine, et qui nous ont quittés avec cette espérance vivante nous ayant tous rassemblé.

Oui, en cet-après-midi ordinaire du 15 février 1991, nous étions tous mus par une même vision, par une même attente, par un même élan, quand nous avions adopté ce qui sera “le Manifeste pour une société de droit au Tchad“. Les personnes que nous étions, de divers horizons, ne se doutaient guère de la portée de l’acte solennel qu’ils venaient de poser pour l’Histoire. Le seul commentaire que l’on soit capable de faire, pour mesurer la motivation des uns et des autres, en ce moment-là, se trouve dans le contenu même dudit manifeste. Loin de toute jérémiade monotone, cette proclamation solennelle fait partie de ces paroles fondatrices par lesquelles la destinée de peuple entier change, se redessine, se redéfinit.

Comment, en effet, des gens aux origines et intérêts socioprofessionnels différents, pouvaient-ils partager une telle vision ? Aujourd’hui encore, pour les témoins que nous étions et pour tous ceux qui viendront adhérer à cette vision, l’enjeu reste d’actualité et le défi est toujours personnel. Cependant, permettez-moi, par une rétrospective commémorative, de nous ré-imprégner de la portée de notre engagement solennel du 15 février 1991, à l’échelon de la vie de notre peuple et notre monde actuel.

  • Par delà ce que pouvaient être nos opinions politiques, nous nous étions engagés à marquer la rupture d’avec le sombre tableau de notre histoire commune passée, dont les stigmates ont été gravés en lettres de feu, de sang et de larmes dans l’âme et dans la chair de nos compatriotes, de nos familles, jusqu’au dernier hameau de notre pays : ces maux, si bien décrits dans le Manifeste du 15 février 1991, ne sont-ils pas les causes récurrentes du drame de notre peuple à ce jour ?
  • A peine avions-nous créé l’instrument principal de mise en œuvre du manifeste, à savoir la Ligue Tchadienne des Droits de l’Homme, que les démons du passé s’étaient remis en ordre de bataille, à travers les drames plus macabres les uns que les autres et que je me permettrais de rappeler (en partie) ici, pour la mémoire :
  • Loin d’avoir tiré leçons de ce que la barbarie de la détention secrète et arbitraire et des disparitions forcées avaient fait subir à notre peuple, ces pratiques d’un autre âge étaient remises au goût du jour, au prétexte de répliques dans les luttes fratricides de pouvoir d’enrichissement effréné de l’ère dite démocratique : les mêmes lieux sinistres qui, sous le régime sanguinaire du “lion de l’UNIR“, auraient fait disparaître abominablement des dizaines de milliers de nos compatriotes, ont été réutilisés avec la même hargne et intolérance. Dans les différentes affaires du “13 octobre 1991“, des “300 déportés de Maïdougouri“, du MDD, du CNR d’Abbas Koty, des ex-codos et autres, ces immeubles lugubres, ces piscines bétonnées, ces domiciles surarmés ont démontré que notre société tchadienne était encore loin de renouer avec les valeurs fondamentales et universelles de paix, de justice et d’égalité pour tous invoquées dans notre manifeste. C’est ainsi que nous réussîmes à faire détruire la sinistre prison dite “des 6 cellules“ et la “piscine des 48 logements“ voisines de la Primature actuelle.
  • Il nous aura fallu, camarades, faire preuve d’un courage frisant la folie (pour la plupart de nos concitoyens !), pour gérer ces évènements douloureux, en s’organisant avec les moyens de bord contre les tyrannies et la violence aveugle, afin d’arriver à les faire cesser, de sauver de nombreuses vies en détresse et même de sermonner les acteurs pour les dissuader de ne plus poursuivre dans ces voies barbares. La grande complicité de certains communicateurs nous aura été précieuse pour alerter à temps l’opinion nationale et internationale (hommage à Sosthène N’gargoune et à Réné Dillah !). Pour ceux qui ne se rendraient pas compte de la portée de nos engagements, avec le recul du temps, ils pourraient s’interroger simplement sur ce qu’il serait advenu de tant de compatriotes “importants“ et “ordinaires“ victimes à l’époque, si nous nous étions aussi résignés dans l’indifférence coupable ?
  • Pendant que nous luttions contre le feu et la violence aveugle, nous étions aussi portés sur la nécessité de rééduquer les élites de notre peuple dans la réimplantation de ces nobles valeurs humaines malmenées par une situation quasi-permanente de non-droit : nous avions eu l’intelligence de réunir, à travers des actions multiples de formation et de sensibilisation, des corps sociaux qui s’étaient toujours haïs, les gens en uniforme avec ceux qu’ils étaient censés protéger mais qu’ils tourmentaient et humiliaient quotidiennement, bourreaux et victimes potentiels, stéréotypes des préjugés macabres semés entre les enfants d’un même pays : aujourd’hui, ne sommes-nous pas quittes de notre investissement, camarades ? Lesquels des gendarmes, des policiers, des hommes de loi, des chefs traditionnels, oseraient prétendre qu’ils agissent par ignorance des principes basiques du respect des droits humains ?
  • Nous avions été aussi au four de la médiation entre camps ennemis, entre forces en dissidence et pouvoir menacé, entre forces politiques qui n’arrivaient pas à s’entendre sur le bien-être recherché par le peuple : ces exercices périlleux, que nos adversaires utilisaient comme argument fallacieux pour nous cataloguer comme partisans et désinformer massivement la population contre nous, ont quand même permis la tenue de la conférence nationale souveraine, la conclusion d’accords de réconciliation, l’élargissement de l’espace de manœuvre de forces politiques civiles, etc. A défaut, aurions-nous célébré le cinquantenaire dans un climat de paix relative en 2011?
  • Dans notre sillage, nos compatriotes ont pu libérer leur volonté d’émancipation : nombre d’organisations de la société civile sont nées de nos couches nourricières et ont grandi en la faveur des acquis que nous avions apportés au contexte de la vie publique et des libertés fondamentales. Que de fois avions-nous eu le réflexe salutaire de susciter, d’encourager, de soutenir les initiatives de naissance des organisations de la société civile, dans des domaines précis qui ne sont autres que les faces multiples des droits humains et du développement durable ?
  • Dans cet ordre d’idées, permettez-moi d’évoquer seulement certaines de nos entreprises qui profitent toujours à toute la nation : (i) la stratégie d’entente à la CNS avec l’Union des Journalistes Tchadiens (UJT), l’Union des Syndicats du Tchad (UST), l’Association des Femmes Juristes (AFJT), Tchad Non-Violence (TNV) et d’autres, pour faire passer en intégralité et par consensus national les textes de lois de libéralisation de la presse et de la communication audiovisuelle ; c’est ainsi que naquit le Haut-Conseil de la Communication et que la liberté d’expression et d’opinion deviendront des acquis irrévocables !, (ii) dans la foulée, nous avions créé dès 1995 la radio FM Liberté d’abord pour la LTDH, et nous l’avions élargi en 1997 pour donner un espace concret à la société civile et aux sans-voix, pour leur visibilité leur expression et leur éducation : voilà encore un produit et une suite logique de la mise en œuvre de notre manifeste du 15 février 1991 !
  • Nos compatriotes de la diaspora se souviendront encore de la manière dont les cellules que nous avions créées dans leurs pays d’accueil, avaient contribué à défendre leurs droits face aux stigmatisations que subissaient les Tchadiens considérés comme des gens arriérés et dangereux : pendant que les divisions s’accentuaient entre les communautés, entre les groupes en rivalité pour la conquête du pouvoir, nos cellules extérieures furent en leur temps les seuls cadres où nos compatriotes pouvaient retrouver leurs marques nationales et leur dignité. Même si elles ont pratiquement disparu en tant qu’organes, il n’en demeure pas moins que leurs actions ont permis la prise de conscience de beaucoup de membres de la diaspora sur la dimension des droits humains prioritaires dans les ambitions des uns et des autres.
  • Nous nous sommes souvent retrouvés en position d’oser, de forcer les attitudes figées et rétrogrades, de subir toutes sortes de représailles : certains de nos camarades ont été assassinés (Me Joseph Behidi le 16 février 1992, soit à notre premier anniversaire !), d’autres ont subi des agressions physiques, des brimades professionnelles, des menaces continuelles, etc. Cela n’a pas pu éteindre la flamme du Manifeste du 15 février 1991 : elle continue et continuera d’illuminer l’humanité tchadienne, contre vents et marées !
  • C’est le lieu de rappeler ici quelques noms de nos illustres héros, pêle-mêle : Joseph Behidi, Moctar Térap, Abou Laoukoura, Mouman Dingabé, Musette Ngadané, Hamid Abdallah, Sosthène N’gargoune, Passé David, etc., des hommes et des femmes ordinaires mais qui avaient donné le meilleur d’eux-mêmes pour une cause ingrate, lassante, dangereuse, dans l’indifférence de leur entourage et le laxisme suicidaire de la société tchadienne. Eux aussi avaient des familles à nourrir, méritaient de la promotion professionnelle, aimaient leur vie… Qui se souvient encore d’eux ? Sans leur engagement, la vie publique au Tchad n’aurait pas encore atteint ce niveau (en bien), s’ils s’étaient résignés ou avaient démissionné comme les autres.
  • D’autres camarades méritent aussi que leurs exemples soient rappelés aujourd’hui : Ahmed Moussa NGam et Habib Oumar, qui défièrent la barbarie dans l’Est du Tchad, les jeunes de la troupe théâtrale La Colombe de la LTDH (Hassan Sylla et sa bande de copains entraînés par Hassan Keiro le Kainkoula One Man Show), le groupe des femmes, tous d’horizons divers mais animés d’une même foi qui leur avaient permis de réaliser des exploits formidables dans la promotion des droits humains au niveau populaire. Voilà un autre trait de la force de notre manifeste du 15 février 1991 !
  • Comme tout regroupement, nous avions aussi été victimes de nos propres tares, de notre naïveté, de nos cupidités, de certains préjugés cachés en nous et qui se sont révélés néfastes durant notre parcours, engendrant des crises internes de croissance cycliques, foulant au pieds nos principes cardinaux par de basses besognes et des mesquineries, décourageant et dispersant notre solidarité militante, brisant même pour si peu de choses des amitiés anciennes. Nos ennemis ont été souvent à l’affût de ces failles et ne se sont pas privé de les attiser, au point par moment d’arriver presque à discréditer nos acquis et à paralyser ou contrôler la grande capacité d’anticipation de notre organisation. Avec le recul, je puis dire sans excuser personne pour sa responsabilité individuelle, que ces épreuves-là sont inhérentes à la nature humaine et à toute société. Cependant, le fait que, même affaiblie par rapport au temps de son apogée, la LTDH continue à être un mythe, une référence et un creuset pour tous ceux qui s’attachent aux droits humains, rassure sur l’existence de capacités insoupçonnées de régénération de nos acquis par les militants et sympathisants.
  • Si nous avions pu, à certaines époques, être présents aux côtés des victimes en n’importe quel coin du territoire national et à l’étranger, malgré les moyens dérisoires, c’était parce que la chaîne de solidarité avait fonctionné, que des militants et sympathisants haut-placés dans la hiérarchie gouvernementale et militaire, nous avaient discrètement aidé, que nous avions forcé le respect des partenaires stratégiques de notre pays (comme dans la mobilisation de la Force Epervier française pour atteindre, libérer et transporter les rescapés des rafles de Maidougouri déportés à l’Est). Si d’aucun ont l’impression que la LTDH se refroidit, c’est peut-être parce ces synergies ont pris d’autres formes moins tracées, que le contexte de la société civile s’est diversifié, et tout cela pour le bien de notre peuple. Cependant, la LTDH n’est que l’instrument central organisationnel de la mise en œuvre du Manifeste du 15 février 1991 : c’est la poursuite des valeurs de ce manifeste par chacun de nous dans son quotidien qui formera la couronne de plus grandes victoires sur la barbarie, l’ignorance et la violence dans notre pays et au-delà.

Chers camarades, vingt ans après cette petite réunion privée de N’djamena, il nous est impossible d’identifier de façon exhaustive tout ce qui en a été les conséquences et les fruits à l’échelle de notre pays. C’est ce qui confirme que cette réunion était véritablement une date à marquer d’une pierre blanche dans nos vies de militants et notre histoire nationale, et la date où chacun par la suite a adhéré à son tour pour apporter sa modeste contribution. Les bénéfices nous sont communs, mais aussi les manquements, les faillites. Les défis sont encore trop grands pour atteindre la société de droit, qui est l’idéal au-dessus de tous les programmes politiques. Les acquis doivent être réactualisés. L’innovation, la capacité d’anticipation, la solidarité militante qui nous avaient permis de maîtriser des situations inimaginables et ingérables, seront toujours des aptitudes à développer par ceux et celles qui auront en charge la gestion de notre organisation la LTDH les vingt prochaines années.

Pour qui a consulté le registre des adhésions de la LTDH, c’est vraiment une pieuvre tentaculaire dans l’Etat et la société tchadienne, qui ne dit pas son nom : on y trouve à chaque volet des noms de personnalités insoupçonnées, et pour cause ! C’est un potentiel intact, un patrimoine historique de la nation. Sachons donc maîtriser les limites de nos individualités, capitaliser ce qui a été positif et toujours nous repositionner par rapport au Manifeste du 15 février 1991, pour que les générations futures nous soient vraiment reconnaissantes !

Nous ne manquons pas d’exprimer notre reconnaissance aux femmes et aux hommes non tchadiens, qui se dévouent à nos côtés depuis le début, pour l’amélioration de la situation des droits humains dans notre pays, pendant que nos élites faisaient l’apologie de la violence et de la haine à main armée, sans se soucier des terribles souffrances supplémentaires endurées par nos populations otages et traumatisées.

Chers camarades, c’est par ces mots que votre humble serviteur tient à célébrer avec vous cette entrée dans l’âge adulte de notre rêve commun du 15 février 1991 !

Je vous remercie de votre aimable attention !

Enoch DJONDANG
Ancien président fondateur de la LTDH/N’djamena
Email : enochdjo@yahoo.fr
Site web : http://www.tchadnouveau.com / Facebook/Enoch Djondang

Lire aussi le Manifeste pour une société de droit au Tchad


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