Interview de Youssouf Hamid, Secrétaire aux affaires politiques et relations extérieures du CDR

Youssouf HamidTchadactuel: Bonjour Monsieur Youssouf, pourriez-vous nous dire, ce que c’est que le CDR aujourd’hui?

Youssouf Hamid: Il est évident de dire que le CDR n’est pas celui des années 80, avec des grandes potentialités militaires humaines et matérielles. Néanmoins, le mouvement existe sous une autre forme aujourd’hui, avec un vaste réseau de militants et de sympathisants qui sont restés fidèles à la ligne du mouvement malgré les conditions très difficiles et sont déterminés à apporter leur modeste contribution au redressement de la situation nationale …

Tchadactuel: On remarque que dans les 10 dernières années votre mouvement a lié plusieurs alliances avec d’autres partis de l’opposition extérieure. Pour quoi ces alliances se défont sans raison apparente et dans quelle alliance êtes-vous actuellement?

Youssouf Hamid: Il est vrai qu’il y a eu beaucoup d’alliances au niveau de l’opposition, mais le CDR n’a pas toujours été impliqué dans ses alliances. Faisons un petit rappel: en novembre 1995, nous avons fait partie de l’ANR avec le FNT du défunt DR Harris (suivi après par le FNTR de Ahmad Yacoub, l’ANT/D du général Mahamat Garfa, les FARF du défunt Laokein Bardé).
L’ANR s’est défait progressivement du fait des négociations séparées menées par certaines de ses composantes avec le régime MPS.

En 1999, nous avions cofondé le CPAL avec le MDJT du défunt Youssouf Togoïmi (puis avec l’aile de Hassan Madégué) et le MDD de Medella; là encore, nous avons connu le même scénario avec le ralliement du MDD de Médella. Néanmoins ; le CPAL auquel s’étaient joints entre-temps le FNT de Alio Abdoulaye, le MUR de Gaileth Bourkoumandah, n’a pas éclaté et a continué son chemin; les mouvements composants le CPAL ont eu des contacts avec le MDD de Brahim Mallah et le FDP du Dr Mammouth Nahor Ngawara et la réflexion commune a abouti à la mise en place d’une alliance plus large à savoir l’UFC (Union des Forces pour le Changement ) en avril 2OO4, qui comprenait donc au début le MUR, le MDJT aile Hassan Mardégué, le MDD de Brahim Mallah le FPRN de Alio Abdoulaye et, le FDP du Dr Nahor et le CDR. Comme vous le savez, nous avons connu une autre défaillance avec le ralliement du MDJT de Hassan Mardégué. Comme vous le constatez, la seule alliance dont nous avons fait partie et qui s’est effritée c’est l’ANR; quant au CPAL ses composantes se sont retrouvées dans une alliance plus large qui est l’UFC qui continue encore à nous rassembler, malgré les défaillances signalées; quant aux autres alliances qui se sont constituées, nous n’en avions pas fait partie. Le CDR a toujours tenu ses engagements envers ses alliés jusqu’au bout. On ne peut pas de dire qu’on défait ces engagements sans raison car nous avions toujours cru qu’il fallait travailler en cherchant l’unité avec l’ensemble de l’opposition, malheureusement les circonstances obligent certains alliés de faire cavalier seul et rallier le régime et nous ne pouvons rien faire contre cela.

Malgré les décéptions ma conviction et celle de notre mouvement est que sans une unité la plus large possible, il serait difficile d’apporter un changement qui va dans le sens des aspirations de la masse des Tchadiens. Comme je le disais, nous sommes disposés à travailler avec tous les Tchadiens soucieux de l’avenir de ce pays d’où l’alliance aujourd’hui avec l’Union des Forces du Changement (UFC).

Tchadactuel: Comment jugez-vous la situation politique intérieure maintenant?

Youssouf Hamid: Un proverbe dit : « ce n’est pas à un orphelin qu’on apprend à pleurer »; les Tchadiens n’ont pas besoin qu’on leur dise à quel point la situation politique intérieure est dangereuse et intenable car ils vivent quotidiennement les conséquences de la gestion catastrophique du régime MPS.

Tchadactuel: Et celle de l’extérieure?

Youssouf Hamid: Il est triste de constater que plus le régime est rejeté par la population, plus il est soutenu par certains pays frères et amis; je pense que cette contradiction demande beaucoup d’efforts de la part de l’opposition pour convaincre nos partenaires et les observateurs. Évidemment, pour être convaincants, il faut commencer par parler d’une seule voix

Tchadactuel: Avez-vous des conditions sous lesquelles vous seriez disposés à dialoguer avec Deby?

Youssouf Hamid: Nous ne sommes pas contre le principe du dialogue avec le régime; car si on peut arriver à réaliser un minimum de réformes politiques cela vaut mieux que de continuer à s’entretuer. Mais il faut constater que le régime MPS n’est pas du tout prêt à un véritable dialogue national et constructif. Il cherche seulement les ralliements individuels. Nous n’avons pas de conditions particulières à part celles posées par la quasi-totalité de l’opposition aussi bien civile que politico-militaire; à savoir la définition d’un cadre global sous parrainage international et la définition d’une nouvelle transition avec des garanties sérieuses. Pour plus de précision je vous renvoie au projet de programme de transition de l’UFC intitulé « Pour une nouvelle transition au Tchad »

Tchadactuel: Comment qualifiez-vous le comportement de la France envers la situation actuelle du Tchad?

Youssouf Hamid: Le gouvernement Français, au lieu de faire pression sur Deby pour un véritable dialogue qui pourrait nous permettre de trouver des solutions fiables et durables, il le maintient contre la volonté du peuple Tchadien. Malgré l’appel de l’opposition intérieure et extérieure, ce gouvernement fait la sourde oreille et continue toujours de lui apporter non seulement un soutien politique mais aussi militaire ce qui aggrave la situation.
Nous pensons que le Gouvernement Français doit réviser cette politique et aider les Tchadiens à se retrouver autour d’une table pour un dialogue franc et fraternel

Tchadactuel: Revenons à votre mouvement le CDR. Rappelons qu’il a été d’abord dissous dans l’UNIR de Habré lors du ralliement de son président Acheikh Ibn Oumar en 1988. Il s’est réveillé de ses cendres avec l’entrée en dissidence d’Acheikh contre Deby en 1994. Pourquoi parler au nom d’un mouvement qui n’existe juridiquement pas et dont beaucoup d’anciens membres voient qu’on relance un mouvement officiellement dissous. Les déchirures internes que votre mouvement a connues pendant tout ce temps, est ce que vous avez encore des sympathisants?

Youssouf Hamid: Dire que le CDR s’est fondu dans l’UNIR n’est pas exact. Tout d’abord les accords de Bagdad avec Habré ont été signés par le frère Acheikh Ibn-Oumar, non pas en tant que secrétaire général du CDR mais en tant que président du Front patriotique composé de diverses personnalités. Secundo, la majeure partie du Bureau national a rejeté la démarche et avait fait un communiqué pour dire que le CDR continuait en tant que mouvement. A l’époque, personnellement j’étais parmi les militants qui avaient rejeté la démarche du frère Acheikh et je suis resté à l’extérieur solidaire avec la majorité du Bureau National. Le mouvement a continué bien qu’affaibli et divisé entre différentes fractions. Quand Deby s’est replié en Libye et au Soudan pour créer le MPS, certains de nos éléments l’ont rejoint mais à titre individuel. Quand le frère Acheikh a rompu avec le régime en 1995, les cadres et les militants qui étaient restés à l’extérieur et qui avaient continué à animer le mouvement l’avait contacté pour qu’il reprenne sa place à la tête du mouvement en attendant une réorganisation. Donc il ne faut pas confondre la personne de Acheikh Ibn-Oumar ou de tel et tel dirigeant avec le CDR.

C’est vrai, comme tous les mouvements Tchadiens, le CDR a connu des déchirures. Cela n’empêche pas l’existence du mouvement car beaucoup de ses sympathisants se sont retrouvés pour le réorganiser. Le départ d’une personne peut affecter le mouvement mais pas le dissoudre comme on est habitué au Tchad où les mouvements et partis existent ou disparaissent en la personne de leur chef ou un groupe donné.

Tchadactuel: Si on jette un coup d’œil sur le bureau du CDR on remarque qu’il est encore à dominance arabe. En d’autres termes, le CDR conserve t il toujours l’étiquette d’un mouvement arabe pro-libyen, sinon en quoi vous avez évolué? Vous voulez être un mouvement national. Vous ne voyez pas une certaine contradiction dans votre politique?

Youssouf Hamid: Pour vous, si on trouve dans le bureau du CDR une majorité de personnes d’origine arabe, cela veut dire que c’est un mouvement pro-libyen; je pense que c’est un raisonnement très dangereux. Par ailleurs, la position actuelle de la Jamahirya est très claire, c’est le soutien inconditionnel au régime de Deby.


Sur un autre plan, il faut reconnaître que tous les mouvements politico-militaires qui se sont créés et qui continuent à se créer ont une dominance ethnique et parfois clanique. Même les partis politiques se voulant strictement démocratiques n’échappent pas à cette caractéristique. La question qui se pose n’est pas de savoir quelle est l’ethnie dominante dans tel ou tel mouvement mais quel est l’objectif visé. Est-ce-que l’objectif est de prendre le pouvoir au nom de son ethnie, si tel est le cas, nous ne valons pas mieux que Déby. Nous pensons qu’il faut que chaque groupe débarrasse ses membres de cette mentalité de conquête de pouvoir. Deuxièmement, nous devons agir pour des larges alliances et même des fusions; le CDR ne demande pas mieux que de se fondre avec d’autres mouvements dans un cadre plus large.

Tchadactuel: Quels sont vos contacts avec les mouvements rebelles à l’Est du Tchad?

Youssouf Hamid: Il y´a eu plusieurs contacts avec les mouvements auxquels vous faites allusion. Et ces contacts existent encore.


Tchadactuel: On apprend que votre Président, après avoir pris contact avec les groupes de l’est, a créé ou relancé son propre groupe, à dominance arabe, que s’est il passé exactement et quels sont vos objectifs en formant un groupe à part?

Youssouf Hamid: Décidément on dirait que vous ne pouvez pas mentionner le nom de notre mouvement sans ajouter l’expression à « dominance arabe ». J’espère que c’est juste une méthode de journaliste et non pas le reflet d’un préjugé à votre niveau. Pour ce qui est des démarches de notre Secrétaire général, je ne peux pas vous donner des détails car nous ne sommes pas encore en possession de son compte rendu. Selon mes informations, les objectifs de la mission d’Acheikh, étaient d’étudier les possibilités de rapprochement avec tous les mouvements présents et en même temps de rassembler nos éléments qui étaient dispersés à gauche à droite dans la région, certains depuis de nombreuses années. Il ne s’agit pas de créer un nouveau groupe. Notre but est de travailler avec tous les autres mouvements pour une collaboration militaire. Mais je ne peux vous dire à l’heure actuelle si cela s’est concrétisé.

Tchadactuel: Présentement, quels sont vos moyens de lutte et comment participez-vous à la lutte contre le régime de Deby?

Youssouf Hamid: Si vous voulez parler de moyens matériels, nous n’avons pas de soutien extérieur. Nous pensons que le premier capital c’est l’homme et nous cherchons à mobiliser nos sympathisants de façon efficace et nous nous efforçons de travailler avec les autres forces pour une véritable unité nationale; c’est le plus important.

Tchadactuel: Quels sont vos schémas des périodes avant et après Deby?

Youssouf Hamid: Il y a presque une unanimité au sein des Tchadiens sur certains points quant à l’après Déby. D’abord, si Déby est renversé militairement, il ne faut pas que les forces qui l’auraient renversé s’imposent au pouvoir; c’est à dire qu’il faudra immédiatement organiser un forum national pour définir les modalités de la Transition. Par ailleurs, il y a un consensus pour que les dirigeants de la Transition ne soient pas candidats aux futures élections, lesquelles doivent être réellement libres et transparentes.

Tchadactuel: Ces derniers temps, on a signalé la démission d’un membre de votre bureau au profit de la CNT d’Aldjinedi. Est-ce que vous ne craignez pas la désagrégation du CDR au profit de nouveaux partis?

Youssouf Hamid: Si on visite les sites web consacrés au Tchad, on constate que les défections d’indvidus ou groupes au profit d’un autre mouvement ou coalition sont assez fréquentes. Cela n’a rien d’extraordinaire. Par ailleurs c’est compréhensible que les nouveaux mouvements qui se créent, pensent qu’ils doivent se renforcer en affaiblissant les anciens mouvements. Ça ne nous gêne pas beaucoup. C’est une question de conviction; nous préférons être un petit groupe et sans beaucoup de moyens mais avec des militants sincères et convaincus, plutôt qu’un vaste rassemblement avec des moyens énormes mais sans une confiance interne. Le frère auquel vous faites allusion est libre et responsable de ses actes

Tchadactuel: Vous avez quitté Deby, déjà en 1992, avoir l’avoir aidé à venir au pouvoir, de votre exil en Libye. Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé votre entrée en opposition et pour quoi ne pas être resté au Tchad et regagné l’opposition interne?

Youssouf Hamid: Je n’ai jamais aidé Déby ni avant ni après son accession au pouvoir. J’étais rentré d’exil en 1992, en tant que membre du CDR. Lorsque j’avais constaté que la plupart de nos anciens dirigeants ont préféré intégré le MPS, j’ai exprimé mon désaccord et je suis parti rendre compte à nos militants restés à l’extérieur et la plupart étaient convaincus qu’il fallait conserver le cadre du CDR et non pas se fondre dans le MPS. Je n’étais pas resté au Tchad, car déjà à l’époque, il était clair que le régime considérait l’Etat comme un héritage familial et n’accepterait jamais une alternance démocratique

Tchadactuel: Dernière question. Que pensez-vous des excuses que Goukouni a demandées à la famille de Claustre et à celle de Galopin, ses otages des années 1973? Il n’y a pas assez des familles tchadiennes victimes de son mouvement à qui les excuses devraient d’abord s’y être adressées?

Youssouf Hamid: Il faut placer cet acte d’otage dans son contexte historique. Je pense qu’à l’époque, le Président Goukouni était jeune, peut-être inexpérimenté et ne connaissait pas le monde éxtérieur; contrairement à Hissène Habré qui avait déjà connu l’occident et savait parfaitement la portée et l’importance de cet acte au sein de l’opinion française car dans le livre de Thierry Desjardin c’était Habré et non pas le Président Goukouni qui a jugé et exécuté le Commandant Galopin.

Le Président Goukouni a fait des excuses aux familles de victimes mais pas au gouvernement Français, ce qui est tout à fait naturel de la part d’un être humain. Je pense que c’est un geste positif et qui confirme les hautes qualités morales du Président Goukouni reconnues par beaucoup de Tchadiens.

Je suis d’accord qu’il y’avait assez des victimes Tchadiennes qui mériteraient des excuses, mais n’oubliez pas qu’il avait fait son mea culpa à la Conférence Nationale. En tout cas il n’est pas en fin de carrière et vit en exil peut-être il le féra encore…

Tchadactuel: Merci Monsieur Youssouf.

Youssouf Hamid: c’est moi qui vous remercie pour m’avoir donné cette opportunité de m’exprimer sur votre site.


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