Déclaration d’al-Azhar sur l’avenir de l’Egypte

Rajah 1432 de l’hégire
Juin 2011

Au nom de Dieu clément et miséricordieux

Institution d’al-Azhar
Bureau du Grand Imam d’al-Azhar
Déclaration d’al-Azhar sur l’avenir de l’Egypte

Sur l’initiative de Dr Ahmed al-Tayyeb, Grand Imam d’al Azhar, un groupe d’intellectuels égyptiens provenant de tous les horizons idéologiques et religieux s’est associe aux Grands oulémas d’al-Azhar pour étudier au cours d’une série de réunions les exigences du moment tournant que traverse l’Egypte depuis la Révolution du 25 janvier 2011, constituant une orientation capitale de l’avenir de l’Egypte vers la réalisation de ses nobles objectifs et le respect du droit du peuple égyptien à la liberté, à la dignité, à l’égalité et à la justice sociale.

Les participants se sont mis d’accord sur la nécessite de bâtir l’avenir de la patrie dans le respect de principes universels, lesquels seront discutés par les différentes autorités de la société égyptienne, tout en avançant de manière rationnelle afin d’aboutir aux cadres conceptuels qui régiraient la société et la révolution de celle-ci dans la bonne voie.

Reconnaissant à l’unanimité le rôle leader d’al-Azhar dans le développement d’une pensée islamique modérée, les participants ont souligné l’importance de cette institution, voyant en elle un phare dont la lumière serait propre à mieux cerner la relation entre la religion et l’Etat; et mettre en place une juste politique législative, partant de sa longue expérience ainsi que de son histoire scientifique et culturelle, articulée autour des dimensions suivantes :

  1.  la dimension jurisprudentielle visant à la renaissance des sciences religieuses et à leur renouvellement, conformément à la sunna reconnue par la communauté (Ahl al-sunna wal jamaa), conjuguant raison et tradition et révélant les principes d’ interprétation des textes en matière de législation;
  2.  la dimension historique du rôle d’al-Azhar dans le mouvement national de lutte pour la liberté et l’indépendance de l’Egypte;
  3.  la dimension civilisationnelle de renaissance des sciences naturelles, des lettres et des arts dans toute leur diversité;
  4.  la dimension sociale dans son aspect pragmatique visant à former les leaders d’opinion dans la société égyptienne ;
  5.  la dimension conciliant science, leadership, renaissance et culture dans les pays arabes et le monde islamique.

A travers les débats, les participants ont tenu à s’inspirer du patrimoine des grands noms de la pensée, de la renaissance du progrès et de la reforme à al-Azhar, notamment celui du cheikh Hasan al-Attar et de son disciple le cheikh Rifaa al-Tahtawi, celui de l’imam Muhammad Abduh et de ses disciples et grands imams al-Maraghi, Muhammad Abdullah Diraz, Mustafa Abd al-Raziq et Shaltout de même que celui d’autres grands cheikhs et savants de l’Islam.
Ils se sont également inspirés des réalisations des grands intellectuels égyptiens ayant participé au progrès de la connaissance et de l’humanité, et contribué à former la pensée égyptienne et arabe moderne en perpétuelle renaissance. Ces sources d’inspiration renvoient aussi bien aux grands philosophes, hommes de lettres et de droit, artistes et spécialistes d’autres disciplines ayant participé à la formation de la pensée et de la conscience collective égyptienne et arabe.
Ce faisant, les participants se sont basés sur des dénominateurs communs pour réaliser de nobles objectifs agrées par les sages de la Nation, lesquels peuvent être résumés comme suit : déterminer les principes qui régissent la compréhension de la relation entre l’Islam et l’Etat durant la période exceptionnelle que traverse l’Egypte actuellement ; et ce, dans le cadre d’une stratégie consensuelle définissant l’Etat moderne auquel aspirent les Egyptiens ainsi que le régime politique adéquat, et faisant avancer le pays vers le progrès civilisationnel. Ainsi, serait assurée une transition démocratique qui garantisse la justice sociale et permette le passage de l’Egypte à l’ère de la production de la connaissance et du savoir, une ère de paix et de prospérité, protégeant de la sorte les valeurs spirituelles et humaines ainsi que le patrimoine culturel. II s’agit, en effet, de préserver les principes islamiques ancrés dans la conscience de la Nation et dans celle des savants et des penseurs, de manière à ce que ces principes ne soient pas l’objet d’omissions, de distorsions, d’excès ou d’interprétations erronées, et pour éviter leur instrumentalisation par des courants déviants prêts à brandir des slogans confessionnels ou idéologiques en opposition avec les constantes de notre Nation et des dénominateurs communs qui assurent la stabilité de celle-ci. Ces slogans font dévier du chemin de la modération, la voie du «wasat», et sont en contradiction avec l’essence même de l’Islam en ce que ce dernier porte de valeurs de liberté, d’égalité et de justice. Ils nous entrainent alors bien loin de la tolérance prônée par toutes les religions monothéistes.
Partant de là, nous déclarons notre accord, nous participants à ces réunions, quant aux principes nécessaires pour définir la nature de la référence à l’Islam, représentée par des problématiques essentielles dégagées des textes authentiques et fondateurs de la sharia, ceux-ci reflétant une juste appréhension de la religion. Ces principes ont été résumés dans les axes suivants :
Premièrement : soutenir la création d’un Etat national constitutionnel démocratique et moderne, fondé sur une constitution approuvée par la Nation, laquelle assure la séparation des pouvoirs et des différentes institutions juridiques gérantes. Cette constitution doit dans le cadre de l’exercice du pouvoir, garantir les droits et les devoirs de tons les citoyens dans l’égalité la plus complète, de manière à ce que le pouvoir législatif soit entre les mains des députés du peuple, en accord avec les justes concepts de l’Islam. En effet, l’Islam n’a jamais connu, ni dans son système législatif, ni dans sa civilisation, ni dans son histoire, ce que d’autres cultures ont pu connaitre en termes d’Etat ecclésiastique théocratique à caractère despotique dont l’humanité a souffert au cours de certaines périodes de l’histoire. Bien au contraire, il a laissé à l’homme la gestion de la société et le choix des mécanismes et des institutions qui lui permettraient de réaliser les intérêts de la Nation, à condition que les principes globaux de la sharia soient respectés comme principale source de la législation, tout en garantissant aux adeptes des autres religions monothéistes le recours à leurs propres textes religieux législatifs en matière d’état civil.
Deuxièmement : adopter un régime démocratique, base sur le suffrage universel direct, forme moderne reconnue pour la réalisation des principes de la shura ; ce qui garantit le pluralisme, le transfert pacifique du pouvoir, la définition des compétences, le contrôle des performances, la responsabilité des dirigeants devant les représentants du peuple ainsi que le respect de l’intérêt général quant a la législation, la prise de décision, la gestion de l’Etat selon le droit, et le droit seul, la lutte contre la corruption, la réalisation de la transparence et la liberté d’accès a l’ information et sa diffusion.
Troisièmement : s’engager au respect du système de libertés fondamentales, de pensée et d’opinion, dans un total respect des droits de l’homme, de la femme et de l’enfant ; et confirmer le principe de pluralité et le respect de toutes les religions monothéistes, tout en définissant la citoyenneté comme seul critère de responsabilité au sein de la société.
Quatrièmement : respecter la culture de la différence et l’esprit de dialogue ; Eviter toute accusation d’apostasie ou de trahison ainsi que l’instrumentalisation de la religion aux fins de créer la discorde et l’hostilité entre les citoyens ; criminaliser l’incitation à la haine confessionnelle ou raciale. Adopter le dialogue et le respect mutuel dans la relation entre les différentes composantes du peuple, sans aucune distinction pour ce qui est des droits et des devoirs de tous les citoyens.
Cinquièmement : affirmer l’engagement au respect des chartes et des décisions internationales ainsi qu’à celui des grandes réalisations civilisationelles ; et ce en termes de rapports humains en accord avec les principes de tolérance de la culture arabo-islamique et la longue expérience civilisationelle du peuple égyptien acquise au fil des différentes périodes de son histoire et à travers les modèles de cohabitation pacifique et l’aspiration du bien à l’humanité entière.
Sixièmement : veiller au respect de la dignité et de l’honneur de la Nation égyptienne ; assurer l’entière protection et le total respect des lieux de culte pour les adeptes des trois religions monothéistes ; garantir la Libre pratique de tous les cultes religieux sans aucun obstacle ; respecter tous les signes cultuels sous toutes leurs formes, sans porter atteinte à la culture du peuple et a ses traditions authentiques ; veiller au respect de la liberté d’expression et de création dans les domaines artistique et littéraire, dans le cadre du système des valeurs civilisationelles de notre Nation.
Septièmement : considérer l’enseignement, la recherche scientifique et l’entrée dans l’ère du savoir comme seul moyen de réaliser le progrès de I’ Egypte, en déployant tous les efforts nécessaires pour rattraper le retard enregistré dans ce domaine et en mobilisant les énergies de la société tout entière dans le but de mettre fin à l’analphabétisme, faire le meilleur investissement possible dans les ressources humaines et réaliser les grands projets à venir.
Huitièmement : redéfinir les priorités dans la réalisation du développèrent et de la justice sociale ; lutter contre le despotisme, la corruption et le chômage ; laisser libre cours aux énergies innovantes de la société dans les domaines économique, social, culturel et médiatique comme priorité pour la renaissance de notre peuple ; établir un véritable régime d’assurance maladie, ce qui constitue le devoir de l’Etat envers tous les citoyens.
Neuvièmement : établir des liens solides entre l’Egypte d’une part et les pays arabes, le monde islamique, 1’Afrique et le monde entier d’autre part ; soutenir la cause palestinienne ; sauvegarder la souveraineté égyptienne en retrouvant le rôle historique de leader du pays ; et ce, sur une base de coopération pour le bien commun des peoples, dans une relation d’égal à égal et de totale autonomie, en contribuant aux nobles efforts de l’humanité pour le progrès, la protection de l’environnement et l’instauration d’une paix juste et durable entre les nations.
Dixièmement : soutenir l’indépendance de l’institution azharite, notamment a travers le retour de l’ «Aréopage» des Grands Oulémas qui prendrait en charge la nomination du Grand Imam et œuvrerait pour la refonte des cursus pédagogiques azharite, afin qu’al-Azhar puisse retrouver son rôle fondamental dans la formation de la pensée ainsi que son vaste rayonnement a l’échelle internationale.
Onzièmement : considérer al-Azhar comme seule instance compétente constituant une référence en matière d’affaires islamiques, notamment pour les sciences islamiques, le patrimoine, l’interprétation jurisprudentielle et la réflexion moderne ; et ce, sans porter atteinte au droit de tout un chacun d’exprimer son opinion lorsque celle-ci est basée sur les normes scientifiques requises et à condition de respecter l’esprit de dialogue et le consensus des savants de la Nation.
Les oulémas d’al-Azhar et les intellectuels ayant participé à la rédaction du présent communiqué font appel à tous les partis et courants politiques égyptiens pour travailler, main dans la main, au progrès politique, économique et social de l’Egypte dans le cadre des recommandations ci-dessus formulées.

Que Dieu nous guide vers le bien de la Nation.
 Rectorat d’al-Azhar
17 rajab 1432 de l’Hégire/19 juin 2011


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