L’affaire de l’Arche de Zoé ravive le sentiment antifrançais au Tchad – Le Monde

« On est indépendants depuis le 11 août 1960 ! » Ce cri lancé, mardi 6 novembre, dans la cour du palais de justice de N’Djamena, résume bien les sentiments mêlés d’agacement et d’indignation qu’éprouve une grande partie de la population tchadienne.

L’opération de libération des journalistes français et des hôtesses de l’air espagnoles, incarcérés dans le cadre de l’affaire de L’Arche de Zoé, menée par Nicolas Sarkozy, puis ses déclarations selon lesquelles « quoi qu’ils aient fait » il irait chercher les six autres Français détenus au Tchad, ont été ressenties dans le pays comme des atteintes à l’indépendance, donc comme des vexations.

L’affaire de L’Arche de Zoé a ravivé d’anciennes blessures. Les mots de « néocolonialisme » ou de « Françafrique » ont resurgi dans les commentaires de certains médias tchadiens, mais aussi dans les conversations.

L’homme de la rue, lui, ne se préoccupe guère des subtilités du dossier. Ce qu’il retient, c’est qu’un groupe de Blancs, Français de surcroît, a tenté d’embarquer illégalement dans un avion pour la France 103 enfants africains. Le fait qu’il s’agisse de musulmans susceptibles d’être christianisés constitue une circonstance aggravante. « Il s’agit d’une tentative d’enlèvement d’enfants, c’est vraiment trop grave, ça ! », s’indigne Samba Kalibou, un commerçant de 38 ans. « On débarque dans un pays, on choisit des gosses et on les expédie en France comme de la marchandise. On est revenu au temps de l’esclavage ou quoi ? », se demande-t-il.

A N’Djamena, l’affront a été cinglant pour les magistrats de la cour d’appel, contraints de se livrer à un simulacre de procédure afin de pouvoir libérer les détenus au moment de l’arrivée du président français. Le substitut du procureur, qui avait résisté aux injonctions du pouvoir, en a payé le prix : il a été relevé de ses fonctions.

SENSIBILITÉS À VIF

A N’Djamena, « Les Blancs, voleurs d’enfants ! » est une invective qui fuse parfois sur le passage d’un Européen. Quelques coups de poing ou de ceinture ont été portés, mardi matin, contre le fourgon transportant les inculpés, mais aucune de ces petites manifestations ne laisse présager de débordements populaires.

Le président Idriss Déby semble néanmoins inquiet. Après son entrevue avec M. Sarkozy, le chef de l’Etat tchadien aurait glissé à Robert Ménard, président de Reporters sans frontières : « Maintenant, c’est moi qui me retrouve dans la merde… »

A Abéché, les sensibilités sont davantage à vif. Des cailloux ont volé sur le véhicule d’une équipe de journalistes, et le couvre-feu, de 18 h 30 à 6 heures, doit être plus que jamais respecté. Le général Touka Ramadane Koré, gouverneur de la région du Ouaddaï, a lancé un appel à la population l’incitant à faire une distinction entre l’association incriminée et toutes les ONG qui assurent « un travail considérable, largement apprécié ».

« Un réflexe antiblanc ou antifrançais risque de se manifester, notamment pour les petites ONG qui travaillent ici », observe Annette Rehrl, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), avant d’ajouter : « Pour le CICR (Comité international de la Croix-Rouge), l’Unicef (Fonds des Nations unies pour l’enfance) ou le HCR, il y aura peut-être un léger flottement, mais rien de grave, car nous sommes parfaitement identifiés. Il faudra regagner de la confiance. » Un autre représentant du HCR reconnaît que les grandes agences de l’humanitaire créent des frustrations en même temps que des emplois : « Là où elles s’implantent, les prix des loyers et des denrées alimentaires augmentent, les gros 4 x 4 blancs accusent le contraste avec la misère noire. »

Samia Ahmed Mohammad, ministre des affaires sociales du Soudan, venue à Abéché, redoute que cette affaire ne provoque dans l’opinion publique « un changement de point de vue » sur la France. « Nos sociétés sont certes pauvres, ajoute la ministre, mais elles sont riches des sentiments d’amour qu’elles portent à leurs enfants. »


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