Tchad : la stabilité malgré tout – jeuneafrique

À l’est du Tchad, les relations avec le voisin soudanais se sont apaisées. Au nord, les « conséquences incalculables » de la chute de Kaddafi, tant redoutées par Idriss Déby Itno, n’ont pas eu lieu. De quoi se concentrer sur les problèmes intérieurs.

La chute du colonel Kaddafi, le président tchadien Idriss Déby Itno ne l’avait sans doute pas prévue, du moins pas tout de suite, pas comme ça. Moins d’un mois avant les premiers soulèvements de Derna, Tobrouk et Benghazi, dans l’est de la Libye, le « Guide » était venu à N’Djamena pour les festivités du cinquantenaire de l’indépendance tchadienne. C’était le 11 janvier 2011. Kaddafi, fidèle à son habitude, avait paradé et bafoué le protocole, et son homologue avait fait mine de ne pas s’en offusquer. L’essentiel n’était pas là. Depuis longtemps, pour le Tchad, la Libye était un peu comme une vieille tante : utile, mais querelleuse et encombrante. Un parent proche dont on aimerait bien qu’il cesse de se mêler de tout.

Ce 11 janvier, c’est la dernière fois que le leader libyen se rend à l’étranger. Pendant quelques semaines encore, Idriss Déby Itno parlera de lui comme d’un « ami », à qui il téléphone quasi quotidiennement et qu’il essaie de faire renoncer à « la force brute ». Les deux hommes se connaissent bien - s’apprécient, ce serait trop dire -, et depuis longtemps. Certes, Kaddafi n’intervient plus comme avant dans le cours de la politique locale, mais il pèse toujours dans les négociations entre le pouvoir et l’opposition armée. Dès 2005, il a utilisé ses liens avec les chefs de guerre du Darfour et de l’est du Tchad pour les amener à signer des cessez-le-feu. Il a aidé à rétablir le contact entre N’Djamena et Khartoum, « [prévenant] peut-être une guerre directe entre les deux régimes », pour reprendre les mots d’International Crisis Group (ICG). Surtout, à partir de 2008, il a choisi le camp du Tchad contre celui du Soudan.

Pragmatique

Aussi, lorsque l’Otan commence à bombarder son grand voisin du Nord, Idriss Déby Itno s’inquiète. « Si la Libye implose, les conséquences seront incalculables », prévient-il. Au Tchad, la paix est encore récente. La dernière incursion des rebelles, en février 2008, a bien failli emporter le régime, et l’on se serait volontiers passé de ce regain de tension aux frontières septentrionales. Pragmatique, le Tchad reconnaît le Conseil national de transition (CNT) en août 2011.

Mais Déby Itno, qui n’a pas encore été reçu à Tripoli (alors que le Soudanais Omar el-Béchir l’a été, à bras ouverts, le 7 janvier dernier), maintient que les bombardements sur la Libye étaient une erreur et que toute la sous-région en pâtit. Toute ? Pas si sûr. Un an a passé et, au Tchad, il ne s’est rien passé… ou presque. « Le pays est même un petit îlot de stabilité », se réjouit un proche du chef de l’État.

Les premiers mois de l’insurrection libyenne ont pourtant été difficiles. Le CNT a accusé des membres de la garde présidentielle d’avoir pris part aux combats aux côtés des troupes pro-Kaddafi, l’ambassade à Tripoli a été mise à sac et, assimilés à des « mercenaires africains », les nombreux ressortissants tchadiens installés depuis des années en Libye ont été pris à partie. Fin décembre, près de 140 000 personnes étaient rentrées au Tchad - des jeunes de moins de 30 ans sans aucune qualification, pour la plupart. Les villes de Faya-Largeau, Ounianga-Kébir ou Kalaït ont vu leur population doubler en quelques mois, selon ICG.

« C’est l’une des principales conséquences de la guerre en Libye, souligne Roland Marchal, chercheur au CNRS, spécialiste du Tchad et du Soudan. Ils sont arrivés par milliers sur un marché de l’emploi déjà saturé. Cela pose un vrai problème socioéconomique. » Dans le même temps, la partie nord du Tchad, très dépendante du sud de la Libye pour ses approvisionnements en produits de première nécessité et en carburant, a beaucoup souffert de la rupture des échanges commerciaux. Quant à la coopération économique entre les deux pays, elle est désormais à l’arrêt.

Patrouilles frontalières

Mais rapidement, N’Djamena a pris soin de renforcer les contrôles à la frontière. Près de 5 000 hommes y ont été déployés - ils y sont toujours. Les patrouilles ont été plus nombreuses et l’armée tchadienne a pu compter sur l’appui des militaires français pour la surveillance aérienne (lire encadré). « Contrairement à ce que l’on craignait, il n’y a quasiment pas eu d’armes venues de Libye, affirme-t-on à N’Djamena. Il y a peut-être quelques trafiquants qui en ont profité pour faire des stocks, mais rien de significatif. »

« La base française sera maintenue »

En août 2010, dans le sillage de la normalisation des relations entre le Tchad et le Soudan et arguant de l’absence de contrepartie financière, N’Djamena avait remis en question la présence de l’armée française sur son territoire. L’opération Épervier (950 hommes environ) n’avait plus de raison d’être, laissaient entendre les autorités. Sauf que, de départ, il n’est aujourd’hui plus question. En visite à N’Djamena fin décembre, le secrétaire d’État français aux Anciens Combattants, Marc Laffineur, a souligné le dynamisme de la coopération militaire franco-tchadienne, affirmant : « La base française au Tchad sera maintenue et le nombre d’avions Mirage sera renforcé. » A.K-G.

« Là où nous avons eu plus de chance que le Niger ou le Mali, c’est que nous n’avons pas de Touaregs revenus avec armes et bagages, poursuit un proche de Déby Itno. Nous avons des Toubous [peuple nomade du massif du Tibesti, NDLR], mais ils sont restés dans les régions désertiques du Nord et ne sont pas rentrés avec des revendications politiques structurées. » Des Zaghawas - l’ethnie du chef de l’État - sont également revenus en nombre, mais beaucoup n’ont fait que passer et ont poursuivi jusqu’au Soudan.

« Quant aux Goranes [issus principalement de la région du Borkou], ils sont globalement bien intégrés. N’Djamena a fait attention à les ménager et ils n’ont pas, dans l’immédiat, de raisons de se retourner contre le régime », remarque un fin connaisseur de la région. Tout va donc si bien pour N’Djamena ? « Ce qui est sûr, c’est que la crise libyenne n’a pas eu, à court terme, les effets redoutés, et que le président a bien compris qu’il n’avait aucun intérêt à contrarier le CNT », résume un journaliste tchadien.

Normalisation

Et quid du Soudan, qui a longtemps soutenu des rebelles hostiles à Déby Itno (quand lui-même soutenait des factions armées opposées au président soudanais) ? « Depuis février 2010, rappelle Roland Marchal, les relations entre Déby et El-Béchir se sont normalisées. » Normalisation consacrée, en janvier dernier, par un mariage somptueux entre le chef de l’État tchadien et la fille de Moussa Hilal, chef respecté des milices Djandjawid, alliées traditionnelles de Khartoum.

Restait le cas du rebelle soudanais Khalil Ibrahim, qui menaçait d’être une épine dans le pied de cette nouvelle amitié. Après la chute de Kaddafi, qui l’avait parrainé, le chef du Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) avait quitté Tripoli et réussi à rentrer au Darfour. Khartoum voulait que le Tchad se démarque clairement de ce Zaghawa qu’il avait longtemps soutenu et qui revendiquait un lien de parenté avec Déby Itno. Khalil Ibrahim mort (il a été tué dans un raid aérien, fin décembre 2011, dans la région soudanaise du Kordofan-Nord), le contentieux n’a plus lieu d’être - même si le Soudan va suivre de près les relations entre N’Djamena et le frère du défunt, Gibril Ibrahim, qui a repris les rênes du JEM.

Pas d’inquiétude non plus du côté de Boko Haram. La secte islamiste fait des ravages au Nigeria voisin et les observateurs se sont alarmés de ses liens avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), redoutant une régionalisation de la menace. Mais, là encore, le Tchad s’en tire bien. « C’est un pays laïque où l’on pratique un islam modéré et où ni Aqmi ni Boko Haram ne séduisent vraiment, relève Roland Marchal. Les islamistes nigérians n’ont pas de revendications précises, et leur discours, peu structuré, a peu de chances de trouver un écho auprès des jeunes Tchadiens. »

Mécontentement social

Tout n’est pas rose pour autant. Les problèmes économiques sont bien réels, et la corruption, tout comme la mauvaise redistribution de la rente pétrolière, alimente le mécontentement social. Mais depuis le fiasco de 2008, qui a mis en évidence les profondes divisions de la rébellion, la menace d’une action armée contre le régime paraît s’être éloignée. Idriss Déby Itno a été réélu en avril 2011 au terme d’un scrutin boycotté par une opposition tour à tour humiliée et malmenée.

« Dans l’immédiat, il n’y a plus d’enjeu de pouvoir à N’Djamena, conclut un observateur de la vie politique locale. Les grandes échéances électorales sont passées, et l’argent du pétrole a permis d’aplanir un certain nombre de difficultés. Et comme il n’y a pas non plus, à court terme, de menaces sérieuses venues de l’extérieur, on peut presque dire que tout va bien. » À condition, bien entendu, que la Libye ne s’effondre pas dans les prochains mois. « Ce serait catastrophique, et là, on pourra dire que Déby avait raison. »


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