A N’Djamena, une autre vision de l’aide à l’enfance – L’Humanité

TCHAD . Depuis plus de trente-cinq ans, l’orphelinat de Bethanie accueille les enfants en difficulté tout en privilégiant le maintien du lien avec leurs familles.

« Malgré tout, le lien affectif avec la famille est ce qu’il y a de plus important pour l’enfant », explique Sybile Demaurex. La jeune femme sait de quoi elle parle. Née au sud du Tchad, où ses parents ont monté en 1969 un orphelinat pour les enfants en détresse, elle dirige depuis plus de deux ans le centre Bethanie que l’organisation a créé à N’Djamena. Ici, pas question de sauvetage héroïque mais un travail discret pour aider les enfants que les familles ne peuvent prendre en charge, tout en maintenant le lien entre parents et enfants. Le vaste enclos sableux situé à la sortie nord de la ville accueille dans des petites maisons octogonales une centaine d’enfants de la naissance à six ans. Ils retournent ensuite vivre dans leur foyer, après y avoir progressivement passé un, puis quatre week-ends par mois. Et ces visites ont l’air de leur plaire. « Ils sont toujours demandeurs. Bien sûr, ici ils ont tout, mais d’avoir un papa ou une grand-mère, c’est très important pour eux. »

En théorie, Bethanie n’accueille que les enfants orphelins de mère, pour ne pas se substituer à la famille. « C’est le père ou un autre membre de la famille qui nous les amène, parce que personne ne peut ou ne veut s’en occuper. » Achta est dans ce cas. Son petit visage fripé de vieille femme, son regard anormalement grave, ses 2,5 kg pour ses cinq mois disent la souffrance d’une petite que sa tante n’est pas parvenue à nourrir correctement. Le père, commerçant et toujours sur la route, lui avait confié la petite. Mais avec déjà quatre enfants à charge, et les trois grands frères d’Achta à nourrir, comment acheter du lait en poudre, quand le prix d’une boîte équivaut à un dixième du salaire moyen. Le lait de vache a rendu la petite malade. Les diarrhées ont vidé son corps. Aujourd’hui, Achta est encore alimentée par une sonde mais, sur son petit lit en bois blanc, elle reprend des forces, tout en recevant les visites de sa tante.

Le maintien du lien n’est pas toujours aussi évident. Beaucoup de pères doivent être rappelés à l’ordre pour effectuer leurs visites hebdomadaires. Ils ont du mal à faire face au coût du transport pour aller à l’orphelinat et à dégager du temps quand survivre est une lutte de tous les instants. Mais, pour Sybile Demaurex, il y a autre chose : « Le lien sentimental n’existe pas. » Quatre-vingts pour cent des familles ont déjà perdu au moins un enfant, alors elles se protègent psychologiquement. Une fois qu’il devient clair qu’ils vont vivre et même devenir quelqu’un, grâce aux frais médicaux et scolaires que l’association paye jusqu’à leurs dix-huit ans, ils deviennent les bienvenus chez eux.

« On a de plus en plus de cas de parents qui veulent abandonner leurs enfants parce qu’ils n’ont pas les moyens », s’inquiète Sybile. Autre nouveauté, de plus en plus de familles élargies refusent aujourd’hui de prendre en charge l’enfant d’un membre dans le besoin. Un coup d’oeil suffit pour donner une idée de la pauvreté : quasiment pas de routes bitumées, du sable partout, des habitations en banco, souvent un seul robinet d’eau par pâté de maison, des monceaux de détritus et des vieux sacs plastiques accrochés aux branches des arbres. Les prix des denrées de base ne cessent d’augmenter et les salaires, quand

il y en a, ne suivent pas.

Autre signe de la dégradation de la situation, le nombre de petits affectés par une sévère malnutrition qui arrivent au centre de protection infantile de Bethanie, le seul de la ville, ne cesse d’augmenter. Qu’il s’agisse de jeunes femmes qui ont accouché hors mariage et risquent parfois, selon Sybile Demaurex, jusqu’à la vie pour ce déshonneur ou de familles en détresse, l’association privilégie l’aide matérielle aux parents pour que ces derniers puissent faire face aux besoins de leurs enfants. D’autant que l’acte d’abandon est une procédure lourde devant notaire qui est mal vu des autorités et stigmatise les familles. Mais cette lourdeur pousse aussi des parents à bout à laisser leur progéniture sur un pas-de-porte. Alors quand on demande à Sybile Demaurex ce qu’elle pense de l’Arche de Zoé, la jeune femme sourit. « Ils n’ont vraiment pas été malins. S’ils avaient fait les choses dans les règles, ils auraient pu trouver beaucoup d’enfants tchadiens qui ont besoin d’être adoptés. »

Pour plus d’information

ou pour aider l’association : www.betsaleel.ch

Camille Bauer


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