Les six Français de L’Arche de Zoé contestent le rapt d’enfants tchadiens – Le Monde

La justice tchadienne a refusé, mercredi 14 novembre, la mise en liberté des six Français de l’organisation L’Arche de Zoé, inculpés d’enlèvements de mineurs et escroquerie.

Ils avaient tenté, le 25 octobre, de ramener en France 103 enfants qu’ils présentaient comme des orphelins du Darfour. « Il s’agissait clairement d’une opération criminelle, indique Albert Pahimi Padacké, le ministre tchadien de la justice. Les positions diplomatiques n’ont pas à gêner le processus judiciaire. Leurs arguments n’ont pas su convaincre le juge. »

Entendus début novembre à N’Djamena par le juge d’instruction tchadien Dimnandengarti Ngardjimti, les six Français ont tenté de justifier leur action, selon leurs procès-verbaux d’audition que Le Monde a consulté. Le président de l’association, Eric Breteau, interrogé le 3 novembre, a nié tout enlèvement. « Transporter des enfants vers l’aéroport ne veut pas dire enlever des enfants, a-t-il dit au magistrat. Cette opération humanitaire est légale au regard du droit international (…). Mon intention n’est pas de partir clandestinement, parce qu’on ne peut pas faire décoller un avion de manière clandestine. »

De son côté, la justice tchadienne dispose d’éléments tendant à démontrer que si les parents avaient confié leurs enfants – 93 d’entre eux seraient d’origine tchadienne, selon les magistrats – à L’Arche de Zoé, c’est parce qu’on leur avait promis la création, au Tchad, d’un centre pour les éduquer.

« Je suis honnête avec moi-même car ce sont bien des enfants soudanais orphelins qui nous sont amenés par des chefs de village, a expliqué Eric Breteau au magistrat. Nous sommes convaincus que ces enfants étaient orphelins de père et de mère. S’ils ne sont pas soudanais, il y a peut-être de mauvaises informations qui nous parvenaient ou des malentendus. »

Et M. Breteau de citer alors le cas de quinze enfants originaires de Tiné, au Soudan, qui leur avaient été amenés par leurs délégués locaux. « Nous avons interrogé individuellement ces quinze enfants, et trois ont déclaré avoir des parents et on a renvoyé ces trois enfants. »

« JE NE CONNAIS PAS MME SARKOZY »

Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), la quasi-totalité des enfants disent avoir au moins un adulte « qu’ils considèrent comme un parent » et venir de villages tchadiens frontaliers du Soudan, et non du Darfour.

Parmi les mystères que les enquêteurs tchadiens essaient aujourd’hui de percer figure l’affrètement de l’avion censé ramener les enfants en France. Un nom apparaît dans le dossier : Cécilia Sarkozy. Le juge souhaite savoir si, comme certains inculpés le disent, Cécilia Sarkozy a pu jouer un rôle dans l’opération.

Daniel Gonzalez, membre de l’équipage espagnol de l’avion, a affirmé que l’ex-épouse du président français était annoncée comme faisant partie du périple. « C’est ma compagnie qui m’a appelé pour me dire que je devais voyager sur l’itinéraire Madrid-N’Djamena-Abéché-Vatry-Madrid, a déclaré M. Gonzalez le 5 novembre au juge. On m’a informé seulement qu’il s’agissait d’un vol humanitaire où il y aurait des enfants malades, des médecins, et probablement Mme Sarkozy. »

M. Breteau n’a pas confirmé cette information, assurant au magistrat : « Je ne connais pas Mme Sarkozy. » Le Monde n’a pu joindre Cécilia Sarkozy.

Eric Breteau a expliqué qu’il avait l’intention de prévenir les autorités tchadiennes du départ des enfants, en sollicitant le service de l’immigration. « Nous avons préparé des documents (…) mais on nous a arrêtés avant la procédure. » Se retranchant derrière la Convention de Genève, le chef de L’Arche de Zoé a assuré que ces enfants n’avaient pas besoin d’une « autorisation administrative » pour quitter le Soudan.

Le simulacre des faux pansements, tel qu’il a été filmé dans un document de l’agence Capa, était destiné à « amuser les enfants », selon M. Breteau, qui a en outre précisé que L’Arche de Zoé s’était muée en Children Rescue en « avril ou mai ». Entendu le 10 août en France par la brigade des mineurs, il avait alors présenté Children Rescue comme une ONG américaine.

La compagne d’Eric Breteau, Emilie Lelouch, interrogée le 5 novembre, a défendu la même position. « Ces enfants nous ont toujours été présentés par les chefs des village soudanais comme les enfants orphelins de père et de mère soudanais, a-t-elle déclaré au juge. Je n’ai donc absolument jamais voulu enlever les enfants, j’ai obéi aux ordres qu’on m’avait donnés afin de sauver ces enfants en les amenant dans un pays en paix (…). Nous n’avons pas à demander l’autorisation pour sauver ces enfants. »

Mlle Lelouch a décrit les enfants comme étant dans « un état inquiétant », exigeant « une prise en charge sérieuse ». D’où les pansements et bandages. Et « certains ont voulu des bandages pour s’amuser », a-t-elle indiqué.

Avant de conclure en ces termes son audition : « Pour moi, ils restent des orphelins soudanais en danger dans un pays en guerre. Si on nous a trompés, on nous a présenté la situation de ces enfants qui n’était pas la vérité, aucune personne de l’organisation ne le savait. Nous avons toujours été de bonne foi. »

Les avocats des six Français ont fait appel de la décision de la justice tchadienne. « Leur opération était un coup d’Etat humanitaire, dans la droite ligne de ce qu’a fait M. Kouchner au Biafra, a réagi Me Gilbert Collard. On va sortir nos compatriotes de là. »

Le ministre tchadien de la justice ne l’entend pas ainsi. « Les six Français ont été pris en train d’exfiltrer des enfants tchadiens et non orphelins, estime M. Padacké. Et nos accords de coopération judiciaire avec la France montrent clairement que nos juridictions sont compétentes pour ce type de crime. »

Gérard Davet


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