LE TCHAD DOIT-IL CHANGER DE DRAPEAU ET DE DEVISE ?

L’article 38 de la constitution du 31 mars 1996 révisée par la loi constitutionnelle n° 08/PR/2005 du 15 juillet 2005 dispose que :

‘’L’emblème national est le drapeau tricolore : Bleu-Or-Rouge (…)

La devise de la République du Tchad est : Unité-Travail-Progrès (…)’’…

Cinquante deux ans après l’indépendance de notre pays, il est grand temps d’interroger la pertinence et l’intelligence des symboles de notre République et notamment le choix des couleurs nationales et de la devise. Cette interrogation est d’autant plus fondée qu’on est à l’heure des bilans et les symboles de la République compte tenu de leur importance dans la tradition républicaine et l’imaginaire collectif ne peuvent y échapper. Nos symboles sont-ils bons ? Faut-il les garder ? Personnellement, j’ignore tout des circonstances dans lesquelles on s’est attribué ces symboles mais je sais par conviction et par intuition qu’ils ne reflètent rien de notre histoire, de notre destinée ou de notre idéal de vie. Par conséquent, le maintien de ces symboles ne se justifie pas au regard de l’évolution historique, politique, sociale et culturelle de notre pays.

LE DRAPEAU TRICOLORE

Ma réflexion se résume en une question simple et pourtant essentielle : que signifie et justifie le choix du drapeau tricolore ?

Si je me réfère à mes cours du primaire, le Bleu est à l’image de nos fleuves, l’Or le symbole de nos richesses et le Rouge est le souvenir du sang versé par nos aïeux. Toute l’histoire et la géographie du Tchad sont résumées en trois mots magiques et magnifiques : Bleu-Or-Rouge. Cela est trop beau pour être vrai. En fait, le choix de ces couleurs souffre d’un grave déficit d’authenticité et de véracité.

Pour commencer par le Bleu, nos fleuves en général et le Logone et le Chari en particulier sont en voie de disparition sous l’effet du réchauffement climatique ; et le Lac Tchad, le principal lac dans lequel se déverse ces deux fleuves, court un danger mortel et un risque existentiel à cause de la désertification galopante. Au rythme actuel de la dégradation de notre environnement, on peut raisonnablement craindre prochainement le pire. Et attendre ce moment, pour sauter le Bleu national ne me semble pas une idée de génie. Pour paraphraser De Gaule : «quittons le bleu avant qu’il ne nous quitte».

Ensuite, il y avait le Jaune symbole de notre désert septentrional. Partout dans le monde, le désert est un handicap au développement économique et humain qu’on le combat par tous les moyens. Au pays de Toumai, c’est un véritable ‘’atout’’ qu’on défend par tous les moyens au point de l’ériger en symbole national. Bénir ce qui est maudit et maudire ce qui est béni est un paradoxe tchadien. Cela confirme que le Tchad est un désert moral et intellectuel. Entre-temps, la Roumanie a vigoureusement protesté devant les instances onusiennes contre ce plagiat flagrant de son drapeau, on a vite fait de substituer le Jaune à l’Or. Puis, il y a l’Or symbole de nos richesses. Or ces richesses naturelles de surcroit éphémères et dérisoires sont des acquis. Une question s’impose : le Tchad doit-il se battre pour conserver des acquis ou relever des défis ?

Enfin, le Rouge dit-on est symbole du sang versé par nos martyrs, mais de quels martyr nous parAle-t-on ? Il est de notoriété publique que l’indépendance du Tchad a été gracieusement gratifiée par la France. Il n’y a eu aucune opposition syndicale, politique ou armée au ‘’régime d’oppression, d’exploitation et d’injustice’’ imposé par le Colon. Personne n’a versé son sang pour nous libérer et nous affranchir du joug colonial. Chacun s’est ménagé pour le malheur de tous, comme si la souffrance collective est une source de consolation individuelle. Par conséquent, le Rouge n’a ni signification ni justification dans nos couleurs nationales parce qu’il symbolise une vérité qui n’a rien d’une réalité. Ma conviction est que notre emblème national-au lieu d’être la perle de nos richesses (Bleu et Or) naturelles ou de nos mythes (Rouge)-doit être le symbole de nos défis. Et le principal défi pour notre génération et celles à venir est celui de l’écologie. Et la couleur de l’écologie est le Vert.

Le drapeau tchadien doit être vert pour au moins trois raisons :

  1. Nous sommes un pays sahélien rongé par le désert qui menace de nous rayer de la carte du monde si nous ne sacrifions pas à l’impératif écologique. Inscrire le Vert dans nos couleurs et le traduire dans nos comportements est une question de survie.
  2. Nous sommes le berceau de l’humanité et à ce titre, nous avons un devoir envers l’histoire et la nature : celui d’être exemplaire en matière écologique. C’est le meilleur moyen d’honorer la mémoire de notre illustre ancêtre Toumai dont la vie rythma aux cris des animaux et au souffle de végétaux.
  3. Le vert est enfin un symbole de vie. Il est fragile au toucher, agréable à l’odorat et perméable au regard. Il a un coté humain, poétique et sympathique qui surclasse toutes les autres couleurs. Pour conclure ce chapitre, je suggère que le drapeau vert soit marqué d’une couleur blanche en forme de soleil. Le blanc est bien entendu le symbole de notre soif et de notre désir de paix. Et sa forme solaire le symbole de notre idéal de liberté.

LA DEVISE

En vertu de l’article 38 précité, la devise du Tchad est : Unité- Travail-Progrès. Si cette devise n’a rien de scandaleux, il n’en demeure pas moins qu’elle manque de cohérence, de pertinence et d’intelligence. Patrie-Paix-Progrès me semble plus adaptée à notre réalité. Notre réalité c’est la patrie absente des cœurs et des mœurs, la paix malade de la guerre qui ne finit que pour mieux recommencer et le progrès en procès. Voilà notre réalité. La vérité est que si nous aimons notre patrie si nous vivons en paix nous pourrons progresser. Par contre, ni l’Unité ni le Travail ne conduirons au Progrès sans l’amour de la Patrie et la Paix. Il ne faut pas placer la charrue avant les bœufs. En vérité, l’intelligentsia tchadienne est tellement formatée par la colonisation que toute tentative d’évasion intellectuelle est perçue comme une subversion. C’est pourquoi notre constitution, nos lois, nos codes et nos symboles sont la pale copie de ceux de la puissance colonisatrice. Ce reflexe d’éternel plagiat qui proscrit tout effort intellectuel est une honte nationale. Tiens la France a un drapeau tricolore Bleu-Blanc-Rouge, on change juste le Blanc par l’Or et ça donne Bleu-Or-Rouge. Comme c’est facile ! Je pèche sans doute par un excès de naïveté intellectuelle en suggérant de nouveaux symboles mais le statuquo est insoutenable. Notre émancipation politique, notre développement économique et notre bien-être social passe avant tout par notre maturité spirituelle et intellectuelle qui aboutira irrésistiblement à une remise en cause de nos symboles, de nos lois et de nos traditions.

Me BRAHIM WARDOUGOU, diplômé de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia-Conakry en Guinée.


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